‹ Choix de moralistes françaisChapitre 44 sur 509 · LIVRE I, CIIAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAP. XIV

eulier, et faut qu'ils soient tousjours en la tutelle d'autruy ; c'est le commun et bas peuple : Qui vigilans stertit,mortua cui vita est,prope jam vivo atque videnti1, qui ne se sent, ne se juge. En celle d'en haut sont les grands et très rares esprits, plustost démons que hommes communs, esprits bien nés , forts et vigoureux; de ceux icy ne s'en pourroit bastir en tous les siècles une republique entière. En celle du milieu sont tous les médiocres qui sont en infinité de degrés -, de ceux icy est composé presque tout le monde ( de ceste distinction et autres cyaprès plus au long ). Mais il nous faut toucher plus particulièrement les conditions et le naturel de cest esprit, autant difficile à cognoistre, comme un visage à peindre au vif, lequel sans cesse se remueront.

Premièrement c'est un agent perpétuel: l'esprit ne peut estre sans agir ; il se forge plustost des subjects faux et fantastiques, se pippant à son escient et allant contre sa propre créance, qued'estre sans agir. Comme les terres oisives, si elles sont grasses et fertiles, foisonnent en mille sortes d'herbes sauvages et inutiles et les faut assubjectir à certaines semences, et les femmes seules produisent des amas et pièces de chair informes ; ainsi l'esprit, si l'on ne l'occupe à certain subject, il se desbande et se jette dedans le vague des imaginations et n'est folie ny resverie qu'il ne produise ; s'il n'a de but estably, il se perd et s'esgare; car estre par-tout, c'est n'estre en aucun lieu ; l'agitation est vrayement la vie de l'esprit et sa grâce ; mais elle doibt venir d'ailleurs que de soy -, s'il va tout seul, il ne faict que trainer et languir et ne doibt estre violenté ; car ceste trop grande contention d'esprit trop bandé, tendu et pressé, le rompt et le trouble.

Il est aussi universel qui se mesle par-tout; il n'a point de subject ny de ressort limité ; il n'y a chose où il ne puisse jouer son roolle, aussi bien aux subjects vains et de néant, comme aux nobles et de poids , et en ceux que nous pouvons entendre, que ceux que nous n'entendons -, car recognoistre que l'on ne le peust entendre ny pénétrer au dedans, et qu'il faut demeurer au bord et à l'escorce, c'est très beau

(I) Qui tout en veillant dort... dont la vie ressemble à la mort, qui parait seulement près de vivre et de voir.

Lucrèce, liv. lit, v. 1052, et ibid, v. 10S9. Moral.

traict de jugement; la science, voire la vérité, peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement sans elles; voyre recognoistre son ignorance, c'est un beau tesmoignage de jugement.

Tiercement,il est prompt et soudain, courant en un moment d'un bout du monde à l'autre, sans arrest, sans repos, s'agitant , pénétrant et perçant par -tout : Nobilis et inquiéta mens homini data est : nunquam se tenet, spargitur vaga, quietis impatiens, novitate rerum lœlissima : non mirum, ex Mo cœlesti spiritu descendit^ cœlestium autem natura semper inmolu est1. Ceste si grande soudaineté et vitesse, ceste poincte et agilité est d'une part admirable et des plus grandes merveilles qui soient en l'esprit ; mais c'est d'ailleurs chose très dangereuse, une grande disposition et propension à la folie et manie, comme se dira tantost.

Pour ces trois conditions, d'agent perpétuel sans repos, universel, si prompt et soudain, il a esté estimé immortel, et avoir en soy quelque marque et estincelle de divinité.

Or, son action est tousjours quester, fureter, tournoyer sans cesse comme affamé de seavoir, enquérir et rechercher; ainsi appelle Homère les hommes «Ifie-ruç . Il n'y a point de fin en nos inquisitions ; les poursuites de l'esprit humain sont sans termes, sans forme ; son aliment est doubte, ambiguïté ; c'est un mouvement perpétuel, sans arrest et sans but; le monde est une eschole d'inquisition ; l'agitation et la chasse est proprement de nostre gibbier ; prendre ou faillir à la prinse, c'est autre chose.

Mais il agit et poursuit ses entreprinses témérairement et desreiglement, sans ordre et sans mesure ; c'est un outil vagabond, muable, divers, contournable ; c'est un instrument de plomb et de cire; il plie, il s'allonge, s'accorde à tout, plus souple, plus facile que l'eau, que l'air. Flexibilis, omni humore obsequentior, et ut spiritus qui omni materia facilior,ut tenuior*. C'est le soulier de Theramenes, bon à tous

(1) Un esprit noble et inquiet a été donné à l'homme. Ne sachant point s'arrêter, il erre sans cesse, impatient du repos, et ne se plaît que dans la nouveauté. Faut-il s'en étonner? II émane de l'esprit divin, et la nature des esprits célestes est d'être toujours en mouvement.

Sénèque. Consolatio ad Helviam, c. 6.

(2) Souple et plus obéissant qu'aucun fluide, l'esprit, plus facile Que la matière , est aussi bien plus délié. Sék. Ep. L.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

pieds ; il ntr reste que la suffisance de le sçavoir contourner; il va tousjours, et de tort et de travers, avec le mensonge comme avec la vérité. Il se donne beau jeu et trouve raison apparente par-tout, tesmoin que ce qui est impie, injuste, abominable en un lieu, est pieté, justice et honneur ailleurs -, et ne sçauroit nommer une loy, coustume, créance receue ou rejettée généralement par-tout 5 les mariages entre les proches, les meurtres des enfans, des parens vieils, communication des femmes, condamnés en un lieu, légitimes en d'autres. Platon refusa la robe brodée et parfumée que lui offrist Dionysius, disant estre homme et ne se vouloir vestir en femme ; Aristippus l'accepta, disant que l'accoustrement ne peut corrompre un chaste courage. Diogenes lavant ses choux et le voyant passer, lui dict :Si tu sçavois vivre de choux, tu ne ferois la cour à un tyran. Aristippus lui respond : Si tu sçavois vivre avec les roys, tu ne laverois pas des choux. On preschoit Solon de ne pleurer point la mort de son fils, car c'estoient larmes inutiles et impuissantes. C'est pour cela, dict-il, qu'elles sont plus justes et que j'ai raison de pleurer. La femme de Socrates redoubloit son dueil de ce que les juges le faisoient mourir injustement. Comment, feit-il, aimerois-tu mieux que ce fust justement? Il n'y a aucun bien, dict un sage, sinon celuy à la perte duquel l'on est préparé, in œquo enimest dolor amissœ rei et timoramitlendœ1. Au rebours, dict l'autre, nous serrons et embrassons le bien d'autant plus estroict et avec plus d'affection que nous le voyons moins seur et craignons qu'il nous soit osté. Un philosophe cynique demandoit à Antigonus une dragme d'argent. Ce n'est pas présent de roy, respondist-il. — Donne-moy donc un talent, dict le philosophe. — Ce n'est pas présent pour un cynique. Quelqu'un disoit d'un roy de Sparte fort clément et débonnaire : Il est fort bon, car il l'est mesme aux meschans. Comment seroit-il bon, dict l'autre, puis qu'il n'est pas mauvais aux meschans ? Voilà comme la. raison humaine est à tous visages, un glaive double, un baston à deux bouts, ogni medaglia ha il suo riverso^. Il n'y a raison qui n'en aye une contraire, dict la plus saine et plus seure philosophie ; ce qui

(i) Car la crainte de perdre une chose est égale à la douleur qu'on ressent de l'avoir perdue.

(a? Toute médaille a son revers. Sbn. Ep. 98.'

se monstreroit par tout qui voudroit. Or ceste grande volubilité et flexibilité vient de plusieurs causes, de la perpétuelle altération et mouvement du corps qui jamais n'est deux fois en la vie en mesme estât, des objects qui sont infinis, de l'air mesme et sérénité du ciel :

Taies surit hominum mentes, quali pater ipse Juppiter, auctifera lustravit lampade terras1,

et de toutes choses externes ; internement, des secousses et bransles que l'ame se donne ellemesme par son agitation et meue par ses propres passions ; aussi qu'elle regarde les choses par divers visages, car tout ce qui est au monde a divers lustres et diverses considérations. C'est un pot à deux anses, disoit Epictecte -, il eust mieux dict à plusieurs.

Il advient de là qu'il s'empestre en sabesongne, comme les vers de soye, il s'embarrasse ; car comme il pense remarquer de loing je ne sçay quelle apparence de clarté et vérité imaginaire, et y veut courir, voicy tant de difficultés qui luy traversent la voye, tant de nouvelles questes l'esgarent et l'enyvrent.

Sa fin à laquelle il vise est double ; l'une, plus commune et naturelle, est la vérité où tend sa queste et sa poursuitte. Il n'est désir plus naturel que le désir de cognoistre la vérité. Nous essayons tous les moyens que nous pensons y pouvoir servir ; mais enfin tous nos efforts sont courts, car la vérité n'est pas un acquest, ny chose qui se laisse prendre et manier et encores moins posséder à l'esprit humain. Elle loge dedans le sein de Dieu, c'est là son giste et sa retraicte; l'homme ne sçait et n'entend r ien à droict, au pur et au vray comme il faut, tournoyant tousjours et tastonnant à l'entour des apparences qui se trouvent par-tout, aussi bien au faulx qu'au vray. Nous sommes naisàquester la vérité ; la posséder appartient à une plus haute et grande puissance. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera de plus belles courses. Quand il adviendroit que quelque vérité se rencontrast entre ses mains, ce seroit par hazard, il ne la sçauroit tenir, posséder, ny distinguer du mensonge. Les erreurs se reçoivent en nostre ame par mesme voye et conduicte que la vérité; l'esprit n'a pas de quoy les distinguer et choisir -, autant peut faire le sot que le sage, celuy qui dict vray comme celuy qui dict faulx ;

(1) Les esprits des hommes sont une émanation de cette môme lumière dont Jupiter éclaire la terre. Cic. Fritcf. 'ffovm.

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