‹ Choix de moralistes françaisChapitre 484 sur 509 · AUTRE · texte numérisé non relu

AUTRE

Sur ie même sujet.

Puisque vous souhaitez, mon cher ami, que je vous parle encore de la gloire et que je vous explique mieux mes sentiments, je veux tâcher de vous satisfaire et de justifier mes opinions sans les passionner, si je puis, de peur de farder ou d'exagérer la vérité, qui vous est si chère et que vous rendez si aimable.

Je conviendrai d'abord que tous les hommes ne sont pas nés, comme vous dites, pour les grands talents; et je ne crois pas qu'on puisse regarder cela comme un malheur, puisqu'il faut que toutes les conditions soient conservées, et que les arts les plus nécessaires ne sont ni les plus ingénieux, ni les plus honorables.

Mais ce qui importe, je crois, c'est qu'il règne dans tous ces états une gloire assortie au mérite qu'ils demandent. C'est l'amour de cette gloire qui les perfectionne, qui rend les hom ■

VAU Y EN ARGUES

mes de toutes les conditions plus vertueux et qui fait fleurir les empires, comme l'expérience de tous les siècles le démontre.

Cette gloire, inférieure à celle des talents plus élevés, n'est pas moins justement fondée; car ce qui est bon en soi-même ne peut être anéami par ce qui est meilleur ; il peut perdre de notre estime, mais il ne peut souffrir de déchéance dans son être ; cela est visible.

S'il y a donc quelque erreur à cet égard parmi les hommes, c'est lorsqu'ils cherchent une gloire supérieure à leurs talents, une gloire par conséquent qui trompe leurs désirs et leur fait négliger leur vrai partage, qui tient cependant leur esprit au-dessus de leur condition et les sauve peut-être de bien des foiblesses.

Vous ne pouvez tomber, mon cher ami, dans une semblable illusion ; mais cette crainte si modeste est une vertu trop aimable dans un homme de votre mérite et de votre âge.

On ne peut qu'estimer aussi ce que vous dites sur la brièveté de la vie. Je croyois avoir prévenu à ce sujet tout ce qu'on pouvoit m'opposer de raisonnable. Cependant je ne blâme pas vos sentiments; dans une si grande jeunesse, où les autres hommes sont si enivrés des vanités et des apparences du monde, c'est sans doute une preuve, mon aimable ami, de l'élévation de votre âme, lorsque la vie humaine vous paroît trop courte pour mériter nos attentions. Le mépris que vous concevez de ses promesses témoigne que vous êtes supérieur à tous ses dons ; mais puisque, malgré ce mérite qui vous élève, vous êtes néanmoins borné à cet espace que vous méprisez, c'est à votre vertu à s'exercer dans ce champ étroit ; et puisqu'il vous est refusé d'en étendre les bornes, vous devez en orner le fonds; autrement, que vous serviroient tant de vertus et de génie? n'auroit-on pas lieu d'en douter?

Voyez comme ont vécu les hommes qui ont eu l'âme élevée comme vous. Vous me permettez bien cette louange qui vous fait un devoir de leur vertu. Lorsque le mépris des choses humaines les soutenoit ou dans les pertes, ou dans les erreurs, ou dans les embarras inévitables de la vie, ils s'en couvroient comme d'un houclier qui trompoit les traits de la fortune ; mais lorsque ce même méprisse tournoit en paresse et en langueur, qu'au lieu de les porter au travail il leur conseilloit la mollesse, alors ils rejetoient

une si dangereuse tentation et ils s'excitoient par la gloire, qui est moins donnée à la vertu pour récompense que pour soutien. Imitez en cela, mon cher ami, ceux que vous admirez dans tout le reste. Que désirez-vous, que le bien et la perfection de votre âme? Mais comment le mépris de la gloire vous inspireroit-il le goût de la vertu, si même il vous dégoûte de la vie? Quand concevez-vous ce mépris, si ce n'est dans l'adversité et lorsque vous désespérez en quelque sorte de vous-même? Qui n'a du courage, au contraire, quand la gloire vient le flatter? qui n'est plus jaloux de bien faire?

Insensés que nous sommes ! nous craignons toujours d'être dupes ou de l'activité, ou de. la gloire, ou de la vertu ! Mais qui fait plus de dupes véritables que l'oubli de ces mêmes choses? qui fait des promesses plus trompeuses que l'oisiveté?

Quand vous êtes de garde au bord d'un fleuve, où la pluie éteint tous les feux pendant la nuit et pénètre dans vos habits, vous dites: « Heureux qui peut dormir sous une cabane écartée, loin du bruit des eaux ! » Le jour vient ; les ombres s'effacent et les gardes sont relevées ; vous rentrez dans le camp ; la fatigue et le bruit vous plongent dans un doux sommeil, et vous vous levez plus serein pour prendre un repas délicieux. Au contraire, un jeune homme né pour la vertu, que la tendresse d'une mère retient dans les murailles d'une ville forte, pendant que ses camarades dorment sous la toile et bravent les hasards, celui-ci qui ne risque rien, qui ne fait rien, à qui rien ne manque, ne jouit ni de l'abondance ni du calme de ce séjour; au sein du repos, il est inquiet et agité; il cherche les lieux solitaires ; les fêtes, les jeux, les spectacles ne l'attirent point; la pensée de ce qui se passe en Moravie occupe ses jours, et pendant la nuit il rêve des combats et des batailles qu'on donne sans lui. Que veux-je dire par ces images ? que la véritahle vertu ne peut se reposer ni dans les plaisirs, ni dans l'abondance, ni dans l'action; qu'il est vrai que l'activité a ses dégoûts et ses périls; mais que ces inconvénients, momentanés dans le travail, se multiplient dans l'oisiveté, où un esprit ardent se consume lui-même et s'importune.

Et si cela est vrai en général pour tous les hommes, il Test encore plus particulièrement pour vous, mon cher ami, qui êtes né si visi-

DISCOURS

blement pour la vertu, et qui ne pouvez être heureux par d'autres voies, tant celles du bien vous sont propres.

Mais quand vous seriez moins certain d'avoir ces talents admirables qui forcent la gloire, après tout, mon aimable ami, voudriez-vous négliger de cultiver ces talents mêmes? Je dis plus : s'il étoit douteux que la gloire lût un grand bien, renonceriez-vous à ses charmes? Pourquoi donc chercher des prétextes pour autoriser dos moments de paresse et d'anxiété? S'il falloit prouver que la gloire n'est pas une erreur, cela ne seroit pas fort difficile ; mais, en supposant que c'est une erreur, vous n'êtes pas même résolu de l'abandonner, et vous avez grande raison ; car il n'y a point de vérité plus douce et plus aimable. Agissez donc comme vous pensez ; et, sans vous inquiéter de ce que l'on peut dire sur la gloire, cultivez-la, mon cher ami, sans déliance, sans foiblcsse et sans vanité.

Ç'auroit été une chose assez hardie, mon aimable ami, que de parler du mépris de la gloire devant des Romains du temps des Scipion et des Graccbus. Un homme qui leur auroit dit que la gloire n'étoit qu'une folie n'auroit guère été écouté, et ce peuple ambitieux l'eût méprisé comme un sophiste qui détournerait les hommes de la vertu même, en attaquant la plus forte et la plus noble de leurs passions. Un tel philosophe n'auroit pas été plus suivi à Athènes ou à Lacédémone. Auroit-il osé dire que la gloire étoit une chimère, pendant qu'elle donnoit parmi ces peuples une si haute considération, et qu'elle y étoit même si répandue et si commune qu'elle devenoit nécessaire et presque un devoir? Plus les hommes ont de vertu, plus ils ont de droit à la gloire ; plus elle est près d'eux, plus ils l'aiment, plus ils la désirent, plus ils sentent sa réalité; mais quand la vertu dégénère , quand le talent manque, ou la force , quand la légèreté et la mollesse dominent les autres passions, alors on ne voit plus la gloire que très loin de soi 5 on n'ose ni se la promettre, ni la cultiver, et enfin les hommes s'accoutument à la regarder comme un songe; peu à peu on en vient au point que c'est une chose ridicule même d'en parler. Ainsi, comme on se seroit moqué à Home d'un déclamateurqui auroit exhorté les Sylla et les Pompée au mépris de la gloire, on droit aujour-

d'hui d'un philosophe qui encourageroit des François à penser aussi grandement que les Romains et à imiter leurs vertus. Aussi n'est-ce pas mon dessein de redresser sur cela nos idées, et de changer les mœurs de la nation; mais parce que je crois que la nature a produit quelques hommes supérieurs à l'esprit et aux préjugés de leur siècle, je me confie, mon aimable ami, aux sentiments que je vous connois, et je veux vous parler de la gloire comme j'aurois pu en parler à un Athénien du temps de Thémistocle et de Socrate.

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