‹ Choix de moralistes françaisChapitre 488 sur 509 · SUR LES MOEURS DU SIÈCLE · texte numérisé non relu

SUR LES MOEURS DU SIÈCLE

Ce qu'il y a de plus difficile lorsqu'on écrit contre les mœurs, c'est de bien convaincre les hommes de la vérité de leurs dérèglements. Comme ils n'ont jamais manqué de censeurs à cet égard, ils sont persuadés que les désordres qu'on attaque ont été de tout temps les mêmes ; que ce sont des vices attachés à la nature, et par cette raison inévitables; des vices, s'ils osoient le dire, nécessaires et presque innocents.

On se moque d'un homme qui ose accuser des abus qu'on croit si anciens. Rarement les gens de bien même lui sont favorables ; et ceux qui sont nés modérés blâment jusqu'à la véhémence qu'on emploie contre les méchants. Renfermés dans un petit cercle d'amis vertueux, ils ne peuvent se persuader les emportements dont on parle, ni comprendre la vraie misère et l'abaissement de leur siècle. Contents de n'avoir pas à redouter pendant la guerre les violences de l'ennemi, lorsque tant d'autres peuples sont la proie de ce fléau ; charmés du bel ordre qui règne dans tous les États, ils regrettent peu les vertus qui nous ont acquis ce bonheur, tant de grands personnages qui ont disparu, les arts qui dégénèrent et qui s'avilissent. Si on leur parle même de la gloire, que nous négligeons, plus froids encore là-dessus que sur le reste, ils traitent toujours de chimères ce qui s'éloigne de leur caractère ou de leur temps.

Mon dessein n'est pas de dissimuler les avantages de ce siècle ni de le peindre plus méchant qu'il est. J'avoue que nous ne portons pas le vice à ces extrémités furieuses que l'histoire nous fait connoître. Nous n'avons pas la force malheureuse qu'on dit que ces excès demandent, trop foibles pour passer la médiocrité, même dans le crime. Mais je dis que les vices bas, ceux qui témoignent le plus de foiblesse et méritent le plus de mépris, n'ont jamais été si osés, si multipliés, si puissants.

On ne sauroit parler ouvertement de ces opprobres ; on ne peut les découvrir tous. Que ce

silence même les fasse connoître. Quand les maladies sont au point qu'on est obligé de s'en taire et de les cacher au malade, alors il y a peu d'espérance et le mal doit être bien grand. Tel est notre état. Les écrivains qui semblent plus particulièrement chargés de nous reprendre, désespérant de guérir nos erreurs ou corrompus peut-être par notre commerce et gâtés par nos préjugés, ces écrivains, dis-je, flattent le vice qu'ils pourroient confondre1, couvrent le mensonge de fleurs, s'attachent à orner l'esprit du monde, si vain dans son fonds. Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne compagnie, à persuader qu'ils la commissent, qu'eux-mêmes en sont l'agrément, ils rendent leurs écrits aussi frivoles que les hommes pour qui ils travaillent.

On ne trouvera pas ici cette basse condescendance. Mon objet n'est pas de flatter les vices qui sont en crédit. Je ne crains ni la raillerie de ceux qui n'ont d'esprit que pour tourner en ridicule la raison, ni le goût dépravé des hommes qui n'estiment rien de solide. Je dis sans détour et sans art ce que je crois vrai et utile. J'espère que la sincérité de mes écrits leur ouvrira le cœur des jeunes gens; et puisque les ouvrages les plus ridicules trouvent des lecteurs qu'ils corrompent, parce qu'ils sont proportionnés à leur esprit, il seroit étrange qu'un discours fait pour inspirer la vertu ne l'encourageât pas, au moins dans quelques hommes qui ne la conçoivent pas eux-mêmes avec plus de force.

Il ne faut pas avoir beaucoup de connoissance de l'histoire pour savoir que la barbarie et l'ignorance ont été le partage le plus ordinaire du genre humain. Dans cette longue suite de générations qui nous précèdent, on compte peu de siècles éclairés et peut-être encore moins de vertueux. Mais cela même prouve que les mœurs n'ont pas toujours été les mêmes, comme on l'insinue. Ni les Allemands n'ont la férocité des Germains leurs ancêtres, ni les Italiens le mérite des anciens Romains, ni les François d'aujourd'hui ne sont tels que sous Louis XIV, quoique nous touchions à son règne. On répond que nous n'avons fait que changer de vices. Quand cela seroit, dira-t-on que les mœurs des

(l) C'est en 1745 que ce discours a vraisemblablement été écrit, et c'est en 1745 que madame d'Etiolés fut créé marquise de Pompadour et jouit du plus grand crédit.

VAUVENARGIES.

Italiens soient aussi estimables que celles des anciens Romains, qui leur avoient soumis toute la terre? et l'avilissement des Grecs, esclaves à'un peuple barbare, sera-t-il égalé à la gloire, aux talents, à la politesse de l'ancienne Athènes? S'il y a des vices qui rendent les peuples plus heureux, plus estimés et plus craints, ne méritent-ils pas qu'on les préfère à tous les autres? Que sera-ce si ces prétendus vices qui soutiennent les empires et les font fleurir sont de véritables vertus ?

Je n'outrerai rien si je puis. Les hommes n'ont jamais échappé à la misère de leur condition. Composés de mauvaises et de bonnes qualités, ils portent toujours dans leur fonds les semences du bien et du mal. Qui fait donc prévaloir les unes sur les autres? qui fait que le vice l'emporte ou la vertu? l'opinion. Nos passions, en partie mauvaises, en partie très bonnes, nous tiendroient peut-être en suspens si l'opinion, en se rangeant d'un côté, ne faisoit pencher la balance. Ainsi , dès qu'on pourra nous persuader que c'est une duperie d'être bon ou juste, dès lors il est à craindre que le vice, devenu plus fort, n'achève d'étouffer les sentiments qui nous sollicitent au bien : et voilà l'état où nous sommes. Nous ne sommes pas nés si foibles et si frivoles qu'on nous le reproche, mais l'opinion nous a faits tels. On ne sera donc pas surpris si j'emploie beaucoup de raisonnements dans ce discours; car, puisque notre plus grand mal est dans l'esprit, il faut bien commencer par le guérir.

Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses objectent le progrès des sciences, et l'esprit de raisonnement répandu dans tous les états, la politesse, la délicatesse, la subtilité de ce siècle, comme des faits qui contrarient* et qui détruisent ce que j'établis.

Je réponds à l'égard des sciences : Comme elles sont encore fort imparfaites, si l'on en croit les maîtres, leur progrès ne peut nous surprendre ; quoiqu'il n'y ait peut-être plus d'hommes en Europe comme Descartes et Newton, cela n'empêche pas que l'édifice ne s'élève sur des fondements déjà posés. Mais qui peut ignorer que les sciences et la morale n'ont aucun rapport parmi nous?

Et quant à la délicatesse et à la politesse que nous croyons porter si loin, j'ose dire que nous avons changé en artifices cette imitation de la

belle nature qui en étoit l'objet. Nous abusons de même du raisonnement. En subtilisant sans justesse, nous nous écartons plus peut-être de la vérité par le savoir que l'on n'a jamais fait par l'ignorance.

En un mot, je me borne à dire que la corruption des principes est cause de celle des mœurs. Pour juger de ce que j'avance, il suffit de connoître les maximes qui régnent aujourd'hui dans le grand monde, et qui de là, se répandant jusque dans le peuple, infectent également toutes les conditions ; ces maximes qui, nous présentant toutes choses comme incertaines, nous laissent les maîtres absolus de nos actions ; ces maximes qui, anéantissant le mérite de la vertu et n'admettant parmi les hommes que des apparences, égalent le bien et le mal; ces maximes qui, avilissant la gloire comme la plus insensée des vanités, justifient l'intérêt et la bassesse et une brutale indolence.

Des principes si corrompus entraînent infailliblement la ruine des plus grands empires; car, si l'on y fait attention, qui peut rendre un peuple puissant si ce n'est l'amour de la gloire? Qui peut le rendre heureux et redoutable, sinon la vertu? L'esprit, l'intérêt, la finesse, n'ont jamais tenu lieu de ces nobles motifs. Quel peuple plus ingénieux et plus raffiné que les Grecs dans l'esclavage, et quel autre plus malheureux? Quel peuple plus raisonneur et en un sens plus éclairé que les Romains? et dans la décadence de l'empire, quel autre plus avili?

Ce n'est donc ni par l'intérêt, ni par la licence des opinions ou l'esprit de raisonnement que les États fleurissent et se maintiennent, mais par les qualités mêmes que nous méprisons, par l'estime de la vertu et de la gloire. Ne seroit-il pas bien étrange qu'un peuple frivole, bassement partagé entre l'intérêt et les plaisirs, fût capable de grandes choses? Et si ce même peuple méprisoit la gloire, s'en rendroit-il digne?

Qu'il me soit permis d'appliquer ces réflexions. On ne sauroit nier que la paresse, l'intérêt, la dissipation, ne soient ce qui domine parmi nous, et, à l'égard des opinions qui favorisent ces penchants honteux, je m'en rapporte à ceux qui commissent le monde et qui ont de la bonne foi; qu'ils disent si c'est faussement que je les attribue à notre siècle. En vérité, il est difficile

DISCOURS

de le justifier à cet égard. Jamais le mépris de la gloire et de la bassesse ne se sont produits avec tant d'audace. Jusqu'à ceux qui se piquent de bien danser et qui attachent ainsi l'honneur aux choses les moins honorables, traitent toutes les grandes de folies, et, persuadés que l'amour de la gloire est au-dessus d'eux, ils sont le jouet ridicule de leur vanité.

Mais faut-il s'étonner qu'on dégrade la gloire si on nie jusqu'à la vertu? II n'est guère possible de rendre raison d'une erreur aussi insensée-, j'avoue que j'ai peine à comprendre sur quoi elle a pu se fonder.

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