LIVRE I, CHAP. X
leur, objects de la veue, est plus exquise, exacte et particulière, jusques aux choses plus menues et minces, est plus prompte et subite appercevant en un moment jusques au ciel , d'autant que c'est sans mouvement; aux autres sens y a mouvement qui requiert du temps ; est plus divine, les marques de divinité sont plusieurs, sa liberté, non pareille aux autres, par laquelle l'œil voyt ou ne voyt, dont il a les paupières promptes à ouvrir et fermer; sa force à ne travailler et ne se lasser à voyr ; son activité et puissance à plaire ou déplaire, et contenter ou mescontenter, signifier et insinuer les pensers, volontés, affections, car l'œil parle et frappe, sert de langue et de main ; les autres sont purement passifs, la plus noble est la crainte aux ténèbres qui est naturelle et vient de ce que l'on se sent privé et destitué d'un tel guide dont l'on désire compagnie pour soulagement, or la veue en la lumière est au lieu de compagnie ; l'ouye en revanche a bien plusieurs singularités excellentes, elle est bien plus spirituelle et servant au dedans ; mais la particulière comparaison de ces deux, qui sont les plus nobles et du parler, sera au chapitre suivant. Au plaisir et desplaisir, combien que tous en soient capables, si est-ce que l'attouchement peust recevoir très grand douleur et presque point de "plaisir; le goust au contraire grand plaisir et presque point de douleur. En l'organe et instrument, l'attouchement est universel, respandu par tout le corps pour sentir les coups du chaud et du froid ; les autres sont assignés à certain lieu et membre.
De lafoiblesse et incertitude de nos sens viennent ignorance, erreurs et tout mescompte ; car puis que par leur entremise vient toute cognoissance, s'ils nous faillent en rapport, il n'y a plus que tenir; mais qui le peust dire et les accuser qu'ils faillent, puis que par eux on commence à apprendre et cognoistre? Aucuns ont dict qu'ils ne faillent jamais, et que quand ils semblent faillir la faute vient d'ailleurs, et qu'il s'en faut prendre plustost à toute autre chose qu'aux sens ; autres ont dict tout au rebours qu'ils sont tous faux, et qu'ils ne nous peuvent rien apprendre de certain ; mais l'opinion moyenne est la plus vraye.
Or que les sens soyent faux ou non, pour le moins il est certain qu'ils trompent, voire forcent ordinairement le discours, la raison, et en Moral.
j eschange sont trompés par elle. Voylà quelle belle science et certitude l'homme peust avoir, quand le dedans et le dehors est plein de fausseté et de foiblesse, et que ces parties principales, outils essentiels de la science, se trompent l'un l'autre. Que les sens trompent et forcent l'entendement, il se voyt es sens, desquels les uns eschauffent en furie, autres adoucissent, autres chatouillent l'ame. Et pourquoy ceux qui se font saigner, inciser, cautériser, destournent -ils les yeux, sinon qu'ils sçavent bien l'authorité grande que les sens ont sur leur discours? la veue d'un grand précipice estonne celui qui se sait bien en lieu asseuré, et en fin le sentiment ne vainq-il pas et renverse toutes les belles resolutions de vertu et de patience? Qu'aussi au rebours les sens sont pipés par l'entendement, il appert, par ce que l'ame estant agitée de cholere, d'amour, de haine et autres passions, nos sens voyent et oyentles choses autres qu'elles ne sont; voire quelques fois nos sens sont souvent hébétés du tout par les passions de l'ame , et semble que l'ame retire au dedans et amuse les opérations dessens; l'esprit empesché ailleurs, l'œil n'apperçoit pas ce qui est devant et ce qu'il voyt; la veue et la raison jugeant tout diversement de la grandeur du soleil, des astres, de la figure d'unbaston en l'eau.
Aux sens de nature les animaux ont part comme nous et quelquesfois plus ; car aucuns ont l'ouye plus aiguë que l'homme ; autres la veue ; autres le fleurer ; autres le goust : et tient-on qu'en l'ouye le cerf tient le premier lieu, et en la veue l'aigle, au fleurer le chien , au goust le singe, en l'attouchement la tortue ; toutesfois la prééminence de l'attouchement est donnée à l'homme qui est de tous les sens le plus brutal. Or, si les sens sont les moyens de parvenir à la cognoissance, et les bestes y ont part, voire quelquesfois la meilleure, pourquoy n'auront-elles cognoissance?
Mais les sens ne sont pas seuls outils de la cognoissance, ny les nostres mesmes ne sont pas seuls à consulter et croire ; car si les bestes par leurs sens jugent autrement des choses que nous par les nostres, comme elles font, qui en sera creu ? Nostre salive nettoyé et dessèche nos playes, elle tue aussi le serpent : qui sera la vrayè qualité de la salive ? dessécher et nettoyer ou tuer? Pour bien juger des opérations
DE LA SAGESSE, PAR CHARROiN.
des sens, il faut estre d'accord avec les bestes mais bien avec nous-mesme ; nostre œil pressé et serré voyt autrement qu'en son estât ordinaire ; l'ouye resserrée reçoit les objects autrement que ne l'estant ; autrement voyt, oyt, gouste un enfant, qu'un homme faict, et cestuy-cy qu'un vieillard, un sain qu'un malade, un sage qu'un fol. En une si grande diversité et contrariété, que faut-il tenir pour certain ? Voire un sens dément l'autre ; une peincture semble relevée à la veue, à la main elle est plat te.