‹ Choix de moralistes françaisChapitre 35 sur 509 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des mm de nature.

Toute cognoissance s'achemine en nous psr les sens, ce dict-on en l'eschole ; mais n'est pas du tout vray, comme se verra après 5 ce sont nos premiers maistres : elle commence par eux et se résout en eux ; ils sont le commencement et la fin de tout -, il est impossible de reculer plus arrière ; chascun d'eux est chef et souve- ; rain en son ordre et a grande domination, amenant un nombre infini de cognoissances -, l'un ne tient n'y ne dépend ou a besoing de l'autre ; ainsi sont-ils esgalement grands, bien qu'ils ayent beaucoup plus d'estendue, de suite

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

petit roytelet est aussi bien souverain en son petit destroict que le grand en un grand estât.

C'est un axiome entre nous, qu'il n'y a que cinq sens de nature, pour ce que nous n'en remarquons que cinq en nous, mais il y en peust bien avoir davantage 5 et y a grand doubte et, apparence qu'il y en a 5 mais il est impossible à nous de le sçavoir, l'affirmer ou nier, car l'on ne sçauroit jamais cognoistre le défaut d'un sens que l'on n'a jamais eu. Il y a plusieurs bestes qui vivent une vie pleine et entière, à qui manque quelqu'un de nos cinq sens, et peust l'animal vivre sans les cinq sens, sauf l'attouchement , qui seul est nécessaire à la vie. Nous vivons très commodément avec cinq, et peut-estre qu'il nous en manque encôres un, ou deux, ou trois; mais ne se peust sçavoir ; un sens ne peust descouvrir l'autre , et s'il en manque un par nature, l'on ne le sçauroit trouver à dire. L'homme né aveugle ne sçauroit jamais concevoir qu'il ne voyt pas, ny désirer de voyr ou regretter la veue-, il dira bien, peut-estre, qu'il voudra voyr; mais cela vient qu'il a ouy dire ou apprins d'autruy qu'il a à dire quelque chose ; la raison est que les sens sont les premières portes et entrées à la cognoissance. Ainsi l'homme, ne pouvant imaginer plus que les cinq qu'il a, ne sçauroit deviner s'il y en a davantage en nature, mais il y en peust avoir. Qui sçait si les difficultés que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature, et les effects des animaux que nous ne pouvons entendre, viennent du défaut de quelque sens que nous n'avons pas ? Des propriétés occultes que nous appelions en plusieurs choses, il se peust dire qu'il y a des facultés sensitives en nature, propres à les juger et appercevoir, mais que nous ne les avons pas, et que l'ignorance de telles choses vient de nostre défaut. Qui sçait si c'est quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l'heure de minuit et du matin et les esmeut à chanter, qui achemine les bestes à prendre certaines herbes à leur guarison et tant d'autres choses comme cela? Personne ne sçauroit dire que ouy, ny que non.

Aucuns essayent de rendre raison de ce nombre des cinq sens et prouver la suffisance d'iceux en les distinguant et comparant diversement. Les choses externes, objects des sens, sont ou tout près du corps ou eslongnées ; si

tout près, mais qui demeurent dehors, c'est l'attouchement ; s'ils entrent, c'est le goust; s'ils sont plus eslongnés et presens en droicte ligne, c'est la veue ; si obliques et par reflexion, c'est l'ouye. On pourroit mieux dire ainsi que ces cinq sens estans pour le service de l'homme entier, aucuns sont entièrement pour le corps ; sçavoir le goust et l'attouchement, celuy - là pour ce qui entre, cestuy-cy pour ce qui demeure dehors. Autres premièrement et principalement pour l'ame, la veue et l'ouye ; la veue pour l'invention -, l'ouye pour l'acquisition et communication-, et un au milieu pour les esprits mitoyens, et liens de l'ame et du corps, qui est le fleurer. Plus ils respondent aux quatre elemens et leurs qualités ; l'attouchement à la terre, l'ouye à l'air, le goust à l'eau et humide, le fleurer au feu ; la veue est composée et a de l'eau et du feu à cause de la splendeur de l'œil ; encores disent-ils qu'il y a autant de sens qu'il y a de chefs et genres de choses sensibles, qui sont couleur, son, odeur, saveur, et le cinquiesme qui n'a point de nom propre, object de l'attouchement, qui est chaud, froid, aspre, rabotteux, poly et tant d'autres. Mais l'on se trompe, car le nombre des sens n'a point esté dressé par le nombre des choses sensibles, lesquelles ne sont point cause qu'il y en a autant. Selon ceste raison, il y en auroit beaucoup plus; et un mesme sens reçoit plusieurs divers chefs d'objects ; et un mesme object est apperceu par divers sens, dont le chatouillement des aisselles et le plaisir de Venus sont distingués des cinq sens et par aucuns comprins en l'attouchement, mais c'est plustost de ce que l'esprit n'a peu venir à la cognoissance des choses que par ces cinq sens, et que nature lui en a autant baillé qu'il estoit requis pour son bien et sa fin.

* Leurs comparaisons sont diverses en dignité et noblesse ; la veue excelle sur les autres en cinq choses, s'estend et apperçoit plus loin jusques aux esloiles fixes ; à plus de choses, car à toutes choses par tout y a lumière et cou-

* Variante. Au reste la veue passe tous les autres en promptitude, allant jusques au ciel en un moment ; car elle agust en l'air, peinct de la lumière sans mouvement ; aucun des autres ne peust sans mouvement recevoir. Or, tout mouvement requiert du temps; et combien que tous soient capables de plaisir et de douleur, si est que l'attouchement peust recevoir très grand douleur et presque point de plaisir, cl le goust au contraire grand plaisir et presque point de douleur. Édil. de 4G01, liv. l.c. H, §4.

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