‹ Choix de moralistes françaisChapitre 497 sur 509 · IMITATION DE PASCAL · texte numérisé non relu

IMITATION DE PASCAL

« La religion chrétienne, disent tous les théologiens, est au-dessus de la raison ; mais elle ne peut être contre la raison ; car si une chose pouvoit être vraie et être néanmoins contraire à la raison, il n'y auroit aucun signe certain de vérité.»

« La vérité de la révélation est prouvée par les faits, continuent-ils; ce principe posé conformément à la raison, elle-même doit se soumettre aux mystères révélés, qui la passent. »

« Oui , répondent les libertins, les faits prouvés par la raison prouveroient la religion, même dans ce qui passe la raison ; mais quelle démonstration peut-on avoir sur des faits, et principalement sur des faits merveilleux que l'esprit de parti peut avoir altérés ou supposés en tant de manières?

(1) Le titre Imitation de Pascal et la tournure de ces réflexions pourraient les faire regarder comme une critique de la manière de Pascal, qui rapporte quelquefois des objections contre la religion, sans se mettre en peine de les détruire, comme dans cette réflexion : Les impies qui font profession de suivre la raison, etc. IIe part. art. XVIII, des PensCcïde M. Pascal; et celte autre : Par les partis, etc. B.

MELANGES

« Une seule démonstration, ajoutent-ils, doit prévaloir sur les plus fortes et les plus nombreuses apparences. »

Ainsi la plus grande probabilité de nos miracles ne contrebalanceroit pas une démonstration de la contradiction de nos mystères, supposé que l'on en eût une.

Il est donc question de savoir qui a pour soi la démonstration ou l'apparence. S'il n'y avoit que des apparences dans les deux partis, dès lors il n'y auroit plus de règle ; car comment compter et peser toutes ces probabilités? S'il y avoit au contraire des démonstrations des deux côtés, on seroit dans la même peine, puisque alors la démonstration ne distingueioit plus la vérité. Ainsi la vraie religion n'est pas seulement obligée de se démontrer, mais il faut encore qu'elle fasse voir qu'il n'y a de démonstration que de son côté. Aussi le fait-elle, et ce n'est pas sa faute si les théologiens, qui ne sont pas tous éclairés, ne choisissent pas bien leurs preuves.

Du stoïcisme et du christianisme.

Les stoïciens n'étoient pas prudents, car ils promettoient le bonheur dèscette vie, dont nous connoissons tous par expérience les misères. Leur propre conscience devoit les accuser et les convaincre d'imposture.

Ce qui distingue notre sainte religion de cette secte, c'est qu'en nous proposant, comme ces philosophes, des vertus surnaturelles, elle nous donne des secours surnaturels. Les libertins disent qu'ils ne croient pas à ces secours ; et la preuve qu'ils donnent de leur fausseté, c'est qu ils prétendent être aussi honnêtes gens que les vrais dévots, et qu'à leur avis un Socrate, un Trajan et un Marc-Aurèle valoient bien un David et un Moïse ; mais ces raisons-là sont si foibles qu'elles ne méritent pas qu'on les combatte.

Illusions de l'impie.

La religion chrétienne, qui est la dominante dans ce continent, y a rendu les Juifs odieux et les empêche de former des établissements. «Ainsi les prophéties, dit l'insensé, s'accomplissent par la tyrannie de ceux qui les croient et que leur religion oblige, de les accomplir. »

« Les Juifs, continue cet impie, ont été devant Jésus Christ haïs et séparés de tous les peuples de la terre ; ils ont été dispersés et méprisés comme ils le sont. Cette dernière dispersion à la vérité est plus affreuse; car elle est plus longue et elle n'est pas accompagnée des mêmes consolations -, cependant, ajoute l'impie, leur état présent n'est pas assez différent, de leurs calamités passées pour leur paroître un motif indispensable de conversion. »»

««Toute notre religion, poursuit-il, est appuyée sur l'immortalité de l'âme, qui n'étoit pas un dogme de foi chez les Juifs -, comment donc at-on pu nous dire de deux religions différentes dans un objet capital, qu'elles ne composent qu'une seule et même doctrine? Quel est le sectaire ou l'idolâtre qui ne prouvera pas la perpétuité de sa foi, si une telle diversité dans un tel article ne la détruit pas?»

On dit ordinairement : « Si Moïse n'avoit pas desséché les eaux de la mer, auroit-il eu l'imprudence de l'écrire à la face de tout un peuple qu'il prenoit à témoin de ce miracle?*» Voici la réponse de l'impie : « Si ce peuple eût passé la mer au travers des eaux suspendues, s'il eût été nourri pendant quarante ans par un miracle continuel, auroit-il eu l'imbécillité d'adorer un veau à la face de Dieu qui se manifestoit par ces prodiges, et de son serviteur Moïse! »

J'ai honte de répéter de pareils raisonnements. Voilà cependant les plus fortes objections de l'impiété ; cette extrême foiblesse de leurs discours n'est-elle pas une preuve sensible de nos vérités?

Vanité des philosophes.

« Foibles hommes, s'écria un orateur , osez vous vous fier encore aux prestiges de la raison qui vous a trompés tant de fois? Avez-vous oublié ce qu'est la vie et la mort qui va la finir? Ensuite il leur peint avec force la terrible incertitude de l'avenir, la fausseté ou la foiblesse des vertus humaines, la rapidité des plaisirs qui s'effacent comme des songes et s'enfuient

VAUVENARGUES

avec la vie; il profite du penchant que nous avons à craindre ce que nous ne connoissons pas et à souhaiter quelque chose de meilleur que ce que nous connoissons ; il emploie les menaces et lespromesses, l'espérance et la crainte, vrais ressorts de l'esprit humain qui persuadent hien mieux que la raison ; il nous interroge nousmêmes et nous dit : « N'est-il pas vrai que vous n'avez jamais été solidement heureux? » Nous en convenons. « N'est-il pas vrai que vous n'avez aucune certitude de ce qui doit suivre la mort? » Nous n'osons encore le nier. « Pourquoi donc, mes amis, continue-t-il, refuseriez-vous d'adopter ce qu'ont cru vos pères, ce que vous ont annoncé successivement tant de grands hommes, la seule chose qui puisse nous consoler des maux de la vie et de l'amertume de la mort? » Ces paroles prononcées avec véhémence nous étonnent, et nous nous disons les uns aux autres : « Cet homme connoit hien le cœur humain; il nous a convaincus de toutes nos misères. » Les

a-t-il guéries? répond un philosophe; non, il ne l'a pu. Vous a-t-il donné des lumières, continue-t-il, sur les choses qu'il vous a convaincus de ne pas savoir? Aucune. Que vous a-t-il donc enseigné? « II nous a promis, répondons-nous,, après cette vie, un bonheur éternel et sans mélange, et la possession immuable de la vérité. » « Eh! messieurs, dit ce philosophe, ne tient-il qu'à promettre pour vous convaincre? Croyezmoi, usez de la vie ; soyez sages et laborieux ; je vous prometsaussi que, s'il y a quelque chose après la mort, vous ne vous repentirez point de m' avoir cru. »

Ainsi un sophiste orgueilleux voudroit que l'on se confiât à ses lumières autant qu'on se confie à l'autorité de tout un peuple et de plusieurs siècles ; mais les hommes ne lui défèrent qu'autant que leurs passions le leur conseillent, et un clerc n'a qu'à se montrer dans une tribune pour les ramener à leur devoir, tant la vérité a de force.

LETTRES'

A M. DE VOLTAIRE

Nancy, le 4 avril 1743.

Il y a longtemps, monsieur, que j'ai une dispute ridicule et que je ne veux finir que par votre autorité : c'est sur une matière qui vous est connue. Je n'ai pas besoin de vous prévenir par beaucoup de paroles. Je veux vous parler de deux hommes que vous honorez, de deux hommes qui ont partagé leur siècle , deux hommes que tout le monde admire, en un mot Corneille et Racine; il suffit de les nommer. Après cela oserai-je vous dire les idées que j'en ai formées? en voici du moins quelques-unes.

Les héros de Corneille disent de grandes choses sans les inspirer, ceux, de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent et lon-

(1) Les lettres suivantes pourront paraître curieuses, en ce qu'elles apprennent quelle aurait été, sans Voltaire , l'opinion de Vauvenargues sur Corneille. La première contient en partic les réflexions dont se compose le fragment intitulé : Cor neilts et IXacinc, et d'autres réflexions qu'il supprima sans doule d'après l'autorité de Voltaire.

guement afin de se faire connoître, les autres se font connoître parce qu'ils parlent. Surtout Corneille paroit ignorer que les hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils disent.

Lorsque Racine veut peindre Acomat, il lui fait dire ces vers :

Quoi! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnoitroient la voix de leur visir ' ?

L'on voit dans les deux premiers vers un général disgracié qui s'attendrit au souvenir de sa gloire et sur l'attachement des troupes, dans les deux derniers un rebelie qui médite quelque dessein. Voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans aucune intention marquée. On en trouveroit un million d'exemples dans Racine plus sensibles que celui-ci ; c'est là sa manière de peindre. Il est

(i) lïajazet, actel.se. L

LETTRES

vrai qu'il la quitte un peu lorsqu'il met dans la bouche du même Acomat :

Et s'il faut que je meure , Mourons : moi , cher Osmin, comme un \isir ; et toi , Comme le favori d'un homme tel que moi '.

Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme ; mais je les cite parce qu'elles semblent imitées du style de Corneille, et c'est là ce que j'appelle en quelque sorte parler pour se faire connoître et dire de grandes choses sans les inspirer.

Je sais qu'on a dit de Corneille qu'il s'étoit attaché à peindre les hommes tels qu'ils devroient être. Il est donc sûr au moins qu'ils ne les a pas peints tels qu'ils étoient; je m'en tiens à cet aveu-là. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature. Les peintres n'ont pas eu la même présomption. Quand ils ont voulu peindre les esprits célestes, ils ont pris les traits de l'enfance. C'étoit néanmoins un beau champ pour leur imagination ; mais c'est qu'ils étoient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvoit donner de la vie à ses propres inventions. Si le grand Corneille, monsieur, avoit fait encore attention que tous les panégyriques étoient froids, il en auroit trouvé la cause en ce que les orateurs vouloient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Corneille n' avoit point de goût, parce que le bon goût n'étant qu'un sentiment vif et fidèle de la belle nature, ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent l'avoir que mauvais. Aussi l'a-t-il fait paroître, non-seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, ayant préféré les Latins et l'enflure des Espagnols aux divins génies de la Grèce.

Racine n'est pas sans défauts : quel homme en fut jamais exempt? mais lequel donna jamais au théâtre plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole et y versa plus de douceur? Quelle facilité, quelle abondance, quelle poésie, quelles images, quel sublime dans Athalie, quel art dans tout ce qu'il a fait, quel caractère ! et n'est-ce pas encore une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions et à

(1) Bajazet, acte IV, scène 7. B.

toute la véhémence et la naïveté du sentiment tout l'or de l'imagination? En un mot, il me semble aussi supérieur à Corneille parla poésie et le génie que par l'esprit, le goût et la délicatesse. Mais l'esprit principalement a manqué à Corneille, et lorsque je compare ses préceptes et ses longs raisonnements aux froides et pesantes moralités de Rousseau dans ses épîtres, je ne trouve ni plus de pénétration ni plus d'étendue d'esprit à l'un qu'à l'autre.

Cependant les ouvrages de Corneille sont en possession d'une admiration bien constante, et cela ne me surprend pas. Y a-t-il rien qui se soutienne davantage que la passion des romans? Il y en a qu'on ne relit guère, j'en conviens ; mais on court tous les ouvrages qui paroissent dans le même genre et l'on ne s'en rebute point. L'inconstance du public n'est qu'à l'égard des auteurs, mais son goût est constamment faux. Or, la cause de cette contrariété apparente, c'est que les habiles ramènent le jugement du public ; mais ils ne peuvent paà de même corriger son goût, parce que l'âme a ses inclinations indépendantes de ses opinions. Ce qu'elle ne sent pas d'abord, elle ne le sent point par degrés comme elle fait en jugeant, et voilà ce qui fait que l'on voit des ouvrages que le public critique après les maîtres, qui ne lui en plaisent pas moins, parce que le public ne les critique que par réflexion et les goûte par sentiment.

D'expliquer pourquoi les romans meurent dans un si prompt oubli et pourquoi Corneille soutient sa gloire, c'est là l'avantage du théâtre. On y fait revivre les morts, et comme on se dégoûte bien plus vite de la lecture d'une action que de sa représentation, on voit jouer dix fois «ans peine une tragédie très médiocre qu'on ne pourroit jamais relire. Enfin les gens du métier soutiennent les ouvrages de Corneille, et c'est là la plus forte objection. Mais peut-être y en a-t-il plusieurs qui se laissent emporter aux mêmes choses que le peuple. Il n'est pas sans exemple qu'avec de l'esprit on aime les fictions sans vraisemblance et les choses hors de la nature. D'autres ont assez de modestie pour déférer, au moins dans le public, à l'autorité du grand nombre et d'un siècle très respectable ; mais il y en a aussi que leur génie dispense de ces égards. J'ose dire, monsieur, que ces derniers ne se doivent qu'à la vérité ; c'est à eux

VAUVENARGUES

d'arrêter le progrès des erreurs. J'ai assez de connoissance, monsieur, de vos ouvrages pour connoître vos déférences, vos ménagements pour les noms consacrés par la voix publique; mais voulez-vous, monsieur, l'aire comme Despréaux, qui a loué toute sa vie Voiture et qui est mort sans avoir la force de se rétracter? . J'ose croire que le public ne mérite pas ce respect. Je vois que l'on parle partout d'un poète sans enthousiasme1, sans élévation, sans sublime ; d'un homme qui fait des odes par article, comme il disoit lui-même de M. de La Motte, et qui, n'ayant point de talents que celui de fondre avec quelque force dans ses poésies des images empruntées de divers auteurs, découvre partout, ce me semble, son peu d'invention. Si j'osois vous dire, monsieur, à côté de qui le public place un écrivain si médiocre, àqui même il se fait honneur de le préférer quelquefois ! mais il ne faut pas que cette injustice vous surprenne ni vous choque. De mille personnes qui lisent, il n'y en a peut-être pas une qui ne préfère en secret l'esprit de M. de Fontenelle au sublime de M. de Meaux et l'imagination des Lettres persanes à la perfection des Lettres provinciales, où l'on est étonné de voir ce que l'art a de plus profond, avec toute la véhémence et toute la naïveté de la nature. C'est que les choses ne font impression sur les hommes que selon la proportion qu'elles ont avec leur génie. Ainsi le vrai, le faux, le sublime, le bas, etc., tout glisse sur bien des esprits et ne peut aller jusqu'à eux \ c'est par- la même raison qui fait que les choses trop petites par rapport à notre vue lui échappent et que les trop grandes l'offusquent. D'où vient que tant de gens encore préfèrent à la profondeur méthodique de M. Locke la mémoire féconde et décousue de M. Bayle, qui, n'ayant pas peut-être l'esprit assez vaste pour former le pian d'un ouvrage régulier, entasse dans ses réflexions sur la comète tant d'idées philosophiques qui n'ont pas un rapport plus nécessaire entre elles que les fades histoires de madame de Villedieu3. D'où vient cela? toujours

(1) J.-R. Rousseau.

(2) C'est par, etc. Tel est le texte des différentes éditions, tel est celui du manuscrit. Il semble que, dans cette phrase, par est de trop; elle devient très ;claire en supprimant par , Ou nui fait, ou enfin et. fi.

f$i M;uï«>(..n11icrine Desjardios, marquise de Vilî«-«li--: i *: rfe

du même fonds. C'est que cette demi-profondeur de M. Eayle est plus proportionnée aux hommes.

Que si l'on se trompe ainsi sur des choses de jugement, combien à plus forte raison sur des matières de goût, où il faut sentir, ce me semble, sans aucune gradation, le sentiment dépendant moins des choses que de la vitesse avec laquelle l'esprit les pénètre.

Je parlerois encore là-dessus longtemps si je pouvois oublier à qui je parle. Pardonnez, monsieur, à mon âge et au métier que je fais le ridicule de tant de décisions aussi mal exprimées que présomptueuses. J'ai souhaité toute ma vie avec passion d'avoir l'honneur de vous voir, et je suis charmé d'avoir dans cette lettre une occasion de vous assurer du moins de l'inclination naturelle et de l'admiration naïve avec laquelle, monsieur, je suis du fond de mon cœur

Votre très humble et très obéissant serviteur,

VAUVENARGUES

Moii adresse est à Mancij,eapilaine au n'gimenl d'infanterie un Uni.

A M. DE VAUVENARGUES

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