‹ Choix de moralistes françaisChapitre 485 sur 509 · SUR LES PLAISIRS · texte numérisé non relu

SUR LES PLAISIRS

Adressé au même1.

Vous êtes trop sévère, mon aimable ami, de vouloir qu'on ne puisse pas, en écrivant, réparer les erreurs de sa conduite et contredire même ses propres discours ; ce seroit une grande servitude si on étoit toujours obligé d'écrire comme on parle ou de faire comme on écrit; il faut permettre aux hommes d'être un peu inconséquents, afin qu'ils puissent retourner à la raison quand ils l'ont quittée et à la vertu lorsqu'ils l'ont trahie. On écrit tout le bien qu'on pense et on fait tout celui qu'on peut ; et lorsqu'on parle de la vertu ou de la gloire, on se laisse emporter à son sujet sans se souvenir de sa foiblesse ; cela est très raisonnable. Voudriez-vous qu'on fit autrement et qu'on ne tâchât pasdumoinsd'être sage dansses écrits lorsqu'on ne peut pas l'être encore dans ses actions? Vous vous moquez de ceux qui parlent contre les plaisirs, et vous leur demandez qu'à cet égard ils s'accordent avec eux-mêmes, c'est-à-dire que vous voulez qu'ils se rétractent et qu'ils vous abandonnent toute leur morale. Pour moi, il ne m'appartient pas de vous contrarier et de défendre avec vous une vertu austère dont je suis peu digne. Je veux bien vous accorder, sans conséquence, que les plaisirs ne sont pas tout-à-fait inconciliables avec la vertu et la gloire ; on a vu quelquefois de grandes âmes

(t) D'après une note qui s'est trouvée dans les papiers de Vauvenarsues, il parait que ce discours et le précédent oiaient adresses nu même ami pour qui il avait écrit les Cornais à

un jeune homme.

VAUVEN ARGUES.

qui ont su allier l'un et l'autre, et mener ensemble ces choses si peu compatibles pour les autres hommes; mais, s'il faut vous parler sans flatterie, je vous avouerai, mon ami, que les plaisirs de ces grands hommes ne meparoissent guère ressembler à ce que l'on honore de ce nom dans le monde. Vous savez comme moi quelle est la vie que mènent la plupart des jeunes gens ; quels sont leurs trisies amusements et leurs occupations ridicules; qu'ils ne cherchent presque jamais ce qui est aimable ou ce qu'ils aiment, mais ce que les autres trouvent tel; qui, moyennant qu'ils vivent en bonne compagnie, croient s'être divertis à un souper où l'on n'oseroit parler avec confiance, ni se taire, ni être raisonnable ; qui courent trois spectacles dans le même jour sans en entendre aucun ; qui ne parlent que pour parler et ne lisent que pour avoir lu ; qui ont banni l'amitié et l'estime non-seulement des sociétés de bienséance, mais même des commerces les plus familiers ; qui se piquent de posséder une femme qu'ils n'aiment pas, et qui trouveroient ridicute que l'inclination se mêlât d'attacher à leurs voluptés un nouveau charme. Je tâche de comprendre tous ces goûts bizarres qu'ils prennent avec tant de soin hors de la nature, et je vois que la vanité fait le fonds de tous les plaisirs et tout le commerce du monde.

Le frivole esprit de ce siècle est cause de cette foiblesse. La frivolité, mon ami, anéantit les hommes qui s'y attachent. Il n'y a point de vice peut-être qu'on ne doive lui préférer -, car encore vaut-il mieux être vicieux que de ne pas être. Le rien est au-dessous de tout, le rien est le plus grand des vices ; et qu'on ne dise pas que c'est être quelque chose que d'être frivole : c'est n'être ni pour la vertu, ni pour la gloire, ni pour la raison, ni pour les plaisirs passionnés. Vous direz peut-être : «J'aime mieux un homme anéanti pour toute vertu que celui qui n'existe que pour le vice. » Je vous répondrai : Celui qui est anéanti pour la vertu n'est pas pour cela exempt de vices ; il fait le mal par légèreté et par foiblesse; il est l'instrument des méchants qui ont plus de génie. Il est moins dangereux qu'un méchant homme sérieusement appliqué au mal, cela peut être -, mais faut-il savoir gré à l'épervier de ce qu'il ne détruit que des insectes et ne ravage pas les troupeaux dans les champs comme les lions

et les aigles? Un homme courageux et sage ne craint point un méchant homme ; mais il ne peut s'empêcher de mépriser un homme frivole.

Aimez donc, mon aimable ami, suivez les plaisirs qui vous cherchent, et que la raison, la nature et les grâces ont faits pour vous. Encore une fois, ce n'est point à moi à vous les interdire ; mais ne croyez pas qu'on rencontre d'agrément solide dans l'oisiveté, la folie, la foiblesse et l'affectation.

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