AUX CONSÉQUENCES DE LA NÉCESSITÉ
On dit : « Si tout est nécessaire, il n'y a plus de vice. » Je réponds qu'une chose est bonne ou mauvaise en elle-même, et nullement parce qu'elle est nécessaire ou ne l'est pas. Qu'un homme soit malade parce qu'il le veut, ou qu'il soit malade sans le vouloir, cela ne revient-il pas au même? Celui qui s'est blessé lui-même à la chasse n'est-il pas aussi réellement blessé que celui qui a reçu à la guerre un coup de fusil? et celui qui est en délire pour avoir trop bu n'est-il pas aussi réellement fou, pendant quelques heures, que celui qui l'est devenu par maladie? Dira-t-on que Dieu n'est point parfait parce qu'il est nécessairement parfait? Ne fautil pas dire au contraire qu'il est d'autant plus parfait qu'il ne peut être imparfait? S'il n'étoit pas nécessairement parfait, il pourroit décboir de sa perfection, à laquelle il manquerait un plus haut degré d'excellence, et qui dès lors ne mériteroit plus ce nom. Il en est de même du vice ; plus il est nécessaire, plus il est vice ; rien n'est plus vicieux dans le monde que ce qui, par son fonds, est incapable d'être bien. Mais, dira quelqu'un, si le vice est une maladie de notre âme, il ne faut donc pas traiter les vicieux autrement que des malades. Sans difficultés; rien n'est si juste, rien n'est plus humain; il ne faut pas traiter un scélérat autrement qu'un malade, mais il faut le traiter comme un malade. Or, comment enuse-t-on avec un malade? par exemple, avec un blessé qui a la gangrène dans le bras? si on peut sauver le bras sans risquer le bras, on sauve le bras ; mais si on ne peut sauver le bras qu'au péril du corps, on le coupe, n'est-il pas vrai? Il faut donc en user de même avec un scélérat ; si on peut l'épargner sans faire tort à la société dont il est membre, il faut l'épargner ; mais si le salut de la société dépend de sa perte, il faut qu'il meure ; cela est dans l'ordre. Mais Dieu punira-t-il aussi ce misérable dans l'autre monde, qui a été puni dans celui-ci, et qui n'a vécu d'ailleurs que selon les lois de son être? Cette question ne regarde pas les philosophes; c'est aux théologiens à la décider. Ah ! du moins, continue-t-on, en punissant le criminel qui nuit à la société, vous ne direz pas que c'est un homme foible et méprisable, un
MELANGES
homme odieux? Et pourquoi ne le dirois-je pas? ne dites-vous pas vous-même d'un homme qui manque d'esprit que c'est un sot? et de celui qui n'a qu'un œil, ne dites-vous pas qu'il est borgne? Assurément, ce n'est pas leur faute s'ils sont ainsi faits." Cela est tout différent, répondez-vous : je dis d'un homme qui manque d'esprit que c'est un sot; mais je ne le méprise point. » Tant mieux ; vous faites fort bien ; car si cet homme qui manque d'esprit a l'âme grande, vous vous tromperiez en disant que c'est un homme méprisable ; mais de celui qui manque en même temps d'esprit et de cœur, vous ne pouvez pas vous tromper en disant qu'il est méprisable, parce que dire qu'un homme est méprisable, c'est dire qu'il manque d'esprit et de cœur. Or, on n'est point injuste quand on ne pense en cela que ce qui est vrai et ce qu'il est très impossible de ne pas penser. A l'égard de ceux que la nature a favorisés des beautés du génie ou de la vertu, il faudrait être bien peu raisonnable pour se défendre de les aimer, par cette raison qu'ils tiennent tous ces biens de la nature. Quelle absurdité! Quoi! parceM.de Voltaire est né poète, j'estimerois moins ses poésies; parce qu'il est né humain, j'honorerois moins son humanité? parce qu'il est né grand et sociable, je n'aimerois pas tendrement toutes ses vertus? C'est parce que toutes ces choses se trouvent en lui invinciblement que je l'en aime et l'en estime davantage -, et comme il ne dépend pas de lui de n'être pas le plus beau génie de son siècle, il nedépendpasdemoide n'être pas le plus passionné de ses admirateurs et de ses amis. Il est bon nécessairement , je l'aime de même. Qu'y a-t-il de beau et de grand que ce que la nature a fait? Qu'y a-t-il de difforme etdefoible que ce qu'elle a produit dans sa rigueur? Quoi de plus aimable que ses dons, ou de plus terrible queses coups?» Mais, poursuivez-vous, malgré cela je ne puis m'empêcher d'excuser un homme que la nature seule a fait méchant. » Eh bien! mon ami, excusez-le; pourquoi vous défendre de la pitié? La nature a rempli le cœur des bons de l'horreur du vice ; mais elle y a mis aussi la compassion , pour tempérer cette haine trop fière et les rendre plus indulgents. Si la créance de la nécessité augmente encore ces sentiments d'humanité, si elle rappelle plus fortement les hommes à la clémence, quel plus beau système ! 0 mortels ! tont esfc
nécessaire; le rien ne peut rien engendrer; il faut donc que le premier principe de toutes choses soit éternel; il faut que les êtres créés, qui ne sont point éternels, tiennent tout ce qui est en eux de l'Être éternel qui les a faits. Or, s'il y avoit dans l'esprit de l'homme quelque chose de véritablement indépendant ; s'il y avoit par exemple une volonté qui ne dépendît pas du sentiment et de la réflexion qui la précèdent, il s'ensuivroit que cette volonté seroit à elle-même son principe. Ainsi il faudroitdire qu'une chose qui a commencé a pu se donner l'être avant que d'être ; il faudroit dire que cette volonté, qui hier n'étoit point, s'est pourtant donné l'existence qu'elle a aujourd'hui; effet impossible et contradictoire. Ce que je dis de la volonté, il est aisé de l'appliquer à toute autre chose; il est, dis-je, aisé de sentir que c'est une loi générale à laquelle est soumise toute la nature. En un mot, je me trompe fort, ou c'est une contradiction de dire qu'une chose est et qu'elle n'est pas nécessairement. Ce principe est beau et fécond, et je crois qu'on en peut tirer les conséquences les plus lumineuses sur les matières les plus difficiles; mais le malheur veut que les philosophes ne fassent qu'entrevoir la vérité, et qu'il y en ait peu de capables de la mettre dans un beau jour.
Sur la justice.
La justice est le sentiment d'une âme amoureuse de l'ordre et qui se contente du sien ; elle est le fondement des sociétés; nulle vertu n'est plus utile au genre humain ; nulle n'est consacrée à meilleur titre. « Le potier ne doit rien à l'argile qu'il a pétrie, dit saint Paul. » Dieu ne peut être injuste ; cela est visible ; mais nous en concluons qu'il est donc juste, et nous nous étonnons qu'il juge tous les hommes par la même loi, quoiqu'il ne donne pas à tous la même grâce ; et quand on nous démontre que cette conduite est formellement opposée aux principes de l'équité, nous disons que la justice divine n'est point semblable à la justice humaine ; qu'on définisse donc cette justice contraire à la nôtre. Il n'est pas raisonnable d'attacher deux idées différentes au même terme, pour lui donner tantôt un sens, tantôt un autre, selon nos besoins; 'et il faudroit ôter toute équivoque sur une matière de cette importance.
Sur la Providence.
Les inondations ou la sécheresse font périr les fruits; le froid excessif dépeuple la terre des aoimaux qui n'ont point d'abri; les maladies épidémiques ravagent en tous lieux l'espèce humaine et changent de vastes royaumes en déserts; les hommes se détruisent eux-mêmes par les guerres, et le foible est la proie du fort. Celui qui ne possède rien, s'il ne peut travailler, qu'il meure; c'est la loi du sort; il diminue et s'évanouit à la face du soleil, délaissé de toute la terre. Les bêtes se dévorent aussi entre elles; le loup, l'épervier, le faucon, si les animaux plus foibles leur échappent, périssent eux-mêmes ; rivaux de la barbare cruauté des hommes, ils se partagent ses restes sanglants et ne vivent que de carnage. 0 terre ! ô terre ! tu n'es qu'un tombeau et un champ couvert de dépouilles; tu n'enfantes que pour la mort. Qui t'a donné l'être? Ton âme paroît endormie dans ses fers. Qui préside à tes mouvements? Te faut-il admirer dans ta constante et invariable imperfection? Ainsi s'exhale le chagrin d'un philosophe qui ne connoit que la raison et la nature sans révélation.
Sur l'économie de l'uK:^ers.
Tout ce qui a l'être a un ordre, c'est-à-dire une certaine manière d'exister qui lui est aussi essentielle que son être même. Pétrissez au hasard un morceau d'argile; en quelque état que vous le laissiez, cette argile aura des rapports, une forme et des proportions, c'est-àdire un ordre, et cet ordre subsistera tant qu'un agent supérieur s'abstiendra de le déranger. Il ne faut donc pas s'étonner que l'univers ait ses lois et une certaine économie; je vous défie de concevoir un seul atome sans cet attribut. Mais, dit-on, ce qui vous étonne, ce n'est pas que l'univers ait un ordre immuable et nécessaire, mais c'est la beauté, la grandeur et la magnificence de son ordre. Foibles philosophes! entendezvous bien ce que vous dites? Savez-vous que vous n'admirez que les choses qui passent vos forces ou vos connoissances? Savez-vous que si vous compreniez bien l'univers, et qu'il ne s'y rencontrât rien qui passât les limites de votre pouvoir, vous cesseriez aussitôt de l'admirer. C'est donc votre très grande petitesse qui fait un colosse de l'univers ; c'est votre foiblesse infinie
qui vous le représente dans votre poussière, animé d'un esprit si vaste, si puissant et si prodigieux. Cependant, tout petits, tout bornés que vous êtes, vous ne laissez pas d'apercevoir de grands défauts dans cet infini, et il vous est impossible de justifier tous les maux moraux et physiques que vous y éprouvez. Vous dites que c'est la foiblesse de votre esprit qui vous empêche de voir l'utilité et la bienséance de ces désordres apparents; mais pourquoi ne croyezvous pas tout aussi bien que c'est cette même foiblesse de vos lumières qui vous empêche de saisir le vice des beautés apparentes que vous admirez? Vous répondez que l'univers a la meilleure forme possible, puisque Dieu l'a fait tel qu'il est : cette solution est d'un théologien, non d'un philosophe. Or c'est par cet endroit qu'elle me touche, et je m'y soumets sans réserve ; mais je suis bien aise de faire connoître que c'est par la théologie, et non par la vanité de la philosophie, qu'on peut prouver les dogmes de la religion.