CHAPITRE XIV
De l'esprit humain, ses parties, fonctions, qualités, raison, invention, vérité.
C'est un fond d'obscurité plein de creux et de cachots, un labyrinthe, un abysme confus et bien entortillé que cest esprit humain et l'économie de ceste grande et haute partie intellectuelle de l'ame, où y a tant de pièces, facultés, actions, mouvemens divers, dont y a aussi tant de noms et s'y trouvera des doubtes et difficultés.
Son premier office est de recevoir simplement et appréhender les images et espèces des choses, qui est une passion et impression en l'ame causée par l'object et présence d'icelles, c'est imagination et appréhension.
La force et puissance de paistrir, traitter et agiter, cuire et digérer les choses receues par l'imagination, c'est raison, ).oyoir.
L'action et l'office ou exercice de ceste force et puissance, qui est d'assembler, conjoindre, séparer, diviser les choses receues et y en adjouster encores d'autres, c'est discours, ratio-
Cination, ).oyicr/*os-, Stavota, quasi Sta vouv.
La facilité subtile et alegre promptitude à faire toutes ces choses et pénétrer avant en icelle, s'appelle esprit, ingenium, dont les ingénieux, aigus, subtils, pointus, c'est tout un.
La répétition, et ceste action de ruminer, recuire1, repasser par l'estamine de la raison, et encores plus elabourer, pour en faire une resolution plus solide, c'est le jugement.
L'effect en fin de l'entendement, c'est la cognoissance, intelligence, resolution.
L'action qui suit ceste cognoissance et resolution qui est à s'estendre, pousser et avancer à la chose cognue, c'est volonté, intelleclus extensus et promotus 2.
Parquoy toutes ces choses, entendement,
(1) Du latin recoquere.
(3) L'intellect qui s'étend au dehors et se meut en avant.
imagination, raison, discours, esprit, jugement, intelligence,volonté,sont une mesme en essence, mais toutes diverses en force, vertu et action, tesmoin qu'un est excellent en l'une d'icelles et foible en l'autre ; souvent qui excelle en esprit et subtilité est moindre en jugement et solidité.
Je n'empesche pas que l'on ne chante les louanges et grandeurs de l'esprit humain , de sa capacité, vivacité, vitesse; je consens que l'on l'appelle image de Dieu vive un degoust de l'immortelle substance , une fluxion de la divinité, un esclair céleste auquel Dieu a donné la raison, comme un timon animé pour le mouvoir avec reigle et mesure, et que ce soit un instrument d'une complette harmonie -, que par luy y a parentage entre Dieu et l'homme, et que pour le luy ramentevoir il luy a tourné les racines vers le ciel, affin qu'il eust tousjours sa veue vers le lieu de sa naissance -, bref qu'il n'y a rien de grand en la terre que l'homme, rien de grand en l'homme que l'esprit. Si l'on monte jusques là, l'on monte au-dessus du ciel ; ce sont tous mots plausibles dont retentissent les escholes et les chaires.
Mais je désire qu'après tout cela l'on vienne à bien sonder et estudier à cognoistre cest esprit ; car nous trouverons qu'après tout c'est et à soy et à autruy un très dangereux outil , un furet qui est à craindre , un petit brouillon et troublefeste, un esmerillon fâcheux et importun , et qui , comme un affronteur et joueur de passe-passe, sous ombre de quelque gentil mouvement subtil et gaillard, forge, invente et cause tous les maux du monde, et n'y en aqueparluy.
Il y a beaucoup plus grande diversité d'esprits que de corps ; aussi y a-t-il plus grand champ, plus de pièces et plus de façon ; nous en pouvons faire trois classes, dont chascune a encore plusieurs degrés. En celle d'en bas sonî les petits, foibles et comme brutaux, tous voisins des bestes, soit que cela advienne de la première trempe, c'est-à-dire de la semence et tempérament du cerveau trop froid et humide, comme entre les bestes les poissons sont infimes , ou pour n'avoir esté aucunement remués et reveillés, mais abandonnés à la rouille et stupidité ; de ceux-là ne faut faire mise ny recepte, et ne s'en peust dresser ny establir une compagnie constante ; car ils ne peuvent pas seulement suffire pour eux-mesmes en leur parti •