‹ Choix de moralistes françaisChapitre 486 sur 509 · DES DIFFÉRENTS SIÈCLES · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES

Quelque limitées que soient nos lumières sur les sciences, je crois qu'on ne sauroit nous disputer de les avoir poussées au-delà des bornes anciennes. Héritiers des siècles qui nous précèdent, nous devons être plus riches des biens de l'esprit. Cela ne peut guère nous être contesté sans injustice; mais nous aurions tort nous-mêmes de confondre cette richesse héritée et empruntée avec le génie qui la donne. Combien de ces connoissances que nous prisons tant sont stériles pour nous! Étrangères dans notre esprit, où elles n'ont pas pris naissance, il arrive souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne l'éclairent. Nous plions sous le poids de tant d'idées, comme ces États qui succombent par trop de conquêtes, où la prospérité et les richesses corrompent les mœurs et où la vertu s'ensevelit sous sa propre gloire.

Parlerai-je comme je pense? Quelque lumière qu'on acquière encore, et, en quelque siècle que ce puisse être, je crois que l'on verra toujours parmi les hommes ce qu'on voit dans les plus puissantes monarchies ; je veux dire que le plus grand nombre des esprits y sera peuple, comme l'est dans tous les empires la meilleure partie des hommes.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers1 et au sabbat dans un siècle tel que le nôtre, mais

(l) On trouve dans les registres du parlement de Paris une très grande quantité d'arrêts qui ont condamné des sorciers au feu; cl le 22 décembre 1091, des bergers de Brie furent condamnés à faire amende Uou'jrable et à être pendus et brû-<

DISCOURS

on croira encore à Calvin1 et a Luther-. On parlera de beaucoup de choses comme si elles étoient évidemment connues, et on disputera en même temps de toutes choses comme si toutes étoient incertaines. On blâmera un homme de ses vices, et on ne saura point s'il y a des vices. On dira d'un poète qu'il est sublime, parce qu'il aura peint un grand personnage ; et ces sentiments héroïques qui font la grandeur du tableau, on les méprisera dans l'original. L'effet d'une grande multiplicité d'idées, c'est d'entraîner dans des contradictions les esprits faible ; l'effet de la science est d'ébranler la certitude et de confondre les principes les plus manifestes.

Nous nous étonnons cependant des erreurs prodigieuses de nos pères. Quelles bonnes gens, disons-nous, que les Egyptiens, qui ont adoré des choux, et des oignons! Pour moi, je ne vois pas que ces superstitions témoignent plus particulièrement que d'autres choses la petitesse de l'esprit humain. Si j'avois eu la malheur de naître dans un pays où l'on m'eût enseigné que la Divinité se plaisoit à se reposer dans les tulipes; qu'on m'eût dit que c'étoit un mystère que je ne comprenois pas, parce qu'il n'appartenoit pas à un homme de juger des choses surnaturelles, ni même de beaucoup de choses naturelles ; que l'on m'eût assuré que cette doctrine avoit été confirmée par des prodiges, et que je risquois de tout perdre si je refusois de la croire; soit raison, soit timidité sur un intérêt capital, soit connoissance de ma propre faiblesse, je sens que j'aurois déféré à l'autorité de tout un peuple, à celle du gouvernement, au témoignage successif de plusieurs siècles et à l'instruction de mes pères. Ainsi je ne suis point surpris que de si grandes.superstitions se soient acquis quelque autorité. Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes, principalement dans les choses qui passent ia portée de leur esprit et qui intéressent leur cœur.

Qu'on ait cru encore dans les siècles d'ignorance l'impossibilité des antipodes, ou telle au-

lés, comme atteints et convaincus de superstitions, impiétés, sacrilèges, profanations, poisons, maléfices, et d'avoir fait mourir des chevaux cl des bestiaux. Il n'y avait donc pas longtemps, lorsque l'auteur écrivait, que l'on ne croyait plus aux. sorciers. F.

(1) Jean Calvin mort en 1864.

(2j Martin Luther mort en iliïG.

tre opinion que l'on reçoit sans examen ou qu'on n'a pas même les moyens d'examiner, cela ne m'étonne en aucune manière. Mais que tous les jours, sur les choses qui nous sont les plus familières et que nous avons le plus examinées, nous prenions néanmoins le change que nous ne puissions avoir une heure de conversation un peu suivie sans nous tromper ou nous contredire, voilà à quoi je reconnois notre foiblesse.

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de ces mœurs grossières que nous avons tant de peine à comprendre dans les anciens peuples. J'écoute ces hommes si simples; je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes, qu'ils n'ont point de principes approfondis, que leur esprit est véritablement barbare comme celui de nos pères, c'est-à-dire inculte et sans politesse. Mais je ne trouve pas qu'ils fassent de plus faux raisonnements que les gens du monde ; je vois au contraire que leurs pensées sont plus naturelles et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'affectation.

Ainsi, jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple, qui me représente les premiers temps, je crois que je me serois fort accommodé de vivre à Thèbes, à Memphis, à Babylone. Je me serois passé de nos manufactures, de la poudre à canon, de la boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je n'estime pas plus les Hollandois pour avoir un commerce si étendu , que je méprise les Romains pour l'avoir si longtemps négligé. Je sais qu'il est bon d'avoir des vaisseaux, puisque le roi d'Angleterre en a, et qu'étant accoutumés, comme nous sommes, à prendre du café et du chocolat, il seroit fâcheux de perdre le commerce des îles. Mai? Xénophon n'a point joui de ces délicatesses, el il ne m'en paroit ni moins heureux, ni moins honnête homme, ni moins grand homme. Que dirai-je encore ? Le bonheur d'être né chrétien et catholique ne peut être comparé à aucun autre bien. Mais s'il me falloit être quaker ou monothélite, j'aimerois presque autant le culte des Chinois ou celui des anciens Romains.

Si la barbarie consisloit uniquement dans

VA UVÊJS ARGUES.

l'ignorance, certainement les nations les plus polies de l'antiquité seroient extrêmement barbares vis-à-vis de nous. Mais si la corruption de l'art, si l'abus des règles, si les conséquences mal tirées des bons principes, si les faussés applications, si l'incertitude des opinions, si l'affectation, si !a vanité, si les mœurs frivoles, ne méritent par. moins ce nom que l'ignorance, qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût ; elles témoignent seulement qu'ils manquaient des règles de l'architecture. Mais quand on eut connu ces belles règles dont je parle, et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments et à force d'art faire disparaître ia simplicité, alors ce fut, à mon sens, une véritable barbarie et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes, les dieux et les héros d'Homère, peints naïvement par le poète d'après les idées de son siècle, ne font pas que l'Iliade soit un poème barbare ; car elle est un tableau très passionné, sinon de la belle nature, du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poème où l'on n'aperçoit que de l'art, où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, où les sentiments sont guindés, où les or nements sont superflus et hors de leur place.

Je vois de fort grands philosophes qui veulent bien fermer les yeux sur ces défauts et qui passent d'abord à ce qu'il y a de plus étrange dans les mœurs anciennes. Immoler, disent-ils, des hommes à la Divinité ! verser le sang humain pour honorer les funérailles des grands! etc. Je ne prétends point justifier de telles horreurs; mais je dis : Que nous sont ces hommes que je vois couchés dans nos places et sur les degrés de nos temples, ces spectres vivants que la faim, la douleur et les maladies précipitent vers le tombeau? Des hommes plongés dans les superfluités et les délices voient périr tranquillement d'autres hommes que la calamité et la misère emportent à la fleur de leur âge. Cela paraît-il moins féroce? et lequel mérite le mieux le nom de barbarie, d'un sacrifice impie fait par l'ignorance ou d'une inhumanité com-

mise de sang-froid et avec une entière connoissance?

Pourquoi dissimulerois-je ici ce que je pense? Je sais que nous avons des connoissances que les anciens n'avoient pas. Nous sommes meilleurs philosophes à bien des égards; mais pour ce qui est des sentiments, j'avoue que je ne connois guère d'ancien peuple qui nous cède. C'est de ce côté-là, je crois, qu'on peut bien dire qu'il est difficile aux hommes de s'élever au-dessus de l'instinct de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée.

Et parce que le goût tient essentiellement au sentiment, je vois qu'on perfectionne en vain nos connoissances : « On instruit notre jugement, on n'élève point notre goût. » Qu'on joue Pourceaugnac à la comédie ou telle autre farce un peu comique, elle n'y attirera pas moins de monde qu'Andromaque ; on entendra jusque dans la rue les éclats du parterre enchanté. Qu'il y ait des pantomimes supportables à la Foire, on y courra avec le même empressement. J'ai vu nos petits-maîtres et nos philosophes monter sur les bancs pour voir battre deux polissons. On ne perd pas un geste d'Arlequin, et Pierrot fait rire ce siècle poli et savant qui méprise les pantomimes et qui néanmoins les enrichit. Le peuple est né en tout temps pour admirer les grandes choses et pour adorer les petites ; et ce peuple dont je veux parler n'est point celui qui n'emporte dans sa définition que les conditions subalternes ; ce sont tous les esprits que la nature n'a point élevés par un privilège particulier au-dessus de l'ordre commun. Aussi, quand quelqu'un vient me dire : « Croyez-vous que les Anglois, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakspeare si elles étoient aussi monstrueuses qu'elles nous paroissent? » je ne suis point la dupe de cette objection, et je sais ce que j'en dois croire.

Voilà donc cette politesse et ces mœurs savantes qui font que nous nous préférons avec tant de hauteur aux autres siècles. Nous avons, comme je l'ai dit. quelques connoissances qui leur ont manqué; c'est sur ces vains fondements que nous nous croyons en droit de les mépriser. Mais ces vues plus fines et plus éten-

'dues que nous nous attribuons, que d'illusions n'ont-elles pas produites parmi nous? Je n'en citerai qu'un exemple : la mode des duels. Qu'on me permette de retoucher un sujet sur lequel on a déjà beaucoup écrit. Le duel est né de l'opinion très naturelle qu'un homme ne souffroit ordinairement d'injures d'un autre homme que par foiblesse; mais parce que la force du corps pouvoit donner aux âmes timides un avantage très considérable sur les âmes fortes, pour mettre de l'égalité dans les combats et leur donner d'ailleurs plus de décence, nos pères imaginèrent de se battre avec des armes plus meurtrières et plus égales que celles qu'ils tenoient de la nature ; et il leur parut qu'un combat où l'on pourroit s'arracher la vie d'un seul coup auroit certainement plus de noblesse qu'une vile lutte où l'on n'auroit pu tout au plus que s'égratigner le visage et s'arracher les cheveux avec les mains. Ainsi ils se flattèrent d'avoir mis dans leurs usages plus de hauteur et de bienséance que les Romains et les Grecs, qui se battoient comme leurs esclaves. Ils ne faisoient pas attention que la nature, qui nous inspire de nous venger, pouvoit, en s'élevant encore plus haut et par une force encore plus grande, nous inspirer de pardonner. Ils oublioient que les hommes étoient obligés de sacrifier souvent leurs passions à la raison. La nature disoit bien, à la vérité, aux âmes courageuses qu'il falloit se venger, mais elle ne leur disoit pas qu'il fallût toujours se venger et laver les moindres offenses dans le sang humain. Mais ce que la nature ne leur disoit point, l'opinion le leur persuada ; l'opinion attacha le dernier opprobre aux injures les plus frivoles, à une parole, à un geste, soufferts sans retour. Ainsi le sentiment de la vengeance leur étoit inspiré par la nature ; mais l'excès de la vengeance et la nécessité absolue de se venger furent l'ouvrage de la réflexion. Or, combien n'y a-t-il pas encore aujourd'hui d'autres usages que nous honorons du nom de politesse, qui ne sont que des sentiments de la nature poussés par l'opinion au-delà de leurs bornes contre toutes les lumières de la raison !

Qu'on ne m'accuse point ici de cette humeur chagrine qui fait regretter le passé, blâmer le présent et avilir par vanité la nature humaine. En blâmant les défauts de ce siècle, je ne prétends pas lui disputer ses vrais avantages, ni Morai,.

le rappeler à l'ignorance dont il est sorti. Je veux au contraire lui apprendre à juger des siècles passés avec cette indulgence que les hommes, tels qu'ils soient, doivent toujours avoir pour d'autres hommes, et dont eux-mêmes ont toujours besoin. Ce n'est pas mon dessein de montrer que tout est foible dans la nature humaine , en découvrant les vices de ce siècle. Je veux au contraire, en excusant les défauts des premiers temps, montrer qu'il y a toujours eu dans l'esprit des hommes une force et une grandeur indépendantes de la mode et des secours de l'art. Je suis bien éloigné de me joindre à ces philosophes 1 qui méprisent tout dans le genre humain et se font une gloire misérable de n'en montrer jamais que la foiblesse. Qui n'a des preuves de cette foiblesse dont ils parlent, et que pensent-ils nous apprendre? Pourquoi veulent-ils nous détourner de la vertu en nous insinuant que nous en sommes incapables? Et moi, je leur dis que nous en sommes capables; car, quand je parle de la vertu, je ne parle point de ces qualités imaginaires qui n'appartiennent pas à la nature humaine, je parle de cette force et de cette grandeur de l'âme qui, comparées aux sentiments des esprits foibles, méritent les noms que je leur donne ; je parle d'une grandeur de rapport et non d'autre chose ; car il n'y a rien de grand parmi les hommes que par comparaison. Ainsi, lorsqu'on dit : un grand arbre, cela ne veut pas dire autre chose, si ce n'est qu'il est grand par rapport à d'autres arbres moins élevés, ou par rapport à nos yeux et à notre propre taille. Toute langue n'est que l'expression de ces rapports, et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien connoître. Que veulent donc dire ces philosophes ? Ils sont hommes et ne parlent point un langage humain ; ils changent toutes les idées des choses et abusent d tous les termes.

Un homme qui s'aviseroit de faire un livr pour prouver qu'il n'y a point de nains ni de géants , fondé sur ce que la plus extrême petitesse des uns et la grandeur démesurée des autres demeureroient, en quelque manière, confondues à nos propres yeux, si nous les comparions à la distance de la terpe aux astres, ne

(t) L'auleur désigne surtout ici La Rochefoucauld et ses J>/asimei. F.

VÀUVEJNARGIJES.

dirions-nous pas d'un homme qui se donneroit beaucoup de peine pour établir eellevérjté, que c'est un pédant qui brouille inutilement toutes nos idées, et ne nous apprend rien que nous ne sachions?

De même, si jedisois à mon valet de m'apporter un petit pain , et qu'il me répondit : « Monsieur, il n'y en a aucun de gros; » si je lui demandois un grand verre de tisane, et qu'il m'en apportât dans une coquille, disant qu'il n'y a point de grand verre ; si je commandois à mon tailleur un habit un peu large, et qu'en m'en apportant un fort serré il m'assurât qu'il n'y a rien de large sur la terre, et que le monde même est étroit : j'ai honte d'écrire de pareilles sottises, mais il me semble que c'est à peu près les discours de nos philosophes. Nous leur demandons le chemin de la sagesse, et ils nous disent qu'il n'y a que folie ; nous voudrions être instruits des caractères qui distinguent la vertu du vice, et ils nous répondent qu'il n'y a dans les hommes que dépravation et que foiblesse. Il ne faut point que les hommes s'enivrent de leurs avantages, mais il ne faut point qu'ils les ignorent. Il faut qu'ils connoissent leurs foiblesses, pour qu'ils ne présument pas trop de leur courage ; mais il faut en même temps qu'ils se connoissent capables de vertu, atin qu'ils ne désespèrent pas d'eux-mêmes. C'est le but qu'on s'est proposé dans ce discours, et qu'on tâchera de ne perdre jamais de vue.

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