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LES ORATEURS

Qui n'admire la majesté, la pompe, la magnificence, l'enthousiasme de Bossuet, et la vaste étendue de ce génie impétueux, fécond, sublime? Qui conçoit sans étonnement la profondeur incroyable de Pascal, son raisonnement invincible, sa mémoire surnaturelle, sa connoissance universelle et prématurée? Le premier élève l'esprit; l'autre le confond et le trouble. L'un éclate comme un tonnerre dans un tourbillon orageux, et par ses soudaines hardiesses échappe aux génies trop timides ; l'autre presse, étonne, illumine, fait sentir despotiquement l'ascendant de la vérité; et comme si c'étoit un être d'une autre nature que nous, sa vive intelligence explique toutes les conditions, toutes les affections et toutes les pensées des hommes, et paroît toujours supérieure à leurs conceptions incertaines. Génie simple et puissant, il assemble des choses qu'on croyoit être incompatibles, la véhémence, l'enthousiasme, la naïveté, avec les profondeurs les plus cachées de l'art ; mais d'un art qui, bien loin de gêner la nature, n'est lui-même qu'une nature plus parfaite, et l'original» des préceptes. Que dirai-je encore? Bossuet fait voir plus de fécondité, et Pascal a plus d'invention ; Bossuet est plus impétueux, et Pascal plus transcendant ; l'un excite l'admiration par de plus frc-

VAL V EN ARGUES

quentes saillies ; l'autre, toujours plein et solide, l'épuisé par un caractère plus concis et plus soutenu.

Mais toi ! qui les a surpassés en aménités et en grâces, ombre illustre, aimable génie ; toi qui fis régner la vertu par l'onction et par la douceur, pourrois-je oublier la noblesse et le charme de ta parole, lorsqu'il est question d'éloquence ? Né pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois, ta voix ingénue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans, et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! Quel éclat de paroles et d'images ! Qui sema jamais tant de fleurs, dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre? Qui orna jamais la raison d'une si touchante parure? Ah! que de trésors d'abondance dans ta riche simplicité !

0 noms consacrés par l'amour et par les respects de tous ceux qui chérissent l'honneur des lettres ! Restaurateurs des arts, pères de l'éloquence, lumières de l'esprit humain! que n'ai-je un rayon du génie qui échauffa vos profonds discours, pour vous expliquer dignement et marquer tous les traits qui vous ont été propres ! Si l'on pouvoit mêler des talents si divers, peut-être qu'on voudroit penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénélon. Mais parce que la différence de leur style venoit de la différence de leurs pensées et de leur manière de sentir les choses, ils perdroient beaucoup tous les trois, si l'on vouloit rendre les pensées de l'un par les expressions de l'autre. On ne souhaite point cela en les lisant ; car chacun d'eux s'exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentiments et de ses idées ; ce qui est la véritable marque du génie. Ceux qui n'ont que de l'esprit empruntent nécessairement toute sorte de tours et d'expressions ; ils n'ont pas un caractère distinctif.

SUR LA BRUYÈRE

Il n'y a presque point de tour dans l'éloquence qu'on ne trouve dans La Bruyère; et si on y désire quelque chose , ce ne sont pas certainement les expressions, qui sont d'une force

(1) Fénélon.

infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer. Peu de gens l'ont compté parmi les orateurs, parce qu'il n'y a pas une suite sensible dans ses Caractères. Nous faisons trop peu d'attention à la perfection de ses fragments, qui contiennent souvent plus de matière que de longs discours, plus de proportion et plus d'art.

On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé, nerveux, pathétique, également capable de réflexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention qui distingue la main des maîtres et qui caractérise le génie.

Personne n'a peint les détails avec plus de feu, plus de force, plus d'imagination dans l'expression qu'on n'en voit dans ses Caractères. Il est vrai qu'on n'y trouve pas aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal, de ces traits qui caractérisent une passion ou les vices d'un particulier, mais le genre humain. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénélon et de Bossuet ; ce qui vient en grande partie de la différence des genres qu'il a traités. La Bruyère a cru, ce me semble, qu'on ne pouvoit peindre les hommes assez petits, et il s'est bien plus attaché à relever leurs ridicules que leur force. Je crois qu'il est permis de présumer qu'il n'avoit ni l'élévation, ni la sagacité, ni la profondeur de quelques esprits du premier ordre ; mais on ne lui peut disputer sans injustice une forte imagination, un caractère véritablement original et un génie créateur1.

(l) Dans la première édition, on lisait, au lieu du dernier paragraphe, le passage suivant :

« Il est étonnant qu'on sente quelquefois dans un si beau génie, et qui s'est élevé jusqu'au sublime, les bornes de l'esprit humain : cela prouve qu'il est possible qu'un auteur sublime ait moins de profondeur et de sagacité que des hommes moins pathétiques. Peut-être que le cardinal de Richelieu était supérieur à Milton.

« Mais les écrivains pathétiques nous émeuvent plus fortement; et cette puissance qu'ils ont sur notre âme, la dispose à nous accorder plus de lumières. Nous jugeons toujours d'un auteur par le caractère de ses sentiments. Si on compare La Bruyère à Fénélon, la vertu toujours tendre et naturelle du dernier, et l'amour-propre qui se montre quelquefois dans l'autre, le sentiment nous porte malgré nous à croire que celui qui fait paraître l'Âme la plus grande a l'esprit le plus éclairé, et toutefois il serait difficile de justifier cette préférence. Fénélon a plus de facilité et d'abondance ; l'auteur des Caractères plus de précision et plus de force ; le premier, d'une imagination plus riante et plus féconde ; le second, d'un

CARACTÈRES

Oronte, ou le vieux fou.

Oronte, vieux et flétri, dit que les gens vieux sont tristes et que pour lui il n'aime que les jeunes gens. C'est pour cela qu'il s'est logé dans une auberge, où il a, dit- il, le plaisir de ceux qui voyagent, sans leurs peines, parce qu'il voit tous les jours à souper de nouveaux visages. On le voit quelquefois au jeu de paume avec de jeunes gens qui sortent du bal, et il va déjeuner avec eux ; il les cultive avec le même soin que s'il avoit envie de leur plaire. Mais on peut lui rendre justice : ce n'est pas la jeunesse qu'il aime, c'est la folie. Il a un fils qui a vingt ans et qui est déjà estimé dans le monde ; mais ce jeune homme est appliqué et passe une grande partie de la nuit à lire. Oronte a brûlé plusieurs fois les livres de son fils, et n'a fait grâce qu'à des vers obscènes, qui d'ailleurs sont assez mauvais. Ce jeune homme en rachète toujours de nouveaux et trompe les soins de son père. Oronte a voulu lui donner une fille de l'Opéra, que lui-même a eue autrefois, et n'a rien négligé, dit-il, pour son éducation ; mais ce petit drôle est entêté, ajoute-t-il, et a l'esprit gâté et plein de chimères.

Thersile.

Thersite' est l'officier de l'armée que Ton voit le plus. C'est lui qu'on rencontre toujours à la suite du général, monté sur un petit cheval qui boite, avec un harnais de velours en broderie, et un coureur qui marche devant lui.

génie plus véhément ; l'un sachant rendre les grandes choses familières et sensibles sans les abaisser, l'autre sachant ennoblir les plus petites sans les déguiser; celui-là plus humain, celui-ci plus austère; l'un plus tendre pour la vertu, l'autre plus implacable au vice ; l'un et l'autre moins pénétrants et moins profonds que les hommes que j'ai nommés, mais inimitables dans la clarté et dans la netteté de leurs idées ; enfin originaux , créateurs dans leur genre, et modèles très accomplis. »

(i) Thcrsites, que nous appelons Thersile, nous est représenté par Homère, dans son Iliade, comme le plus laid, le plus lâche et le plus insolent des capitaines grecs qui se trouvèrent au siège de Troie.

S'il y a ordre à l'armée de partir la nuit pour cacher une marche à l'ennemi, Thersite ne se couche point comme les autres, quoiqu'il y ait du temps, mais il se fait mettre des papillotes et fait poudrer ses cheveux en attendant qu'on batte la générale. Il accompagne exactement l'officier de jour et visite avec lui les postes de l'armée. Il donne des projets au général et fait un journal raisonné de toutes les opérations de la campagne. On ne fait guère de détachement où il ne se trouve, et, comme il est le premier de son régiment à marcher et qu'on le cherche partout, on apprend qu'il est volontaire à un fourrage qui se fait sur les derrières du camp, et un autre marche à sa place. Ses camarades ne l'estiment point ; mais il ne vit point avec eux ; il les évite ; et si quelque officier général lui demande le nom d'un officier de sou régiment qui est de garde, Thersite lui répond qu'il le connoît bien, mais qu'il ne se souvient pas de son nom. Il est familier, officieux, insolent, et pourtant très bas avec son colonel. Il fait servilement sa cour à tous les grands seigneurs de l'armée, et s'il se trouve chez le duc Eugène lorsque celui-ci se débotte, Thersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers; mais comme il s'aperçoit qu'il y a beaucoup de monde dans la chambre, il laisse prendre les souliers par un valet et rougit en se relevant.

Les jeunes gens.

Les jeunes gens jouissent sans le savoir et s'ennuient en croyant se divertir. Us font un souper où ils sont dix-huit, sans compter les dames, et ils passent la nuit à table à détonner quelques chansons obscènes, à conter le roman de l'Opéra et à se fatiguer pour chercher le plaisir qu'à peine les plus impudents peuvent essayer dans un quart d'heure de faveur. Et comme on se pique à tous les âges d'avoir de l'esprit, ils admettent quelquefois à leurs pari ties des gens de lettres qui font là leur apprentissage pour le monde; mais tous s'ennuient réciproquement et ils se détrompent les uns, des autres.

VAUVEINARGUES.

Ces jeunes gens vont au spectacle pour se rassembler. Ils y paroissent, épuisés de leurs incontinences, avec une audace affectée et des yeux éteints. Ils parlent grossièrement des femmes et avec dégoût. On les voit sortir quelquefois au commencement du spectacle pour satisfaire quelque idée de débauche qui leur vient en tête, et, après avoir fait le tour des allées obscures de la Foire, ils reviennent au dernier acte de la comédie et se racontent à l'oreille leurs ridicules prouesses. Ils se font un point d'honneur de traiter légèrement tous les plaisirs, et les plaisirs qui fuient la dissipation et la folie ne leur laissent qu'une ombre foible et une fausse image de leurs charmes.

Midas, ou le sot qui est glorieux.

Le sot qui a de la vanité est l'ennemi-né des talents. S'il entre dans une maison où il trouve un homme d'esprit et que la maîtresse du logis lui fasse l'honneur de le lui présenter, Midas le salue légèrement et ne répond point. Si Ton ose louer en sa présence le mérite qui n'est pas riche, il s'assied auprès d'une table et compte des jetons ou mêle des cartes sans rien dire. Lorsqu'il paroît un livre dans le monde qui fait quelque bruit, Midas jette d'abord les yeux sur la fin, et puis sur le milieu du livre ; ensuite il prononce que l'ouvrage manque d'ordre et qu'il n'a jamais eu la force de l'achever. On parle devant lui d'une victoire que le héros du Nord1 a remportée sur ses ennemis ; et, sur ce qu'on raconte des prodiges de sa capacité et de sa valeur, Midas assure que la disposition de la bataille a été faite par M. de Rottembourg, qui n'y étoit pas, et que le prince s'est tenu caché dans une cabane jusqu'à ce que les ennemis fussent en déroute. Un homme qui a été à cette action l'assure qu'il a vu charger le roi à la tête de sa maison ; mais Midas répond froidement qu'on ne verra jamais que des folies d'un prince qui fait des vers et qui est l'ami de Voltaire.

(l) Nom que Voltaire a souvent employé pour désigner Frédéric-le-Grand. La bataille dont il s'agit ici est sans doute celle de Friedberg, gagnée par Frédéric, le 4 juin 1745, sur le prince Charles de Lorraine. B.

Le flatteur insipide.

Un homme parfaitement insipide est celui qui loue indifféremment tout ce qu'il croit utile de louer; qui, lorsqu'on lui lit un mauvais roman, mais protégé, le trouve digne de l'auteur du Sopha et feint de le croire de lui ; qui demande à un grand seigneur qui lui montre une ode, pourquoi il ne fait pas une tragédie ou un poème épique -, qui, du même éloge qu'il donne à Voltaire, régale un auteur qui s'est fait siffler sur les trois théâtres ; qui, se trouvant à souper chez une femme qui a la migraine, lui dit tristement que la vivacité de son esprit la consume comme Pascal et qu'il faut l'empêcher de se tuer. S'il arrive à un homme de ce caractère de faire une plaisanterie sur quelqu'un qui n'est pas riche, mais dont un homme riche prend le parti, aussitôt le flatteur change de langage, et dit que les petits défauts qu'il reprenoit servent d'ombre au mérite distingué. C'est l'homme dont Rousseau disoit :

Quelquefois même aux bons mots s'abandoune, Mais doucement et sans blesser personne.

Cet homme, qui a loué toute sa vie .jusqu'à ceux qu'il aimoit le moins, n'a jamais obtenu des autres la moindre louange, et tout ce que ses amis ont osé dire de plus fort pour lui, c'est ce vieux discours : « En vérité, c'est un honnête garçon ou c'est un bon homme. »

Lacon, ou le petit homme.

Lacon ne refuse pas son estime à tous les auteurs. Il y a beaucoup d'ouvrages qu'il admire; et tels sont les vers de La Motte, l'Histoire romaine de Rollin et le Traité du vrai mérite, qu'il préfère, dit-il, à La Bruyère. Il met dans une même classe Bossuet et Fléchier, et croit faire honneur à Pascal de le comparer à Nicole, dont il a lu les Essais avec une patience tout -à -fait chrétienne. Il soutient qu'après Bayle et Fontenelle, l'abbé Desfontaines est le meilleur écrivain que nous ayons eu. Il ne peut souffrir la musique de Rameau ; et si on lui parle des Indes galantes ou de l'opéra de Dardanus, il se met à chanter des morceaux de Tancrède, ou d'un autre ancien opéra II n'é-

CARACTERES

pargne pas les acteurs qui ont succédé à Murer, à Thevenard, etc., et Poirier ne paroît jamais qu'il ne batte longtemps des mains pour faire de la peine à Gelliotte, tant il est difficile de lui plaire dès qu'on prime en quelque art que ce puisse être.

Caritès, ou le grammairien.

Caritès est esclave de la construction et ne peut souffrir la moindre hardiesse. II ne sait point ce que c'est qu'éloquence, et se plaint de ce que l'abbé d'OIivet a fait grâce à Racine de quatre cents fautes ; mais il sait admirablement la différence de pas et point ; et il a fait des notes excellentes sur le petit Traité des Synonymes, ouvrage très propre, dit-il, à former un grand orateur. Caritès n'a jamais senti si un mot étoit propre ou ne l'étoit pas, si une épithète étoit juste et si elle étoit à sa place. Si pourtant il fait imprimer un petit ouvrage, il y fait, pendant l'impression, de continuels changements-, il voit, il revoit les épreuves, il les communique à ses amis ; et si, par malheur, le libraire a oublié d'ôter une virgule qui est de trop, quoiqu'elle ne change point le sens, il ne veut point que son livre paroisse jusqu'à ce qu'on ait fait un carton, et il se vante qu'il n'y a point de livre si bien imprimé que le sien.

L'étourdi.

II n'y a pas longtemps qu'étant à la comédie auprès d'un jeune homme qui faisoit du bruit, je lui dis : « Vous vous ennuyez; il faut écouter une pièce quand on s'y veut plaire. — Mon ami, me répondit-il, chacun sait ce qui le divertit; je n'aime point la comédie, mais j'aime le théâtre ; vous êtes bien fou d'imaginer d'apprendre à quelqu'un ce qui lui plaît. — Cela peut bien être, lui dis-je ; je ne savois pas que vous vinssiez à la comédie pour avoir le plaisir de l'interrompre. — Et moi je savois, me dit-il, qu'on ne sait ce qu'on dit quand on raisonne des plaisirs d' autrui ; et je vous prendrois pour un sot, mon très cher ami, si je ne vous connoissois depuis longtemps pour le fou le plus accompli qu'il y ait au monde. » En achevant ces mots il traversa le théâtre et alla baiser sur

la joue un homme grave qu'il ne connoissoit que de la veille.

Clazomène, ou la vertu malheureuse,

Clazomène a eu l'expérience de toutes les misères de l'humanité; les maladies l'ont assiégé dès son enfance et l'ont sevré dans son principe de tous les plaisirs de sa jeunesse; né pour les plus grands déplaisirs, il a eu de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté ; il s'est vu dans ses disgrâces méconnu de ceux qu'il aimoit; l'injure a flétri sa vertu, et il a été offensé de ceux dont il ne pouvoit prendre de vengeance ; ses talents, son travail continuel, son application à bien faire, n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune ; sa sagesse n'a pu le garantir de faire des fautes irréparables ; il a souffert le mal qu'il ne méritoit pas et celui que son imprudence lui a attiré. Lorsque la fortune a paru se lasser de le poursuivre, la mort s'est offerte à sa vue ; ses yeux se sont fermés à la fleur de son âge; et quand l'espérance trop lente commençoit à flatter sa peine, il a eu la douleur insupportable de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. Si l'on cherche quelque raison d'une destinée si cruelle, on aura, je crois, de la peine à en trouver. Faut-il demander la raison pourquoi des joueurs très habiles se ruinent au jeu, pendant que d'autres hommes y font leur fortune? ou pourquoi l'on voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur ? Toutefois, qu'on ne pense pas que Clazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes foibles ; la fortune peut se jouer de la sagesse des gens vertueux, mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage.

Phalante, ou le scélérat.

Phalante a voué ses talents aux fureurs et au crime ; impie, esclave insolent des grands, ambitieux, oppresseur des foibles, contempteur des bons, corrupteur audacieux de la jeunesse, son génie violent et hardi préside en secret à tous les crimes qui sont ensevelis dans les ténèbres; il est dès longtemps à la tête de tous les débauchés et des scélérats; il ne se commet

VAUVENARGUES

point de meurtres ni de brigandages où son noir ascendant ne le fasse tremper ; il ne connoit ni l'amour, ni la crainte, ni la foi, ni la compassion; il méprise l'honneur autant que la vertu, et il hait les dieux et les lois. Le crime lui plaît par lui-même; il est scélérat sans dessein, et audacieux sans motif; les extrémités les plus dures, la faim, la douleur, la misère, ne l'abattent point 5 il a éprouvé lour à tour l'une et l'autre fortune. Prodigue et fastueux dans l'abondance, entreprenant et téméraire dans la pauvreté, emporté et souvent cruel dans ses plaisirs, dissimulé et implacable dans ses haines, furieux et barbare dans ses vengeances, éloquent seulement pour persuader le crime et pour pervertir l'innocence, son naturel féroce et indomptable aime à fouler aux pieds l'humanité, la prudence et la religion; il vit tout souillé d'infamie; il marche la tête levée; il menace de ses regards les sages et les vertueux ; sa témérité insolente triomphe des lois.

Isocrate, ou le bel-esprit moderne.

Le bel-esprit moderne* n'est ni philosophe, ni poète, ni historien, ni théologien; il a toutes ces qualités si différentes et beaucoup d'autres; il est obligé de dire assez de choses inutiles, parce qu'il doit fort peu parler de choses nécessaires. Le sublime de sa science est de rendre des pensées frivoles par des traits. Qui veut mieux penser ou mieux vivre? Qui sait même où est la vérité? Un esprit vraiment supérieur fait valoir toutes les opinions et ne tient à aucune 5 il a vu le fort et le foible de tous les principes, et il a reconnu que l'esprit humain n'avoit que le choix de ses erreurs ; indulgente philosophie, qui égale Achille et Thersite et nous laisse la liberté d'être ignorants, paresseux, frivoles, oisifs, sans nous faire de pire condition! Aussi mettons-nous à la tête des philosophes son illustre auteur ; et je veux avouer qu'il y a peu d'hommes d'un esprit si philosophique, si fin, si facile, si net et d'une si grande surface; mais nul n'est parfait; et je crois que

(1) Rémond de Saint-JIarc. Il a fait imprimer en 1745 trois •volumes de littérature, où l'on trouve de l'esprit, mais point de goût et un jugement souvent faux. C'était le frère de Rémond le mathématicien, de qui on a recueilli quelques lettres qu'il écrivait à mademoiselle de Launay (madame de Staal). S.

les plus sublimes esprits ont eux-mêmes des endroits foibles. Ce sage et subtil philosophe n'a jamais compris que la vérité nue pût intéresser; la simplicité, la véhémence, le sublini!1, ne le touchent point. « Il me semble, dit-il, qu'il ne faudrait donner dans le sublime qu'à son corps défendant ; il est si peu naturel. » Isocrate veut qu'on traite toutes les choses du monde en badinant ; aucune ne mérite, selon lui, un autre ton. Si on lui représente que les hommes aiment sérieusement jusqu'aux bagatelles et ne badinent que des choses qui les touchent peu, il n'entend pas cela, dit-il; pour lui, il n'estime que le naturel ; cependant son badinage ne l'est pas toujours, et ses réflexions sont plus fines que solides. Isocrate est le plus ingénieux de tous les hommes et compte pour peu tout le reste ; c'est un homme qui ne veut ni persuader, ni corriger, ni instruire personne ; le vrai et le faux, le frivole et le grand, tout ce qui lui est occasion de dire quelque chose d'agréable, lui est aussi propre; si César vertueux peut lui fournir un trait, il peindra César vertueux, sinon il fera voir que toute sa fortune n'a été qu'un coup du hasard ; et Brutus sera tour à tour un héros ou un scélérat, selon qu'il sera plus utile à Isocrate. Cet auteur n'a jamais écrit que dans une seule pensée ; il est parvenu à son but. Les hommes ont enfin tiré de ses ouvrages ce plaisir solide, de savoir qu'il a de l'esprit; quel moyen après cela de condamner un genre d'écrire si intéressant et si utile !

On ne finiroit point sur Isocrate et sur ses pareils, si on vouloit tout dire. Ces esprits si fins ont paru après les grands hommes du siècle passé. Il ne leur étoit pas facile de donner à la vérité la même autorité et la même force que l'éloquence lui avoit prêtée ; et pour se faire remarquer après de si grands hommes, il falloit avoir leur génie ou marcher dans uneautre voie. Isocrate, né sans passion, privé de sentiment pour la simplicité et l'éloquence, s'attacha bien plus à détruire qu'à rien établir. Ennemi des anciens systèmes, et savant à saisir le foible des choses humaines, il voulut paroître à son siècle comme un philosophe impartial qui n'obéissoit qu'aux lumières de la plus exacte raison. Sans chaleur et sans préjugés, les hommes sont faits de manière que si on leur parle avec autorité et avec passion, leurs passions et leur

CARACTERES

pente à croire les persuadent facilement; mais si au contraire on badine et qu'on leur propose des doutes, ils écoutent avidement, ne se déliant pas qu'un homme qui parle de sang-froid puisse se tromper ; car peu savent que le raisonnement n'est pas moins trompeur que le sentiment, et d'ailleurs l'intérêt des foibles, qui composent le plus grand nombre, est que tout soit cru équivoque. Isocrate n'a donc eu qu'à lever l'étendard de la révolte contre l'autorité et les dogmatiques pour faire aussitôt beaucoup de prosélytes. Il a comparé le génie de l'esprit ambitieux des héros de la Grèce à l'esprit de ses courtisanes ; il a méprisé les beauxarts. « L'éloquence, a-t-il dit, et la poésie sont peu de chose ; » et ces paradoxes brillants, il a su les insinuer avec beaucoup d'art, en badinant et sans paroître s'y intéresser. Qui n'eût cru qu'un pareil système n'eût fait un progrès pernicieux dans un siècle si amoureux du raisonnement et du vice? Cependant la mode a son cours, et l'erreur périt avec elle. On a bientôt senti le faible d'un auteur qui, paraissant mépriser les plus grandes choses, ne méprisoit pas de dire des pointes, et n'avoit point de répugnance à se contredire pour ne pas perdre un trait d'esprit. Il a plu par la nouveauté, par la petite hardiesse de ses opinions, mais sa réputation précipitée a déjà perdu tout son lustre ; il a survécu à sa gloire, et il sert à son siècle de preuve qu'il n'y a que la simplicité, la vérité et l'éloquence, c'est-àdire toutes les choses qu'il a méprisées, qui puissent durer.

Thieste, ou la simplicité.

Thieste est né simple et naïf 5 il aime la pure ■Vertu, mais il ne prend pas pour modèle la vertu d'un autre 5 il connoît peu les règles de la probité, il la suit par tempérament. Lorsqu'il y a quelque loi de la morale qui ne s'accorde pas avec ses sentiments, il la laisse à part et n'y pense point. S'il rencontre, la nuit, une de ces femmes qui épient les jeunes gens, Thieste souffre qu'elle l'entretienne et marche quelque temps à côté d'elle ; et comme elle se plaint de la nécessité qui détruit toutes les vertus et fait les opprobres du monde, il lui dit que la pauvreté n'est point un vice quand on sait vivre Moral.

de son industrie sans nuire à personne ; et ne se trouvant point d'argent parce qu'il est jeune, il lui donne sa montre, qui n'est plus à la mode et qui est un présent de sa mère ; ses camarades se moquent de lui et le tournent en ridicule ; mais il leur répond : «Mes amis, vous riez de trop peu de chose.» Le monde est rempli de misères qui serrent le cœur ; il faut être humain ; le désordre des malheureux est toujours le crime des riches.

Trasille, ou les gens à la mode.

Trasille n'a jamais souffert qu'on fit de réflexions en sa présence, et que l'on eût la liberté de parler juste. Il est vif, léger et railleur, n'estime et n'épargne personne, change incessamment de discours, ne se laisse ni manier, ni user, ni approfondir, et fait plus de visites en un jour que Du Moulin ou qu'un homme qui sollicite pour un grand procès. Ses plaisanteries sont amères ; il loue rarement. Il pousse l'insolence jusqu'à interrompre ceux qui sont assez vains pour le louer, les fixe et détourne la tête. Il est dur, avare, impérieux; il a de l'ambition par arrogance et quelque crédit par audace. Les femmes le courent, il les joue ; il ne connoît pas l'amitié ; il est tel que le plaisir même ne peut l'attendrir un moment.

Phocas, ou la fausse singularité.

Phocas se pique plus qu'homme du monde de n'emprunter de personne ses idées. Si vous lui parlez d'éloquence, ne lui nommez pas Cicéron; il vous feroit d'abord l'éloge d'Abdallah, d'Abutaleb et de Mahomet, et vous assureroit que rien n'égale la sublimité des Arabes. Lorsqu'il est question de la guerre, ce n'est ni M. de Turenne ni le grand Condé qu'il admire ; il leur préfère d'anciens généraux dont on ne connoît que les noms et quelques actions contestées. En tel genre que ce puisse être , si vous lui citez deux grands hommes, soyez sûr qu'il choisira toujours le moins illustre. Phocas évite de se rencontrer avec les autres, et dédaignede parlerjuste.il affecte surtout de n'être point suivi dans ses discours, comme un homme qui ne parle que par inspiration et par saillies,

VAUVËNARGIES.

Si vous lui dites quelque chose de sérieux, il répond par une plaisanterie , et si vous parlez au contraire de choses frivoles, il entame un discours sérieux. Il dédaigne de contredire, mais il interrompt. Il est hien aise de vous faire entendre que vous ne dites rien qui l'intéresse ; que tout est usé pour quelqu'un qui pense et qui sent comme lui. Foible esprit, qui s'est persuadé qu'on est singulier par étude, et à force d'affectation, original.

Cirus, ou l'esprit extrême.

Ci rus cachoit sous un extérieur simple un esprit ardent et inquiet. Modéré au dehors, mais extrême ; toujours occupé au dedans, et plus agité dans le repos que dans l'action ; trop libre et trop hardi dans ses opinions pour donner des bornes à ses passions; suivant avec indépendance tous ses sentiments, et subordonnant toutes les règles à son instinct, comme un homme qui se croit maître de son sort et se confie à son naturel présomptueux et inflexible ; dénué des talents qui soulèvent les hommes dans la médiocrité et qui ne se rencontrent pas avec des passions si sérieuses ; supérieur à cette fortune qui se renferme dans l'enceinte d'une ville ou d'une petite province, fruit d'une sagesse assez bornée; éloquent, profond, pénétrant 5 né avec le discernement des hommes, séducteur hardi et flatteur, fertile et puissant en raisons, impénétrable dans ses artifices; plus dangereux lorsqu'il disoit la vérité que les plus trompeurs ne le sont par les déguisements et le mensonge; un de ces hommes que les autres hommes ne comprennent point, que la médiocrité de leur fortune déguise et avilit, et que la prospérité seule peut développer.

Lipse, ou l'homme sans principes.

Lipse n'avoit aucun principe de conduite ; il vivoit au hasard et sans dessein : il n'avoit aucune vertu. Le vice même n'étoit dans son cœur qu'une privation de sentiment et de réflexion; pour tout dire, il n'avoit point d'âme. Vain sans être sensible au déshonneur; capable d'exécuter sans intérêt et sans malice les plus grands crimes ; ne délibérant jamais sur rien ; méchant

par foiblesse; plus vicieux par dérèglement d'esprit que par amour du vice. En possession d'un bien immense à la fleur de son âge, il passoit sa vie dans la crapule avec des joueurs d'instruments et des comédiennes. Il n'avoit dans sa familiarité que des gens de basse extraction, que leur libertinage et leur misère avoient d'abord rendus ses complaisants, mais dont la foiblesse de Lipse lui faisoit bientôt des égaux, parce qu'il n'y a point d'avantage avec lequel on se familiarise si promptement que la fortune qui n'est soutenue d'aucun mérite. On trouvoit dans son antichambre, sur son escalier, dans sa cour, toutes sortes de personnages qui assiégeoient sa porte. Né dans une extrême distance du bas peuple, il en rassembloit tous les vices, et justifioit la fortune que les misérables accusent des défauts de la nature.

Lisias, ou la fausse éloquence.

Lisias sait orner une histoire de quelques couleurs; il raconte agréablement et il embellit ce qu'il touche. Il aime à parler; il écoute peu; il se fait écouter longtemps, et s'étend sur des bagatelles, afin d'y placer toutes ses fleurs. Il ne pénètre point ceux à qui il parle ; il ne cherche pointa les pénétrer; il ne connoît ni leurs intérêts, ni leurs caractères, ni leurs desseins. Bien loin de chercher à flatter leurs passions ou leurs espérances, il agit toujours avec eux comme s'ils n'avoient d'autre affaire que de l'écouter et de rire de ses saillies. Il n'a de l'esprit que pour lui ; il ne laisse pas même aux autres le temps d'en avoir pour lui plaire. Si quelqu'un d'étranger chez lui a la hardiesse de le contredire, Lisias continue à parler, ou, s'il est obligé de lui répondre, il affecte d'adresser la parole à tout autre qu'à celui qui pourroi le redresser. Il prend pour juge de ce qu'on lu dit quelque complaisant qui n'a garde de penser autrement que lui. Il sort du sujet dont on parle et s'épuise en comparaisons. A propos d'une petite expérience de physique, il parle de tous les systèmes de physique ; il croit les orner, les déduire, et personne ne les entend ; il finit en disant qu'un homme qui invente un fauteuil plus commode, rend plus de service à l'État que celui qui a fait un nouveau système de philosophie. Lisias ne veut pas cependant

CARACTÈRES

qu'on croie qu'il ignore les choses les moins importantes; il a lu jusqu'aux voyageurs et jusqu'aux relations des missionnaires; il raconte de point en point les coutumes d'Abyssinie et les lois de l'empire de la Chine ; il dit ce qui fait la beauté en Ethiopie, et il conclut que la beauté est arbitraire, puisqu'elle change selon les pays. Lisias a été plus modeste, plus aimable et plus complaisant. La vieillesse, qui fixe les fortunes, détruit les vertus ; ceux qui voient aujourd'hui Lisias sont assez persuadés de son esprit, mais aucun n'est content de soi ; aucun ne se souvient de ses discours, nul n'en est touché, nul n'a envie de s'attacher à lui. Il a des équipages magnifiques, une table très délicate, pour des gens de basse extraction qui l'applaudissent : Il habite dans un palais ; ce sont les avantages qu'il retire de beaucoup d'esprit et d'une plus grande fortune.

Alcipe.

Alcipe a pour les choses rares cet empressement qui témoigne un goût inconstant pour celles qu'on possède. Sujet en effet à se dégoûter des plus solides, parce qu'il a moins de passion que de curiosité pour elles; peu propre, par défaut de réflexion, à tirer longtemps des mêmes hommes et des mêmes choses de nouveaux usages; moins touché quelquefois du grand que du merveilleux; laissant emporter son esprit, qui manque naturellement un peu d'assiette, aux impressions précipitées de la surprise, et cherchant dans le changement, ou par le secours des fictions, des objets qui éveillent son âme trop peu attentive et vide de grandes passions ; capable néanmoins de concevoir le grand et de s'y élever, mais trop paresseux et trop volage pour s'y soutenir ; hardi dans ses projets et dans ses doutes, mais timide à croire et à faire ; défiant avec les habiles, par la crainte qu' ils n'abusent de son caractère sans précaution et sans artifice ; fuyant les esprits impérieux qui l'obligent à sortir de son naturel pour se défendre et font violence à sa timidité et à sa modestie ; épineux par la crainte d'être dupe, quelquefois injuste; comme il craint les explications, par timidité ou par paresse, il laisse aigrir plusieurs sujets de plainte sur son cœur, trop foible également pour vaincre et pour produire ces déli-

catesses ; tels sont ses défauts les plus cachés. Quel homme n'a pas ses foiblesses? Celui-ci joint à l'avantage d'un beau naturel un coup d'œil fort vif et fort juste; personne ne juge si sainement des choses au degré où il les pénètre; il ne les suit pas assez loin. La vérité échappe trop promptement à son esprit naturellement vif, mais foible, et plus pénétrant que profond. Son goût, d'une justesse rare sur les choses de sentiment, saisit avec peine celles qui ne sont qu'ingénieuses. Trop naturel pour être affecté de l'art, il ignore jusqu'aux bienséances estimables, par cette grande et précieuse simplicité, par la noblesse de ses sentiments, par la vivacité de ses lumières, et par des vertus trop aimables pour être exprimées.

Le mérite frivote.

Un homme du monde est celui qui a beaucoup d'esprit inutile, qui sait dire des choses flatteuses qui ne flattent point, des choses sensées qui n'instruisent point, qui ne peut persuader personne, quoiqu'il parle bien ; qui a de cette sorte d'éloquence qui sait créer ou embellir les bagatelles, et qui anéantit les grands sujets ; aussi pénétrant sur le ridicule qu'aveugle et dédaigneux pour le mérite ; un homme riche en paroles et en extérieur, qui, ne pouvant primer par le bon sens, s'efforce de paroître par la singularité ; qui, craignant de peser par la raison, pèse par son inconséquence et ses écarts; plaisant sans gaîté, vif sans passions ; qui a besoin de changer sans cesse de lieux et d'objets, et ne peut suppléer par la variété de ses amusements le défaut de son propre fonds.

Si plusieurs personnes de son caractère se rencontrent ensemble, et qu'on ne puisse pas arranger une partie, ces hommes qui ont tant d'esprit n'en ont pas assez pour soutenir une demi-heure de conversation, même avec des femmes, et ne pas s'ennuyer d'abord les uns des autres. Tous les faits, toutes les nouvelles, toutes les plaisanteries, toutes les réflexions sont épuisées en un moment. Celui qui n'est pas employé à un quadrille ou à un quinze est obligéde se tenir assis auprès de ceux qui jouent, pour ne pas se trouver vis-à-vis d'un autre homme qui est auprès du feu, et auquel il n'a rien à dire. Tqus ces gens aimables, qui ont

VAUVENARGUES

banni la raison de leurs discours, font voir qu'on ne peut s'en passer ; le faux peut fournir quelques scènes qui piquent la surface de l'esprit, mais il n'y a que le vrai qui touche et qui ne s épuise jamais.

Titus, ou l'activité.

Titus se lève seul et sans feu pendant l'hiver ; et quand ses domestiques entrent dans sa chambre, ils trouvent déjà sur sa table un tas de lettres qui attendent la poste. Il commence à la fois plusieurs ouvrages qu'il achève avec une rapidité inconcevable, et que son génie impatient ne lui permet pas de polir. Quelque chose qu'il entreprenne, il lui est impossible de la retarder-, une affaire qu'il remettrait l'inquiéteroit jusqu'au moment qu'il pourrait la reprendre. Occupé de soins si sérieux, on le rencontre pourtant dans le monde comme les hommes les plus désœuvrés. Il ne se renferme pas dans une seule société, il cultive en même temps plusieurs sociétés 5 il entretient des relations sans nombre au dedans et au dehorsdu royaume. Il avoyagé, il a écrit, il a été à la cour et à la guerre; il excelle en plusieurs métiers et connoît tous les hommes et tous les livres. Les heures qu'il est dans le monde, il les emploie à former des intrigues et à cultiver ses amis ; il ne comprend pas que les hommes puissent parler pour parler ou agir seulement pour agir, et l'on voit que son âme souffre quand la nécessité et la politesse le retiennent inutilement. S'il recherche quelque plaisir, il n'y emploie pas moins de manège que dans les affaires les plus sérieuses; et cet usage qu'il fait de son esprit l'occupe plus vivement que le plaisir même qu'il poursuit. Sain et malade, il conserve la même activité ; il va solliciter un procès le jour qu'il a pris médecine et fait des vers une autre fois avec la fièvre ; et quand on le prie de se ménager : « Eh ! dit-il, le puis -je un moment? vous voyez les affaires qui m'accablent ; » quoique au vrai il n'y en a aucune qui ne soit tout-à-fait volontaire. Attaqué d'une maladie plus dangereuse, il se fait habiller pour mettre ses papiers en ordre; il se souvient des paroles de Vespasien, et, comme cet empereur, veut mourir debout.

Le paresseux.

Au contraire, un homme pesant se lève le plus lard qu'il peut, dit qu'il a besoin de sommeil et qu'il faut qu'il dorme pour se porter bien. Il est toute la matinée à se laver la bouche ; il tracasse en robe de chambre, prend du thé à plusieurs reprises, et ne dîne point parce cm'il n'en a pas le temps. S'il va voir une jeune femme que cette visite importune, mais qui ne veut pas que personne sorte mécontent d'auprès d'elle, il lui laisse toute la peine de l'entretenir ; elle fait des efforts visibles pour ne pas laisser tomber la conversation. L'indolent ne s'aperçoit pas que lui-même ne parle point ;, il ne sent pas qu'il pèse à cette jeune femme ; il s'enfonce dans son fauteuil, où il est à son aise, où il s'oublie, et n'imagine pas qu'il y ait au monde quelqu'un qui s'ennuie, pendant qu'un homme qui l'attend chez lui, et auquel il a donné heure pour finir une affaire, ne peut comprendre ce qui le retarde. De retour chez soi, on lui dit que cet homme a fort attendu et s'en est enfin allé ; il répond qu'il n'y a pas grand mal et dit qu'on le fasse souper.

Horace, ou l'enthousiaste.

Horace se couche au point du jour et se lève quand le soleil est déjà sur son déclin. Les rideaux de sa chambre demeurent fermés jusqu'à ce que la nuit approche. Il lit quelquefois aux flambeaux pendant le jour, afin d'être plus recueilli ; et, la tête échauffée par la lecture, il lui arrive de quitter son livre, de parler seul, et de prononcer des paroles qui n'ont aucun sens. On l'a vu autrefois à Rome, pendant les chaleurs de l'été, se promener toute la nuit sur des ruines, ou s'asseoir parmi des tombeaux, et interroger ces débris. On l'a vu aussi à des bals s'attacher quelquefois à un masque qui ne parloit point, se rendre amoureux de ce silence, qu'il interprétoit follement ; car Horace est l'homme k du monde dont l'imagination va le plus vite, et so^ esprit prompt et fertile sait prêter aux êtres muet» toutes les passions qui l'animent. Une autre fois, sur ce qu'il entend dire qu'un ministre a parlé librement au prince en faveur de quelque innocent, Horace lui écrit avec trans-

CARACTERES

GOâ

port, et le félicite au nom des peuples d'une belle action qu'il n'a pas faite. On lui reproche ses extravagances, et il les avoue. Il se raconte lui-même si naïvement qu'on lui pardonne sans aucune peine ses folles singularités. Il parle même quelquefois avec tant de sens, de justesse et de véhémence, qu'on est malgré soi entraîné. Sa forte éloquence lui fait prendre de l'ascendant sur les esprits. Ceux qui se sont moqués de ses chimères deviennent très souvent ses prosélytes, et plus enthousiastes que lui, ils répandent ses sentiments et sa folie.

Théophile, ou la profondeur.

Théophile a été touché dès sa jeunesse d'une forte curiosité de connoître le genre humain et le différent caractère des nations. Poussé par ce puissant instinct , et peut-être aussi par l'erreur de quelque ambition plus secrète, il a consumé ses beaux jours dans l'étude et dans les voyages, et sa vie, toujours laborieuse, a toujours été agitée. Son esprit perçant et actif a tourné son application du côte des grandes affaires et de l'éloquence solide. Il est simple dans ses paroles, mais hardi et fort. Il parle quelquefois avec une liberté qui r,e lui peut nuire, et qui écarte cependant la défiance de l'esprit d'autrui. Il paroit d'ailleurs comme un homme qui ne cherche point à pénétrer les autres, mais qui suit la vivacité de son humeur. Quand il veut faire parler un homme froid, il le contredit quelquefois pour l'animer; et si celui-ci dissimule, sa dissimulation et son silence parlent à Théophile ; car il sait quelles sont les choses que l'on cache : tant il est difficile de lui échapper. Il tourne, il manie un esprit ; il le feuillette, si j'ose ainsi dire, comme on discute un livre qu'on a sous les yeux et qu'on ouvre à divers endroits. Théophile ne fit jamais ni fausses démarches, ni discours frivoles, ni préparations inutiles. Aussi a-t-il l'art d'abréger les affaires les plus contentieuses et les négociations les plus difficiles. Tous ceux qui l'entendent parler se confient aussitôt à lui, parce qu'ils se flattent d'abord de le connoître. Sa simplicité leur en impose ; son esprit profond ne peut être ainsi mesuré. La force et la droiture de son jugement lui suffisent pour pénétrer les autres hommes, mais il échappe à leur curiosité sans

artifice. Par la seule étendue de son génie, Théophile est la preuve que l'habileté n'est pas uniquement un art, comme les hommes faux se le figurent, et que la supériorité d'esprit nous cache bien plus sûrement que la finesse ou que la dissimulation, toujours inutile au fourbe contre la prudence.

Cléon, ou la folle ambition.

Cléon a passé sa jeunesse dans l'obscurité, entre la vertu et le crime. Vivement occupé de sa fortune avant de se connoître, et plein de projets chimériques, il se repaissoit de ces songes dans un âge mûr. Son naturel ardent et mélancolique ne lui permettoit pas de se distraire de cette sérieuse folie. Il comprenoit a peine que les autres hommes pussent être tou~ chés par d'autres biens; et s'il voyoit des gens qui alloient à la campagne dans l'automne pour jouir des présents de la nature, il ne leur envioit ni leur gaîté, ni leur bonne chère, ni leurs plaisirs. Pour lui il ne se promenoit point, il ne chassoit point, il ne faisoit nulle attention au changement des saisons. Le printemps n'avoit à ses yeux aucune grâce. S'il alloit quelquefois à la campagne, c'étoit pendant la plus grande saison de l'hiver, afin d'être seul et de méditer plus profondément quelque chimère. Il étoit triste, inquiet, rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes, immodéré dans ses chagrins et dans ses joies ; peu de chose abattoit son esprit violent, et le moindre succès le retenoit. Si quelque lueur de fortune le flattoit de loin, alors il devenoit plus solitaire, plus distrait et plus taciturne ; il ne dormoit plus, il ne mangeoit point; la joie consumoit ses entrailles comme un feu ardent qu'il portoit au fond de lui-même. A cette ambition effrénée il joignoit quelque humanité et quelque bonté naturelle. Ayant rencontré à Venise un Suédois autrefois très riche, alors misérable et proscrit, le cœui de Cléon fut ému ; et comme il venoit de gagner au jeu cent ducats, il dit en lui-même : « Il n'y a qu'une heure que je n'avois pas besoin de cet argent, « et il le donna aussitôt à ce Suédois, qui, touché de cette noblesse, ne put retenir quelques larmes que lui arrachoient la mémoire et le déplaisir de ses fautes 5 mais Cléon, d'un air inspiré : » Auriez-vous, dit-il, le courage de

VAUVENARGlJES.

tuer un homme dont la mort importe à l'État et pourroit finir vos misères? » L'étranger pâlit, et Cléon, qui observoit alors son visage : « Je vois bien, dit-il, que la seule pensée du crime effraie. Je vous estime plus de cette délicatesse dans une grande adversité que je n'estime toutes les vertus d'un homme heureux. Vous êtes humain dans la pauvreté, et vous préférez l'innocence à la fortune. Puissiez-vous fléchir sa rigueur! » En achevant ces mots, il le quitta brusquement, et partit de Venise sans l'avoir revu, laissant cet étranger dans une grande incertitude de ses sentiments, qui n'étoient pas même connus de ses plus intimes amis ; car la médiocrité de sa fortune l'ayant obligé de cacher l'étendue de son ambition, son sérieux ardent et austère passoit pour sagesse : tant les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres.

Turnus, ou le chef de parti.

Turnus est le médiateur et en quelque sorte le centre de ceux qui, par le caractère de leurs sentiments ou par la disposition de leur fortune, onl besoin d'un milieu qui les rapproche et qui concilie leurs esprits. Deux hommes qui ne se comprennent point trouvent tous les deux près de lui la justice qu'ils se refusent et l'estime qui leur est due. Sans sortir de son caractère, il se prête aisément à tous, et sait supporter les défauts de ceux qui lui sont attachés. Il estime les hommes selon leur courage et la force de leur caractère. Il préfère les sages à ceux qui n'ont que de l'esprit, et les jeunes gens ambitieux aux vieillards qui n'ont que de la sagesse , parce que la jeunesse est plus agissante, plus hardie dans ses espérances, et plus sincère dans ses affections. Quiconque a de la résolution peut se jeter avec confiance entre ses bras. Il sert ses amis dans leurs peines, dans l'opprobre et dans les plaisirs. Son humanité, ses services et son éloquence ingénue lui assujettissent les cœurs. S'il s'arrête un seul jour dans une ville, il s'y fait dans ce peu de temps des créatures et des partisans passionnés. Quelques-uns abandonnent leur province dans la seule espérance de le retrouver, et d'en être protégés dans la capitale. Ils ne sont pas trompés dans leur attente ; Turnus les reçoit parmi ses amis, et il leur tient

lieu de patrie. Il ne ressemble point à ceux qui, capables par vanité et par industrie de se faire des créatures, les perdent par paresse ou par inconstance; qui promettent toujours plus qu'ils ne tiennent, et blessent sans retour ceux qu'ils abusent ou qu'ils n'ont servi qu'à demi. C^mme il ne cultive pas les hommes sans dessein, il ne les néglige jamais par légèreté. La réputation de ses vertus et ses insinuations lui ont concilié un très grand nombre de ces hommes sages qui ont toujours de l'autorité dans le public, quoiqu'ils n'occupent pas les premières places. Si les ennemis de Turnus répandent qu'il trame un dessein contre la république, ceux-ci se rendent garants de son innocence, sollicitent pour lui quand il est accusé et détournent contre ses délateurs l'indignation publique. Il s'est fait d'ailleurs à la guerre une haute réputation qui orne ses autres vertus ; car il a compris de bonne heure que ceux qui commandoient avec succès dans les armées éclipsoient aisément les politiques et faisoient tomber leur crédit ; et de plus il n;ignore pas que l'on ne peut rien entreprendre d'extraordinaire sans faire la guerre. Mais, malgré le nom qu'il s'y est fait, les plus vils citoyens sont moins modestes et moins populaires et l'on ne rencontre que lui dans les places, sous les portiques et dans les plus humbles maisons. Ainsi, sans orgueil et sans faste, il est à la tête d'un parti puissant, avant que ceux qui le composent sachent eux-mêmes que c'est un parti. Aucun n'a son secret, mais il est sûr de tous ; et lorsqu'il sera temps d'agir, nul ne manquera à son chef, à son bienfaiteur, à son ami; et si cependant la fortune, qui peut tout contre la prudence, fait qu'il est prévenu dans ses desseins, il avoue la plupart des faits qu'on lui impute, et les justifie par les lois ou par la force de son éloquence. Ses juges sont étonnés de sa sécurité et attendris de ses discours. La cabale qui veut sa perte n'ose le laisser reparoître ni l'interroger en public. Quoiqu'il soit convaincu d'avoir attenté contre la liberté, on est obligé de le faire mourir secrètement, et le peuple, qui l'adoroit, demeure persuadé de son innocence.

Lentulus,ou le factieux.

Lentulus se tient renfermé dans le fond d'un vaste édifice qu'il a fait bâtir, et où son unie

CARACTÈRES

austère s'occupe en secret de projets ambitieux et téméraires. Là, il travaille le jour et la nuit pour tendre des pièges à ses ennemis , pour éblouir le peuple par des écrits et amuser les grands par des promesses. Sa maison quelquefois est pleine de gens inconnus qui attendent pour lui parler, qui vont, qui viennent; on les voit fort souvent entrer la nuit dans son appartement et en sortir un peu devant l'aurore. Lentulus fait des associations avec des grands qui le baissent, pour se soutenir contre d'autres grands dont il est craint. Il tient aux plus puissants par ses alliances, par ses charges et par ses menées. Quoiqu'il soit né fier, impérieux et peu abordable, il ne néglige pourtant pas le peuoie. Il lui donne des fêtes et des spectacles ; et /orsqu'il se montre dans les rues, il fait jeter de l'argent autour de sa litière, et ses émissaires, postés en différents endroits sur son passage, excitent la canaille à l'applaudir. Ils l'excusent de ne pas se montrer plus souvent, sur ce qu'il est trop occupé des besoins de la république, et qu'un travail sévère et sans relâche ne lui laisse aucun jour de libre II est en effet surchargé par la diversité et la multitude des affaires qui l'appliquent, et ces occupations laborieuses le suivent partout : car même à l'armée, où il y a tant de distractions inévitables, les troupes le voient rarement ; et pendant qu'il est obsédé de ses créatures, qu'il donne des ordres ou qu'il médite des intrigues, le soldat murmure de ne pas le voir et blâme ce genre de vie trop austère. Lentulus emploie sa retraite à traverser secrètement les entreprises du consul qui commande en chef, et il fait si bien que le pain, le fourrage et même l'argent manquent au quartier-général, pendant que tout abonde dans son propre camp. S'il arrive alors que les troupes de la république reçoivent quelque échec de l'ennemi, aussitôt les courriers de Lentulus font retentir la capitale de ses plaintes contre le consul, le peuple s'assemble dans les places par pelotons, et les créatures de Lentulus ont grand soin de lire des lettres par lesquelles il paroît qu'il a sauvé l'armée d'une entière défaite. Toutes les gazettes répètent les mêmes bruits, et tous les nouvellistes sont payés d'avance pour les confirmer. Le consul est forcé d'envoyer des mémoires pour justifier sa conduite contre les artifices de son ennemi. Celui qu'il a chargé de cette affaire, qui est un homme instruit et hardi,

arrive dans la capitale, où il est attendu avec impatience, et on s'attend qu'il révélera bien des mystères; mais le lendemain le sénat s'étant extraordinairement assemblé,' on vient lui annoncer que cet envoyé a été trouvé mort dans son lit et qu'on a détourné tous ses papiers. Les gens de bien, consternés, gémissent secrètement de cet attentat; mais les partisans de Lentulus en triomphent publiquement, et la république est menacée d'une horrible servitude.

Clodius, ou le séditieux.

Clodius assemble chez lui une troupe de libertins et de jeunes gens accablés de dettes. Le sénat a fait une loi pour réprimer le luxe de ces jeunes gens et l'énormité des emprunts. Clodius leur dit : « Mes amis, pouvez- vous souffrir la rigueur, la hauteur et la dureté d'un gouvernement si austère? On défend aux uns les plaisirs on ferme aux autres le chemin de la fortune; on s'efforce d'anéantir le courage et l'esprit de tous, en tenant sous des lois étroites leur génie captif; et cette servitude de chaque particulier, on ose. la nommer liberté publique! Mes amis, on hait les tyrans qui veulent régner par la force; et qu'importe d'être l'esclave des hommes ou des lois, quand les lois sont plus tyranniques que ceux qui les violent? Est-ce à nous à subir le joug de quelques vieillards languissants? La nature auroit-elle fait les foibles pour l'autorité, et les forts pour leur obéir? Les foibles ne sont point à plaindre dans la dépendance des forts; mais les forts ne peuvent souffrir la servitude sans une insupportable violence. Donnons à ce peuple abattu quelque exemple qui le réveille : les ambitieux sont l'âme des corps politiques ; le repos en est la langueur.... «Ainsi s'explique Clodius avec ses amis. Quand il est avec des personnes qui l'obligent à plus de retenue, il leur dit qu'on fait bien de réprimer le vice, mais qu'il faut avoir attention que le remède qu'on y apporte ne soit pas lui-même un plus grand mal. « La vertu, dit-il, est aimable par elle-même; que sert d'employer la force pour la persuader? La force est toujours odieuse, quelque juste qu'en soit le motif. Yoyez, dit-il encore, la diversité que la nature a mise entre les hommes : est-il juste d'assujettir à la même règle tant de différents caractères? Peut-on obliger tous les boni-

VAUVENARCUES.

mes à marcher dans la même voie, et faut-il tenir la nature prosternée sous un joug si rude?» Tels sont les discours les plus modérés de Clodius. Mais s'il se forme un parti dans la république qui ne tend à rien moins qu'à sa ruine, il excite les conjurés à l'avancer, et leur dit qu'il faut que tout change; que c'est une fatalité inévitable ; que les opinions et les mœurs qui dépendent des opinions, les hommes en place, et les lois qui dépendent des hommes en place, les bornes des États et leur puissance, l'intérêt des Etats voisins, tout varie nécessairement. « Et, dit-il, de ces changements il n'y en a aucun qui ne se fasse par la force : car la séduction et l'artifice ne méritent pas moins ce nom que la violence déclarée et manifeste. Mes amis, continue-t-il, qui peut retenir vos courages? craignez-vous de troubler la paix de la patrie? Quelle paix, qui avilit les hommes dans un misérable esclavage ! Estimez-vous tant le repos : et la guerre estelle plus rude que la servitude?» Ainsi Clodius met tout en feu par ses discours séditieux, et cause de si grands désordres dans la république qu'on ne peut y remédier que par sa perte.

L'orateur chagrin.

Celui qui n'est connu que par les lettres n'est pas infatué de cette gloire, s'il est ambitieux. Bien loin de vouloir faire entrer les jeunes gens dans sa propre carrière, il leur montre lui-même une route plus noble, s'ils osent la suivre. « Le riche insolent, leur dit-il, méprise les talents les plus sublimes, et le vertueux ignorant ne les connoît pas... 0 mes amis! pendant que des hommes médiocres exécutent de grandes choses, ou par un instinct particulier, ou parla faveur des occasions, voulez-vous vous réduire à les écrire? Si vous faites attention aux hommages qu'on met aux pieds d'un homme que le prince élève à un poste, croirez-vous qu'il y ait des louanges pour un écrivain qui approchent de ces respects? Qui ne peut aider la vertu, ni punir le crime, ni venger l'injure du mérite, ni confondre l'orgueil des riches, se contentera-til d'un peu d'estime? Il appartient à un artisan d être enivré de régner au barreau, sur nos

théâtres, ou dans les écoles des philosophes* mais vous, qui aspirez à la gloire, pouvez-vous la mettre à ce prix? Regardez de près, mes amis : celui qui a gagné des batailles, qui a repoussé l'ennemi des frontières qu'il ravageoit, et donné aux peuples l'espérance d'une paix glorieuse, s'il fait tout à coup disparoitre la réputation des ministres et le faste des favoris, qui daignera encore jeter les yeux sur vos poètes et vos philosophes? Mes amis, ce n'est pointpar des paroles qu'on peut s'élever sur les ruines de l'orgueil des grands et forcer l'hommage du monde; c'est par la vertu et l'audace, c'est par le sacrifice de la santé et des plaisirs, c'est par le mépris du danger. Celui qui compte sa vie pour quelque chose ne doit pas prétendre à la gloire. »

Ainsi parle un esprit chagrin que la réputation des lettres ne peut satisfaire. Il paroît quelquefois chercher à s'affermir lui-même contre les déplaisirs de son état, et combattre avec violence. « C'est peu, mes amis, reprend-il, de souffrir d'extrêmes besoins et d'être privé des plaisirs. Quel est celui qui a été pauvre et qui a évité le mépris? qui n'a pas été opprimé par les puissants, moqué par les foibles, fui et abandonné par tous les hommes? A-t-on estimé ses talents? a-t-on fait attention à sa vertu? La nécessité l'a tenté, l'infortune l'a avili, et le sort s'est joué de sa prudence. Toutefois ni l'adversité, ni la honte, ni la misère, ni ses fautes, s'il en a faites, ni l'injustice de ses ennemis, ne lui ont ôté son courage. Qui voudroit être riche mais avare, respecté mais foible , craint mais haï? Mais qui ne voudroit être pauvre avec de la vertu et du courage? Celui qui peut vivre sans crime, et qui sait oser et souffrir, sait aussi se passer de la fortune qu'il a méritée : les heureux et les insensés pourront insulter sa misère; mais l'injure de la folie ne sauroit flétrir la vertu. L'injure et l'opprobre du fort qui abuse des dons du hasard est l'arme du lâche insolent... »

Ces discours d'un esprit inquiet, qui s'est fait un nom par les lettres, échauffent l'esprit des jeunes gens prompts à s'enflammer; mais la fortune laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.

L'esprit de l'homme est plus pénétrant que conséquent et embrasse plus qu'il ne peut lier.

Lorsqu'une pensée est trop foible pour porter une expression simple, c'est la marque pour la rejeter.

La clarté orne les pensées profondes.

L'obscurité est le royaume de l'erreur.

YI.

Il n'y auroit point d'erreurs qui ne périssent d'elles-mêmes, rendues clairement.

Ce qui fait souvent le mécompte d'un écrivain, c'est qu'il croit rendre les choses telles qu'il les aperçoit ou qu'il les sent.

On proscriroit moins de pensées d'un ouvrage si on les concevoit comme l'auteur.

Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une profonde découverte, et que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons souvent que c'est une vérité qui court les rues.

Il est rare qu'on approfondisse la pensée d'un autre; de sorte que s'il arrive dans la suite qu'on fasse la même réflexion, on se persuade aisément qu'elle est nouvelle, tant elle offre de circonstances et de dépendances qu'on avoit laissé échapper.

Si une pensée ou un ouvrage n'intéressent que peu de personnes, peu en parleront. Moral,

C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.

Les fortunes promptes en tout genre sont les moins solides, parce qu'il est rare qu'elles soient l'ouvrage du mérite. Les fruits mûrs mais laborieux de la prudence sont toujours tardifs.

L'espérance anime le sage et leurre le présomptueux et l'indolent qui se reposent inconsidérément sur ses promesses.

Beaucoup de défiances et d'espérances raisonnables sont trompées.

L'ambition ardente exile les plaisirs dès la jeunesse pour gouverner seule.

La prospérité fait peu d'amis.

Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en un moment, comme les chaleurs de l'été sont emportées par un jour d'orage.

Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison.

La raison et la liberté sont incompatibles avec la foiblesse.

La guerre n' est pas si onéreuse que la servitude.

La servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer.

Les prospérités des mauvais rois sont fatales aux peuples.

VAUVEINARGUES.

Il n'est pas donné à la raison de réparer tous les vices de la nature.

Avant d'attaquer un abus, il faut voir si on peut ruiner ses fondements,

Les abus inévitables sont des lois de la nature.

Nous n'avons pas droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons.

On ne peut être juste si on n'est humain.

Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture, où l'on cherche avant toutes choses la commodité.

Il est fort différent de rendre la vertu facile pour l'établir, ou de lui égaler le vice pour la détruire.

Nos erreurs et nos divisions dans la morale viennent quelquefois de ce que nous considérons les hommes comme s'ils pouvoient être tout-à-fait vicieux ou tout-à-fait bons.

Il n'y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit faux matière d'erreur.

Les générations des opinions sont conformes à celles des hommes , bonnes et vicieuses tour à tour.

Nous ne connoissons pas l'attrait des violentes agitations ; ceux que nous plaignons de leurs embarras méprisent notre repos.

Personne ne veut êtrje plaint de ses erreurs.

Les orages de la jeunesse sont environnés de jours brillants.

Les jeunes gens connoissent plutôt l'amour que la beauté.

Les femmes et les jeunes gens ne séparent point leur estime de leurs goûts.

La coutume fait tout, jusqu'en amour.

Il y a peu de passions constantes ; il y en a beaucoup de sincères : cela a toujours été ainsi. Mais les hommes se piquent d'être constants ou indifférents, selon la mode, qui excède toujours la nature.

La raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte '.

Le secret des moindres plaisirs de la nature passe la raison.

C'est une preuve de petitesse d'esprit, lorsqu'on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable. Les grandes âmes aiment naturellement ce qui est digne de leur estime 2.

L'estime s'use comme l'amour.

Quand on sent qu'on n'a pas de quoi se faire estimer de quelqu'un, on est bien près de le haïr.

Ceux qui manquent de probité dans les plaisirs n'en ont qu'une feinte dans les affaires. C'est la marque d'un naturel féroce lorsque le plaisir ne rend point humain.

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