ÉGISTHE
Un vain désir de gloire a séduit mes esprits. On me parloit souvent des troubles de Messène, Des malheurs dont le ciel avoit frappé la reine, Surtout de ses vertus, dignes d'un autre piix; Je me sentois ému par ces tristes récits. Del'Elide en secret dédaignant la mollesse, J'ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse, Servir sous vos drape."ux, et vous offrir mon- bras.
VAUVENARGUES
Voilà le seul dessein qui conduisit mes pas. Ce faux instinct de gloire égara mon courage ; A mes parents, flétris par les rides de l'âge, J'ai de mes jeunes ans dérobe les secours : C'est ma première faute, elle a troublé mes jours. Le ciel m'en a puni; le ciel inexorable M'a conduit dans le piège et m'a rendu coupable.
Il ne l'est point , j'en crois son ingénuité; Le mensonge n'a point cette simplicité.
Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante; C'est un infortuné que le ciel me présente : Il suffit qu'il soit homme et qu'il soit malheureux. Mon fils peut éprouver un sort plus rigoureux. Il me rappelle Egislhe ; Égisthe est de son âge; Peut-être comme lui , de rivage en rivage, Inconnu, fugitif, et partout rebuté, Il souffre le mépris qui suit la pauvreté. L'opprobre avilit l'urne et flétrit le courage.
Mérope, acte II , scène 2.
Cette dernière réflexion de Mérope est bien naturelle et bien sublime. Une mère auroit pu être touchée de toute autre crainte dans une telle calamité ; et néanmoins Mérope paroit pénétrée de ce sentiment. Voilà comme les sentences sont grandes dans la tragédie, et comme il faudroit toujours les y placer.
C'est, je crois, cette sorte de grandeur qui est propre à Racine, et que tant de poètes après lui ont négligée, ou parce qu'ils ne la connoissoient pas, ou parce qu'il leur a été bien plus facile de dire des choses guindées et d'exagérer la nature. Aujourd'hui on croit avoir fait un caractère lorsqu'on a mis dans la bouche d'un personnage ce qu'on veut faire penser de lui, et qui est précisément ce qu'il doit taire. Une mère r«ffligée dit qu'elle est affligée et un héros dit qu'il est un héros. Il faudroit que les personnages fissent penser tout cela d'eux et que rarement ils le dissent; mais, tout au contraire, ils le disent et le font rarement penser. Le grand Corneille n'a pas été exempt de ce défaut, et cela a gâté tous ses caractères. Car enfin, ce qui forme un caractère, ce n'est pas, je crois, quelques traits, ou hardis, ou forts, ou sublimes ; c'est l'ensemble de tous les traits et des moindres discours d'un personnage. Si on fait parler un héros, qui mêle partout de ostentation, de la vanité et des choses basses
de grandes choses, j'admire ces traits de grandeur qui appartiennent au poète, mais je sens du mépris pour son héros, dont le caractère est manqué. L'éloquent Racine, qu'on accuse de stérilité dans ses caractères , est le seul de son temps qui ait fait des caractères; et ceux qui
admirent la variété du grand Corneille sont bien indulgents de lui pardonner l'invariable ostentation de ses personnages et le caractère toujours dur des vertus qu'il a su décrire.
C'est pourquoi quand M. de Voltaire a critiqué * les caractères d'Hippolyte, Bajazet, Xipharès, Britannicus, il n'a pas prétendu, je crois, diminuer l'estime de ceux d'Athalie, Joad, Acomat , Agrippine , Néron , Burrhus , Mithridate, etc. Mais puisque cela me conduit à parler du Temple du Gow^jesuis bien aise d'avoir occasion de dire que j'en estime grandement les décisions. J'excepte ces mots : « Bossuet, le seul éloquent entre tant d'écrivains qui ne sont qu'élégants2 » ; car je ne crois pas que M. de Voltaire lui-même voulût sérieusement réduire à ce petit mérite d'élégance les ouvrages de M. Pascal, l'homme de la terre qui savoit mettre la vérité dans un plus beau jour et raisonner avec plus de force. Je prends la liberté de défendre encore contre son autorité le vertueux auteur de Télémaque, homme né véritablement pour enseigner aux rois l'humanité, dont les paroles tendres et persuasives pénètrent le cœur, et qui, par la noblesse et par la vérité de ses peintures, par les grâces touchantes de son style, se fait aisément pardonner d'avoir employé trop souvent les lieux communs de la poésie et un peu de déclamation.
Mais quoi qu'il puisse être de cette trop grande partialité de M. de Voltaire pour Bossuet, que je respecte d'ailleurs plus que per-
(1} Dans son Temple du Goût, Voltaire après avoir parlé de Pierre Corneille, s'exprime ainsi sur Racine :
Plus pur, plus élégant, plus tendre, El parlant au cœur de plus près, Nous attachant sans nous surprendre, Et ne se démentant jamais, Racine observe les portraits De Rajazet , de Xipharès, De Britannicus, d'Hippolyte.
A peine il distingue leurs traits ; Ils ont tous le même mérite :
Tendres, galants, doux et discrets ; Et l'Amour, qui marche à leur suite, Les croit des courtisans français
(2) Dans l'édition faite sous les yeux ae Voltaire, à Genève, en 1768, et dans les réimpressions faites depuis sa mort, celte phrase ne se trouve point ; et le Temple du Coût s'exprime ainsi sur l'évêque deMcaux : « L'éloquent Bossuet voulail bien rayer quelques familiarités échappées à son génie vaste, impétueux cl facile, lesquelles déparent un peu la sublimité de ses oraisons funèbres; et il est à remarquer qu'a ne garantit point ce qu'il a dit de la prétendue sagesse des anciens Egyptiens, n F.
RÉFLEXIONS CRITIQUES
sonne, je déclare que tout le reste du Temple du Goût m'a frappé par la vérité des jugements, par la vivacité, la variété et le tour aimable du style; et je ne puis comprendre que Ton juge si sévèrement d'un ouvrage si peu sérieux et qui est un modèle d'agréments.
Dans un genre assez différent, l'Epîlre aux mânes de Génonville et celle sur la mort de mademoiselle Lecouvreur m'ont paru deux morceaux remplis de charmes, et où la douleur, l'amitié, l'éloquence et la poésie parloient avec la grâce la plus ingénue et la simplicité la plus touchante. J'estime plus deux petites pièces faites de génie, comme celles-ci, et qui ne respirent que la passion, que beaucoup d'assez longs poèmes.
Je finirai sur les ouvrages de M. de Voltaire en disant quelque chose de sa prose. Il n'y a guère de mérite essentiel qu'on ne puisse trouver dans ses écrits. Si l'on est bien aise de voir toute la politesse de notre siècle, avec un grand art pour faire sentir la vérité dans les choses de goût, on n'a qu'à lire la préface d'OEdipe, écrite contre M. de la Motte avec une délicatesse inimitable. Si on cherche du sentiment, de l'harmonie jointe à une noblesse singulière, on peut jeter les yeux sur la préface d'Alzire, et sur YEpitre à madame la marquise du Chdtelet. Si on souhaite une littérature universelle, un goût qui embrasse le caractère de plusieurs nations, et qui peigne les manières différentes des plus grands poètes, on trouvera cela dans les Réflexions sur les poètes épiques, et les divers morceaux traduits par M. de Voltaire des poètes anglais, d'une manière qui passe peut-être les originaux. Je ne parle pas de V Histoire de Charles XII, qui, par la foiblesse des critiques que l'on en a faites, a dû acquérir une autorité incontestable, et qui meparoîtêtre écrite avec une force, une précision et des images dignes d'un tel peintre. Mais quand on n'auroit vu de M. de Voltaire que son Essai sur le siècle de Louis XIV et ses Réflexions sur l'histoire, ce seroit déjà trop pour reconnoître en lui, nonseulement un écrivain du premier ordre, mais encore un génie sublime qui voit tout en grand, une vaste imagination qui rapproche de loin les choses humaines, enfin un esprit supérieur aux préjugés, et qui joint à la politesse et à l'esprit philosophique de son siècle la connoissance des siècles passés, de leurs mœurs, de leur po-
litique, de leurs religions, et de toute l'économie du genre humain.
Si pourtant il se trouve encore des gens prévenus, qui s'attachent à relever ou les erreurs ou les défauts de ses ouvrages, et qui demandent à un homme si universel la même correction et la même justesse de ceux qui se sont renfermés dans un seul genre, et souvent dans un genre assez petit, que peut-on répondre à des critiques si peu raisonnables? J'espère que le petit nombre des juges désintéressés me saura du moins quelque gré d'avoir osé dire les choses que j'ai dites, parce que je les ai pensées et que la vérité m'a été chère.
C'est le témoignage que l'amour des lettres m'oblige de rendre à un homme qui n'est ni en place, ni puissant, ni favorisé, et auquel je ne dois que la justice, que tous les hommes lui doivent comme moi, et que l'ignorance ou l'envie s'efforcent inutilement de lui ravir.