ADRESSÉ A UN AMI
C'est sans doute une chose assez étrange , mon aimable ami, que, pour exciter les hommes Moral.
à la gloire, on soit oblige de leur prouver auparavant ses avantages. Cette forte et noble passion, cette source ancienne et féconde des vertus humaines, qui a fait sortir le monde de la barbarie et porté les arts à leur perfection, maintenant n'est plus regardée que comme une
VAliVENAÏUUlES.
erreur imprudente et une éclatante folie. Les hommes se sont lassés de la vertu, et ne voulant plus qu'on les trouble dans leur dépravation et leur mollesse, ils se plaignent qu'elle se donne au crime hardi et heureux, et n'orne jamais le mérite. Ils sont sur cela dans l'erreur, et quoi qu'il leur paroisse, le vice n'obtient point d'hommage réel. Si Cromwell * n'eût été prudent , ferme, laborieux, libéral , autant qu'il étoit ambitieux et remuant, ni la gloire ni la fortune n'auroient couronné ses projets; car ce n'est pas à ses défauts que les hommes se sont rendus, mais à la supériorité de son génie et à la force inévitable de ses précautions. Dénués de ces avantages, ses crimes n'auroient pas seulement enseveli sa gloire, mais sa grandeur même.
Ce n'est donc pas la gloire qu'il faut mépriser; c'est la vanité et la foiblesse ; c'est celui qui méprise la gloire pour vivre avec honneur dans l'infamie.
« A la mort, dit-il, que sert la gloire? » Je réponds : Que sert la fortune? que vaut la beauté? Les plaisirs et la vertu même ne finissent-ils pas avec la vie? La mort nous ravit nos honneurs, nos trésors, nos joies, nos délices, et rien ne nous suit au tombeau; mais de là qu'osonsnous conclure? sur quoi fondons-nous nos discours? Le temps où nous ne serons plus est-il notre objet! Qu'importe au bonheur delà vie ce que nous pensons à la mort? Que peuvent, pour adoucir la mort, la mollesse, l'intempérance ou l'obscurité de la vie?
Nous nous persuadons faussement qu'on ne peut dans le même temps agir et jouir, travailler pour la gloire toujours incertaine, et posséder le présent dans ce travail. Je demande : Qui doit jouir? l'insolent ou le laborieux? le foible ou le fort? Et l'oisiveté, jouit-elle?
L'action fait sentir le présent ; l'amour de la gloire rapproche et dispose mieux l'avenir; il nous rend agréable le travail que notre condition rend nécessaire ; après avoir comme enfanté le mérite de nos beaux jours, il couvre d'un voile honorable les pertes de l'âge avancé; l'homme se survit; et la gloire, qui ne vient qu'après la vertu, subsiste après elle.
Hésiterions-nous, mon ami? et nous seroit-
(1) Olivier Cromwell, né à Hunlington, le 3 avril 100", le jour même que mourut la reine Elisabeth , mort le 3 septembre
il plus utile d'être méprisés qu'estimés, paresseux qu'actifs, vains et amollis qu'ambitieux?
Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne peut le faire ; et s'il n'aide à notre fortune, il soutient notre adversité. Mais pourquoi séparer des choses que la raison même a unies? pourquoi distinguer la vraie gloire du mérite dont elle est la preuve?
Ceux qui feignent de mépriser la gloire pour donner toute leur estime à la vertu privent la vertu même de sa récompense et de son plus ferme soutien. Les hommes sont foibles, timides, paresseux, légers, inconstants; les plus vertueux se démentent. Si on leur ôte l'espoir de la gloire, ce puissant motif, quelle force les soutiendra contre les exemples du vice, contre les légèretés de la nature, contre les promesses de l'oisiveté? Dans ce combat si douteux de l'activité et de la paresse, du plaisir et de la raison, de la liberté et du devoir, qui fera pencher la balance? qui portera l'esprit à ces nobles efforts, où la vertu, supérieure à soi-même, franchit les limites mortelles de son court essor, et d'une aile forte et légère échappe à ses liens ?
Je vois ce qui vous décourage, mon très cher ami. Lorsqu'un homme passe quarante ans, il vous paroît peut-être déjà vieux ; vous voyez que ses héritiers comptent ses années et le trouvent de trop au monde ; vous dites : « Dans vingt ans, moi-même je serai tout près de cet âge qui paroît caduc à la jeunesse ; je ne jouirai plus de ses regards et de son aimable société ; que me serviroient ces talents et cette gloire qui rencontrent tant de hasards et d'obstacles presque invincibles? Les maladies, la mort, mes fautes, les fautes d'autrui, rompront tout à coup mes mesures... » Et vous attendriez donc de la mollesse, sous ces vains prétextes, ce que vous désespérez de la vertu? ce que le mérite et la gloire ne pourroient donner, vous le chercheriez dans la honte? Si l'on vousoffroit le plaisir par la crapule, la tranquillité par le vice, l'accepteriez- vous?
Un homme qui dit : « Les talents, la gloire coûtent trop de soins, je veux vivre en paix si je puis ; » je le compare à celui qui feroit le projet de passer sa vie dans son lit, dans un long et gracieux sommeil. 0 insensé ! pourquoi voulez-vous mourir vivant î votre erreur en tout sens est grande; plus vous serez dans votre
DISCOURS
lit, moins vous dormirez; le repos, la paix, le plaisir ne sont que le prix du travail.
Vous avez une erreur plus douce, mon aimable ami ; oserai-je aussi la combattre? Les plaisirs vous ont asservi ; vous les inspirez; ils vous touchent; vous portez leurs fers. Comment vous épargneroient-ils dans une si vive jeunesse s'ils tentent même la raison et l'expérience de l'âge avancé? Mon charmant ami, je vous plains; vous savez tout ce qu'ils promettent et le peu qu'ils tiennent toujours. Pour moi, il ne m'appartient pas de vous faire aucune leçon ; vous n'ignorez pas quel dégoût suit la volupté la plus chère, quelle nonchalance elle inspire, quel oubli profond des devoirs, quels frivoles soins, quelles craintes, quelles distractions insensées !
Elle éteint la mémoire dans les savants, dessèche l'esprit, ride la jeunesse, avance la mort; les fluxions, les vapeurs, la goutte, presque toutes les maladies qui tourmentent les hommes en tant de manières, qui les arrêtent dans leurs espérances, trompent leurs projets et leur apportent dans la force de leur âge les infirmités delà vieillesse; voilà les effets des plaisirs. Et vous renonceriez, mon cher ami, à toutes les vertus qui vous attendent, à votre fortune, à la gloire? Non, sans doute ; la volupté ne prendra jamais cet empire sur une âme comme la vôtre, quoique vous lui prêtiez vous-mêmes de si fortes armes.
Mais quel autre attrait, quelle crainte pourroit vous détourner de satisfaire à vos sages inclinations? Seroient-ce les bizarres préjugés de quelques fous qui voudraient vous donner leurs ridicules, eux qui se piquent d'avoir la peau douce et de donner le ton à quelques femmes? S'ils sont effacés dans un souper, ils se couchent avec un mortel chagrin , et vous n'oseriez à leurs yeux avoir une ambition plus raisonnable?
Ces gens-là sont-ils si aimables, je dis plus, sont-ils si heureux, que vous deviez les préférer à d'autres hommes et prendre leurs extravagances pour des lois? Écouteriez-vous aussi ceux qui font consister le bon sens à suivre la coutume, à s'établir, à ménager sourdement de vils intérêts? Tout ce qui est hardiesse, générosité, grandeur de génie, ils ne peuvent même le concevoir ; et cependant ils ne méprisent pas sincèrement la gloire , ils l'attachent à leurs erreurs.
On en voit parmi ces derniers qui combattent par la religion ce qu'il y a de meilleur dans la nature , et qui rejettent ensuite la religion même, ou comme une loi impraticable, ou comme une belle fiction et une invention politique.
Qu'ils s'accordent donc, s'ils le peuvent. Sont-ils sous la loi de grâce? que leurs mœurs le fassent connoître. Suivent-ils encore la nature? qu'ils ne rejettent pas ce qui peut l'élever et la maintenir dans le bien.
Je veux que la gloire nous trompe; les talents qu'elle nous fera cultiver, les sentiments dont elle remplira notre âme, répareront bien cette erreur. Qu'importe que si peu de ceux qui courent la même carrière la remplissent, s'ils cueillent de si nobles fleurs sur le chemin, si jusque dans l'adversité leur conscience est plus forte et plus assurée que celle des heureux du vice !
Pratiquons la vertu; c'est tout. La gloire, mon très cher ami, loin de vous nuire, élèvera si haut vos sentiments que vous apprendrez d'elle-même à vous en passer si les hommes vous la refusent ; car quiconque est grand par le cœur, puissant par l'esprit, a les meilleurs biens; et ceux à qui ces choses manquent ne sauroient porter dignement ni l'une ni l'autre fortune.