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LES EFFETS DE L'ART ET DU SAVOIR

ET SUR LA PRÉVENTION QUE NOUS AVONS VOUR NOTRE SIECLE ET CONTRE L\\NTIOLTrÉ '.

Ceux qui croient prouver l'avantage de ce siècle en disant qu'il a hérité des connoissances

(1) Il est clair que, dans l'ouvrage suivant, l'autour s'était proposé de refaire et de perfectionner le précédent, dont il copie d'assez longs passages sans y rien changer. J'ai cru devoir les conserver tous deux : le premier, parce qu'il était plus complet ; le second , parce qu'il est plus travaillé, et qu'il renferme des additions importantes. Au reste, les passages répétés sont si bien faits, que l'on ne sera certainement pas fâché de les relire. {Avis de l'éditeur de 1795. )

et des inventions de tous les temps ne font pas peut-être attention à la foiblesse de l'esprit humain. Il peut être douteux qu'un grand savoir conduise à l'esprit de justesse. Trop d'objets confondent la vue ; trop de connoissances étrangères accablent notre propre jugement. En quelque genre que ce puisse être, l'opulence apporte toujours plus d'erreurs que la pauvreté. Peu de gens savent se servir utilement de l'esprit d' autrui. Les connoissances se multiplient, mais le bon sens est toujours rare. Ni les dons de l'esprit ni ceux de la fortune ne peuvent devenir le partage du vulgaire. Dans le monde intelligent comme dans le monde politique, leplus grand nombre des hommes a été destiné par la nature à être peuple.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers ni au sabbat dans un siècle tel que le nôtre ; mais on croira encore à Calvin. On parlera de beaucoup de choses, comme si elles avoient des principes évidents, et on disputera en même temps de toutes choses, comme si toutesétoient incertaines. On blâmera un homme de ses vices, et, on ne saura pas s'il y a des vices. On dira d'un poète qu'il est sublime, parce qu'il aura peint un grand personnage ; et ces sentiments héroïques qui font la grandeur du tableau, on ne les estimera point dans l'original. L'effet des opinions, multipliées au-delà des forces de l'esprit, est de produire des contradictions et d'ébranler la certitude des principes. Les objets présentés sous trop de faces ne peuvent se ranger, ni se développer, ni se peindre distinctement dans l'esprit des hommes. Incapables de concilier toutes leurs idées, ils prennent les divers côtés d'une même chose pour des contradictions de sa nature. Leur vue se trouble et s'égare dans cette multitude de rapports que les moindres objets leur offrent. Cette pluralité de relations détruit à leurs yeux l'unité des sujets. Les disputes des philosophes achèvent de décourager leur ignorance. Dans ce combat opiniâtre de tant de sectes, ils n'examinent point si quelqu'une a vaincu et a fait pencher la balance ; il suffît qu'on ait contesté tous les principes pour qu'ils les croient généralement problématiques ; et ils se jettent dans un doute universel qui sape par le fondement toutes les sciences.

De là vient que quelques personnes appellent ce savoir mal entendu, et notre politesse

DISCOURS

même barbarie : car, disent-elles, n'y a-t-ilde barbare que l'extrême férocité ou une grossière ignorance? S'ilétoit ainsi, ce reproche ne pourroit toucher notre siècle; mais si la corruption de l'art, si les conséquences mal tirées des bons principes, si les fausses applications, si l'incertitude des opinions, si l'affectation, si la vanité, si les mœurs frivoles, ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance, qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût ; elles témoignent seulement qu'ils manquoient de science. Mais lorsqu'on eut connu les règles de l'architecture, et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments, et à force d'art faire disparoitre la simplicité, alors ce fut, à mon sens, la preuve du mauvais goût et une véritable barbarie. Suivant ces principes, les dieux et les héros d'Homère, peints si naïvement par le poète d'après les hommes de son siècle, ne font pas que l'Iliade soit un poème barbare ; car elle est un tableau passionné, sinon de la belle nature du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poème où l'on n'aperçoit que de l'art, où le vrai ne règnejamais dans les expressions et les images, où les sentiments sont guindés et les ornements inutiles.

Fatigué quelquefois de l'artifice qui domine dans tous les genres, je me représente ces temps fabuleux où l'on suppose que le genre humain ignoroit ce fard de nos mœurs. Je ne croirois pas aisément que leur simplicité ait été telle que nous la peignons. Les hommes ont aimé l'art dans tous les temps. Leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature. C'est la première prétention de la raison et la plus ancienne promesse de la vanité. Toutefois je pardonne aux premiers hommes d'avoir trop attendu del'art. Ce seroit proprement à nous, qui en connoissons par expérience la foiblesse, d'en être moins amoureux ; mais l'esprit humain a trop peu de fonds pour se contenir dans ses propres bornes. Il tâche d'étendre sa sphère et de se donner plus d'essor. La nature a mis elle-même au cœur des hommes ce désir ambitieux de la polir. Nous fardons notre pauvreté,

mais nous ne pouvons la couvrir ; les moindres occasions font tomber ces couleurs et cette parure étrangère. Nos plaisirssurtoutnous décèlent. Un sauteur, un bon pantomime attirent tout Paris à leur théâtre. Le peuple de la terre le plus éclairé oublie son savoir et ses règles à la vue d'un combat de chiens ou des contorsions d'un farceur. La nature, qui n'a pas fait les hommes philosophes, les désavoue ainsi du personnage qu'ils osent jouer. Leur goût ne peut suivre les progrès de la raison ; car on peut emprunter des jugements, non des sentiments; de sortequ'il est rare que les hommes s'élèvent du côté du cœur. Ils apprennent à admirer les grandes choses ; mais ils sont toujours idolâtres des petites.

Ainsi,quandquelqu'un vient médire :« Croyezvous que les Ànglois, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakspeare si elles étoient aussi monstrueuses qu'elles nous le paraissent ? » Je ne suis pas la dupe de cette objection ; je sais trop qu'un siècle savant peut aimer de grandes sottises, surtout quand elles sont accompagnées de beautés sublimes qui servent de prétexte au mauvais goût. Un peuple poli n'en est pas moins peuple.

Si nous pouvions voir à quel point nous sommes engagés dans l'erreur, et combien peut sur nous encore ce que nous nommons préjugé, ni nous ne serions prévenus du mérite de notre siècle, ni nous n'oserions mépriser d'autres mœurs et d'autres foiblesses. Le reproche le plus souvent renouvelé contre l'ignorance des anciens est l'extravagance de leurs religions ; j'ose dire qu'il n'en est aucun de plus injuste. Il n'y a point de superstition qui ne porte avec elle son excuse. Les grands sujets sont pour les hommes le champ des grandes erreurs. Il n'appartenoit pas à l'esprit humain d'imaginer sagéfnent une si haute matière que la religion. C'étoit une assez fière démarche pour la raison d'avoir conçu un pouvoir invisible et hors de l'atteinte des sens. Le premier homme qui s'est fait des dieux avoit l'imagination plus grande et plus hardie que ceux que les ont re jetés.

Qu'on ait donc adopté de grandes fables dans des siècles pleins d'ignorance ; que ce qu'un génie audacieux faisoit imaginer aux âmes fortes, le temps, l'espérance , la crainte, l'aient enfin persuadé aux autres hommes; qu'ils aient trop respecté des opinions qu'on reçoit de l'autorité

VAUVENARGUES

de la coutume, du pouvoir de l'exemple et de l'amour des lois, ni cela ne me semble étrange, ni je n'en conclus que ces peuples aient été plus foibles que nous. Il se sont trompés sur des choses qu'on n'a pas toujours la hardiesse et même les moyens d'examiner. Est-ce à nous de les en reprendre, nous qui prenons le change de tant de manières sur des bagatelles ; nous qui, même sur les sujets les plus discutés et les plus connus, ne saurions d'ordinaire avoir une heure de conversation sans nous tromper ou nous contredire ?

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de cette ignorance et de ces mœurs sans politesse que nous méprisons dans les anciens ; j'écoute ces hommes grossiers ; je vois qu'ils s'entretiennent de choses commmunes ; qu'ils n'ont point de principes réfléchis ; qu'ils vivent sans science et sans règles. Cependant je ne trouve pas qu'en cet état ils fassent plus de faux raisonnements que les gens du monde. Il me semble au contraire qu'à tout prendre leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'affectation.

Ainsi, jugeant des mœurs anciennes parce que je vois des mœurs du peuple, qui me représente les premiers temps, je crois que je me serois fort accommodé de vivre à Tbèbes , à Memphis et à Babylone. Je me serois passé de nos manufactures, de la poudre à canon, de la boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je ne pense pas que ces peuples, privés d'une partie de nos arts et des superlîuités de notre commerce, aient été par là plus à plaindre. Xénophon n'a jamais joui de nos délicatesses, et il ne m'en paroît ni moins heureux, ni moins honnête homme, ni moins grand homme. Nous attribuons trop à l'art ; ni nos biens ni nos maux essentiels n'ont reçu leur être de lui. Comme il ne nous apas donné la santé, la beauté, les grâces, la vigueur d'esprit et de corps, il ne peut non plus nous soustraire aux maladies, aux guerres, au vice, à la mort. Seroit-il plus parfait que la nature, dont il tient ses règles? L'effet vaut-il mieux que la cause? La nature, qui est l'inventrice et la législatrice de tous les arts, auroitelle attendu des arts sa maturité et sa gloire?

Je ne produirai point ici le témoignage de

tant d'historiens qui vantent les mœurs des Sauvages, leur simplicité, leur sagesse, leur bonheur et leur innocence. Les histoires des peuples barbares me sont également suspectes dans leurs reproches et dans leurs éloges, et je ne veux rien établir sur des fondements si ruineux. Mais à ne consulter que la seule raison, est-il probable que la condition des hommes ait été si différente que nous le croyons, selon les divers usages et les divers temps? Quel si prodigieux changement ont apporté les arts à la vie humaine? Qu'a produit, par exemple, l'art de se vêtir? A-t-il rendu les hommes plus ou moins robustes, plus ou moins sains, plus ou moins beaux, plus ou moins chastes? Les a-t-il dérobés ou rendus plus sensibles à la rigueur des saisons? Nus, ils ne souffroient pas faute d'habits ; habillés, ils ne souffrent point de n'être pas nus. Ne pourroit-on pas dire à peu près la même chose de tous les arts? Ils ne sont ni si pernicieux ni si utiles que nous voulons croire. Ils exercent l'activité de la nature, qu'on ne peut empêcher ni ralentir; ils réparent par quelques biens les maux qu'ils causent; cela ne se peut contester. Mais remédient-ils aux grands vices des choses humaines ? Que peut notre imagination pour nous soustraire a nos sujétions naturelles ? Pour nous dérober au joug des hommes, nous sommes forcés de subir celui des lois ; pour résister aux passions, il nous faut fléchir sous la raison, maîtresse encore plus tyrannique ; en sorte que notre plus grande indépendance est une servitude volontaire. Tout ce que nous imaginons pour obvier à nos maux ne fait quelquefois que les aggraver. Les lois n'ont été établies que pour prévenir les guerres, et toutes les guerres naissent des lois. Les contrats publics et particuliers sont le fondement de tous les procès de citoyen à citoyen et de peuple à peuple. Il est vrai que les guerres sont moins cruelles lorsqu'elles se font selon les lois ; mais aussi sont-elles plus longues. Les procès des particuliers durent quelquefois davantage que les querelles des nations. Ainsi tout ce que les hommes ont pu gagner en voulant éteindre les guerres a été ou de changer les prétextes, ou la manière de la faire. N'en est-il pas de même de la médecine ? les remèdes ne sont-ils pas souvent pires que les maux? Qu'on examine toutes les inventions des hommes, on verra qu'ils n'ont réussi qu'aux petites

DISCOURS

choses. La nature s'est réservé le secret des grandes, et ne souffre pas que ses lois soient anéanties par les nôtres.

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