‹ Choix de moralistes françaisChapitre 52 sur 509 · LIVRE I, GHAP. XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, GHAP. XVIII

jugement souvent faulx et indiscret du vulgaire. De ces deux faulx advis et rapports des sens et du vulgaire se forme en famé une inconsidérée opinion que nous prenons des choses, qu'elles sont bonnes ou mauvaises, utiles ou dommageables, à suyvre ou fuyr, qui est certainement une très dangereuse guide et téméraire maistresse ; car aussi-tost qu'elle est conceuë, sans plus rien déférer au discours et à l'entendement, elle s'empare de nostre imagination, et comme dedans une citadelle y tient fort contre la droicte raison ; puis elle descend en nostre cœur et remue nos affections, avec des mouvemens violens d'espérance, de crainte, de tristesse, de plaisir ; bref, faict soublever tous les fols et séditieux de l'ame qui sont les passions.

Je veux encore déclarer la mesme chose par une autre similitude de la police militaire. Les sens sont et sentinelles de l'ame, veillans pour sa conservation, et messagers ou courriers, pour servir de ministres et instrumens à l'entendement, partie souveraine de l'ame ; et pour ce faire ils ont receu puissance d'appercevoir les choses, en tirer les formes et les embrasser ou rejetter, selon qu'elles leur semblent agréables ou fascheuses, et qu'elles consentent ou s'accordent à leur nature ; or, en exerçant leur charge, ils se doibvent contenter de recognoistre et donner advis de ce qui se passe sans vouloir entreprendre de remuer les hautes et fortes puissances, et par ce moyen mettre tout en allarme et confusion ; ainsi qu'en une armée souvent les sentinelles, pour ne sçavoir pas le dessein du chef qui commande, peuvent estre trompés et prendre pour secours les ennemis desguisés qui viennent à eux, ou pour ennemis ceux qui viennent à leur secours , aussi les sens, pour ne pas comprendre tout ce qui est de la raison, sont souvent deceus par l'apparence et jugent pour amy ce qui nous est ennemy. Quand sur ce pensement, et sans attendre le commandement de la raison, ils viennent à remuer la puissance concupiscible et l'irascible, ils font une sédition et un tumulte en nostre ame pendant lequel la raison n'y est point ouye ni l'entendement obey.

Voyons maintenant leurs régi mens, leurs rangs, genres et espèces. Toute passion s'esmeut sur l'apparence et opinion ou d'un bien ou d'un mal ;»si d'un bien, et que l'ame le con-

JVlORAL.

sidere tel tout simplement, ce mouvement s'appelle amour 5 s'il est présent et dont l'ame jouysse en soy-mesme, il s'appelle plaisir et joye ; s'il est à venir, s'appelle désir ; si d'un mal comme tel simplement, c'est haine ; s'il est présent en nous-mesmes, c'est tristesse et douleur ; si en autruy, c'est pitié ; s'il est à venir, c'est crainte. Et celles-cy qui naissent en nous par l'objet du mal apparent que nous fuyons et abhorrons descendent plus avant en nostre cœur et s'enlèvent plus difficilement. Voylà la première bande des séditieux qui troublent le repos de nostre ame, sçavoir en la partie concupiscihle; desquels encore que les effects soient très dangereux, si ne sont-ils pas si violens que de ceux qui les suy vent ; car ces premiers mouvemens-là, formés en ceste partie par l'object qui se présente, passent incontinent en la partie irascible, c'est-à-dire en cet endroict où l'ame cherche les moyens d'obtenir ou esviter ce qui luy semble bon ou mauvais. Et lors tout ainsi comme une roue qui est desjà esbranlée venant à recevoir un nouveau mouvement tourne de grande vitesse, aussi l'ame desjà esmue de la première appréhension, ad joustant un second effort au premier, se manie avec beaucoup plus de violence qu'auparavant, et soubleve des passions bien plus puissantes et plus difficiles à dompter, d'autant qu'elles sont doubles et jà accouplées aux premières, se liant et soustenant les unes les autres par un mutuel consentement ; car les premières qui se forment sur l'object du bien apparent, entrant en considération des moyens de l'acquérir, excitent en nous ou l'espoir ou le desespoir. Celles qui se forment sur l'object du mal à venir font naistre, ou la peur, ou au contraire l'audace ; du mal présent, la cholere et le courroux, lesquelles passions sont estrangement violentes et renversent entièrement la raison, qu'elles trouvent desjà esbranlée. Voylà les principaux vents d'où naissent les tempestes de nostre ame , et la caverne d'où ils sortent n'est que l'opinion (qui est ordinairement faulse, vague, incertaine, contraire à nature, vérité, raison, certitude) que l'on a que les choses qui se presen tent à nous sont bonnes ou mauvaises ; car les ayant appréhendées telles, nous les recherchons ou fuyons avec véhémence, ce, sont nos pas sions.

DE LA SAGESSE, PAU CHARRON

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