‹ Choix de moralistes françaisChapitre 460 sur 509 · CCXCVIII · texte numérisé non relu

CCXCVIII

Nous sommes susceptibles d'amitié , de justice, d'humanité, de compassion et de raison. 0 mes amis ! qu'est-ce donc que la vertu !

Si l'illustre auteur des Maximes eût été tel qu'il a tâché de peindre tous les hommes, mériteroit-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes?

Ce qui fait quela plupart des livres de morale sont si insipides, et que leurs auteurs ne sont pas sincères, c'est que, foibles échos les uns des autres , ils n'oseroient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentiments. Ainsi, nonseulement dans la morale, mais en quelque sujet que ce puisse être, presque tous les hommes passent leur vie à dire et à écrire ce qu'ils ne pensent point ; et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité excitent contre eux la colère et les préventions du public.

ceci.

Il n'y a guère d'esprits qui soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet ; et c'est là, à ce qu'il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce et rend les États redoutables.

Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très assurément les moins parfaits. Les lois, qui sont la plus belle invention de la raison, n'ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté.

Quelle est quelquefois lafoiblesse etl'inconséquence des hommes ! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères, qui règne cependant encore dans le peuple, la plus nombreuse partie de la nation, et nous méprisons en même temps les belles-lettres et la culture de l'esprit, le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.

Le plaisir et l'ostentation l'emportent dans le cœur des grands sur l'intérêt. Nos passions se règlent ordinairement sur nos besoins.

ccev.

Le peuple et les grands n'ont ni les mêmes vertus ni les mêmes vices.

C'est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts et à notre raison de les conduire.

La médiocrité d'esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion.

Nul n'est ambitieux par raison ni vicieux par défaut d'esprit.

Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts, et il n'arrive guère qu'on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité de la maison d'Autriche, mais pendant l'énorme puissance de cette famille, non après. Les traités les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

ceex.

Le commerce est l'école de la tromperie.

A voir comme en usent les hommes, on seroit porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires du monde sont un jeu sérieux, où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'autrui à nos périls et fortunes, et où l'heureux dépouille en tout honneur le plus malheureux ou le moins habile

C'est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre-nuire, et forcés néanmoins de s'entre-aider contre leur inclination ou leur dessein.

Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons.

REFLEXIONS ET MAXIMES

Nos ad ions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.

Dès que l'on peut faire du bien , on est à même de (aire des dupes. Un seul homme en amuse alors une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs ; mais il est malaisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui ; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions , quoi qu'il en puisse être ; et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions. Peu m'importe, disent les hommes, de savoir où est la vérité, sachant où est le plaisir.

Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres que de leur raison ».

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