‹ Choix de moralistes françaisChapitre 42 sur 509 · LIVRE I, CHAP. XIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XIII

gnoist qu'il entend et a puissance et faculté d'entendre, c'est la manière que les esprits se cognoissent. Le premier souverain esprit, Dieu, se cognoist premier et puis en soy toutes choses-, le dernier humain tout au rebours, toutes autres choses plustost que soy, et en icelles, comme l'œil en un mirouer : comment pourroitil agir en soy sans moyen et en droictc ligne ? Mais la question est du moyen par lequel il cognoist et entend les choses. La plus commune opinion venue d'Aristote est que l'esprit cognoist et entend par le ministère des sens, que de soy il est comme une carte blanche et vuide, qu'il ne luy arrive rien qui ne soit passé par les sens, nil est in intellectu quod non fuerit in sensu1. Mais elle est premièrement fausse ; car, comme tous les sages ont dict, ainsi qu'il a esté touché cy-dessus et renvoyé en ce lieu, les semences de toutes les sciences et vertus sont naturellement esparses et insinuées en nos esprits, dont ils peuvent vivre riches et joyeux de leur propre ; et pour peu qu'ils soyent cultivés, ils foisonnent et abondent fort. Puis elle est injurieuse à Dieu et à la nature , car c'est rendre l'ame raisonnable de pire condition que toute autre chose, que la végétative et sensitive, qui s'exercent d'elles-mesmes et sont servantes à faire leurs fonctions, comme a esté dict. Que lesbestes, lesquelles sans discipline des sens cognoissent plusieurs choses, les universels par les particuliers, par l'aspect d'un homme cognoissent tous hommes, sont advisées à éviter les dangers et choses invisibles et poursuivre ce qui leur est convenable pour eux et leurs petits ; et seroit chose honteuse et absurde que ceste faculté si haute et divine questast et mendiast son bien de choses si viles et caduques, comme sont les sens -, et puis enfin que peust l'intellect apprendre des sens, lesquels n'aperçoivent que les simples accidens ; car les formes, natures, essences des choses nullement, moins encores les choses universelles, les secrets de nature et toutes choses insensibles ; et si l'ame estoit sçavante par l'ayde des sens, il s'ensuivroit que ceux qui ont les sens plus entiers et plus vifs seroient plus in- ; genieux et plus sçavans, et se voyt le con- '\ traire souvent qu'ils ont l'esprit plus lourd et ! sont plus mal habiles, et se sont plusieurs pri-

(l) Il n'y a rien dans l'intellect qui n'y soit arrivé par les sens.

vés à escient de l'usage d'iceux,affîn que l'ame fist mieux et plus librement ses affaires. Que si l'on dict que, l'ame estant sçavante par nature et sans les sens, tous les hommes seroient sçavans et toujours entendroient et raisonnement de mesme. Or est-il qu'il y en a tant de stupides et que les entendus font plus foiblement leurs fonctions en un temps qu'en l'auti 3. L'ame végétative est bien plus vigoureuse en la jeunesse, jusques à refaire les dents tombées, qu'en la vieillesse -, et au rebours, l'ame raisonnable agit plus foiblement en la jeunesse qu'en la vieillesse, et en certain estât de santé ou maladie qu'en autre. Mais c'est mal argumenté, car, quant au premier, on dict que la faculté et vertu d'entendre n'est pas donnée pareille à tous, ains avec grande inequalité, dont est venu ce dire ancien et noble en la bouche des sages, que l'intellect agent est donné à fort peu, et cette inequalité prouve que la science ne vient des sens ; car, comme a esté dict, les plus avantagés aux sens sont souvent les plus desavantagés en science. Quant au second, que l'on ne faict ses fonctions tousjours de mesme, il vient de ce que les instrumens, desquels l'ame a besoing pour agir, ne peuvent pas tousjours estre disposés comme il faut 5 et s'ils le sont pour une sorte de facultés et fonctions, ne le sont pour les autres. Le tempérament du cerveau par lequel l'ame agit est divers et changeant, estant chaud et humide 5 en la jeunesse est bon pour la végétative, et mal pour la raisonnable ; et au contraire froid et sec en la vieillesse, est bon pour la raisonnable, mal pour la végétative. Par maladie ardente, le cerveau fort eschauffé et subtilisé est propre à l'invention et divination, mais impropre à maturité et solidité de jugement et sagesse. Pour tout cela nous ne voulons pas dire que l'esprit ne tire un grand service des sens, et mesmement au commencement, en la descouverte et invention des choses; mais nous disons, pour défendre l'honneur de l'esprit, qu'il est faux qu'il dépende des sens et ne puisse rien sçavoir, entendre, raisonner, discourir sans les sens; car au rebours toute cognoissance vient de luy, et les sens ne peuvent rien sans luy. Au reste, l'esprit procède diversement et par ordre pour entendre ; il entend du premier coup tout simplement et directement, savoir : un lion, puis par conjonction qu'il est fort;

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

car, voyant par les effects de la force au lion, il conclud qu'il est fort par division ou négative; il entend que le lièvre est craintif, car, le voyant fuyr et se cacher, il conclud que le lièvre n'est pas fort, parquoy il est peureux. Il cognoist aucuns par similitude, d'autres par un recueil de plusieurs.

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