CHAPITRE XX
De l'ambition.
L'ambition ( qui est une faim d'honneur et de gloire, un désir glouton et excessif de grandeur ) est une bien douce passion qui se coule aisément es esprits plus généreux et ne s'en tire qu'à peine. Nous pensons devoir embrasser le bien, et entre les biens nous estimons l'honneur plus que tout : voylà pourquoy nous le courons à force. L'ambitieux veust estre le premier ; jamais ne regarde derrière, mais tousjours devant, à ceux qui le précèdent ; et luy est plus grief d'en laisser passer un devant qu'il ne prend de plaisir d'en laisser mille derrière. Habet hoc vitium omnis ambitio, non respicitK Elle est double-, lune de gloire et honneur 5 l'autre de grandeur et commandement -, celle-là est utile au monde et en certains sens permise, comme il sera dict, ceste-cy pernicieuse.
L'ambition a sa semence et sa racine naturelle en nous. Il y a un proverbe qui dict que nature se contente de peu, et un autre tout contraire, que nature n'est jamais saoule n'y contente, tousjours désire, veut monter et s'enrichir, et ne va point seulement le pas, mais court à bride abbatue et se rue à la grandeur et à la gloire. Natura nostra imperii est avida, et ad implendam cupiditatem prœceps*. Et de force qu'ils courent, souvent se rompent le col, comme tant de grands hommes à la veillé et sur le poinct d'entrer et jouyr de la grandeur qui leur avoit tant cousté ; c'est une passion naturelle, très puissante, et enfin qui nous laisse bien tard, dont quelqu'un l'appelle la chemise de l'ame -, car c'est le dernier vice duquel elle se despouillle. Etiam sapientibus cupido gloriœ novissima eœuitur*.
L'ambition , comme c'est la plus forte et puissante qui soit, aussi est-elle la plus noble et hautaine; sa force et puissance se monstre en ce qu'elle maistrise et surmonte toutes au-
(1) Un des vices de l'ambition c'est qu'elle ne regarde point en arrière. Sén. Ëp. LXXIII.
(2) La nature de l'homme est d'être avide de commander, et rien ne l'arrête pour satisfaire celle passion.
Sm.l. Bellum jugurllilttum, c. 4, initio. G) La passion de la gloire est la dernière dont les Eagca niewe se dépouillent, tac. Uist, Uv, iv,c. u.
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très choses, et les plus fortes dû monde, toutes autres passions et cupidités, mesme celle de l'amour, qui semble toutesfois contester de la primauté avec ceste-cy, comme nous voyons en tous les grands, Alexandre, Scipion, Pompée et tant d'autres qui ont courageusement refusé de toucher les plus belles dames qui estaient en leur puissance , bruslant au reste d'ambition -, voire ceste victoire de l'amour servoit à leur ambition, surtout en César 5 car jamais homme ne fut plus adonné aux plaisirs amoureux et de tout sexe et de toutes sortes, tesmoins tant d'exploicts et. à Rome et aux pays estrangers, nj aussi plus soigneux et curieux de sa personne ; toutesfois l'ambition l'emportoit tousjours; jamais les plaisirs amoureux ne lui firent perdre une heure du temps qu'il p^uvoit employer à son agrandissement ; l'ambition regentoit en luy souverainement et le possedoit pleinement. Nous trouvons au rebours qu'en Marc-Antoine et autres la force de l'amour a faict oublier le soin et la conduicle des affaires. Mais quand toutes deux seroient en esgale balance, l'ambition emporteroit le prix. Ceux qui veulent l'amour plus forte disent qu'elle tient à l'ame et au corps et que tout l'homme en est possédé, voire que la santé en despend. Mais au contraire il semble que l'ambition est plus forte à cause qu'elle est toute spirituelle. Et de ce que l'amour tient aussi au corps, elle en est plus foible, car elle est subjecte à satiété et puis est capable de remèdes corporels, naturels et estrangers, comme l'expérience le monstre de plusieurs qui par divers moyens ont adoucy, voire esteint l'ardeur et la force de ceste passion. Mais l'ambition n'est capable de satiété, voire elle s'esguise par la jouissance, et n'y a remède pour l'esteindre, estant toute en l'ame mesme et en la raison.
Elle vainq aussi l'amour, non-seulement de sa santé, de son repos (car la gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger ensemble ) , mais encores de sa propre vie, comme monstra Agrippina, mère de Néron, laquelle désirant et consultant pour faire son fils empereur, et ayant entendu qu'il le seroit, mais qu'il luy cousteroit la vie, respondist le vray mot d'ambition : Occidat modo imperet 1 1
Tiercement l'ambition force toutes les loix
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et la conscience mesme, disant les docteurs de l'ambition qu'il faut estre partout homme de bien et perpétuellement obeyr aux loix, sauf au poinct de régner, qui seul mérite dispense, estant un si friand morceau qu'il vaut bien que l'on en rompe son jeusne : Si violandum est jus, regnandi causa violandum est; in cœteris pietatem colas1.
Elle foule et mesprise encore la révérence et le respect de la religion, tesmoins Hieroboam, Mahumet, qui ne se soucie et permet toute religion, mais qu'il règne, et tous les heresiarches qui ont mieux aimé estre chefs de party en erreur et menterie, avec mille desordres, qu'estre disciples de vérité; dont a dict l'apostre que ceux qui se laissent embabouiner à ceste passion et cupidité font naufrage ets'esgarent de la foy et s'embarrassent en diverses peines.
Bref elle force et emporte les propres loix de nature ; les meurtres de parens, enfans, frères, sont venus de là, tesmoins Absalon, Abimelech, Athalias, Romulus; Seï, roi des Perses, qui tua son père et son frère ; Soliman, Turc, ses deux frères. Ainsi rien ne peut résister à la force de l'ambition, elle met tout par terre : aussi est-elle hautaine, ne loge qu'aux grandes âmes, voire aux anges.
Ambition n'est pas vice ny passion de petits compagnons, ny de petits et communs efforts et actions journalières; la renommée et la gloire ne se prostitue pas à si vil prix; elle ne se donne et ne suytpas les actions, non-seulement bonnes et utiles, mais encore rares, hautes, difficiles, estranges et usitées. Ceste grande faim d'honneur et réputation basse et belistresse, qui la faict coquiner envers toutes sortes de gens et par tous moyens, voire abjects, à quelque vil prix que ce soit, est vilaine et honteuse; c'est honte d'estre ainsi honoré, il ne faut point estre avide de gloire plus que l'on n'en est capable ; de s'enfler et s'eslever pour toute action utile et bonne, c'est monstrer le cul en haussant la teste.
L'ambition a plusieurs et divers chemins et s'exerce par divers moyens. Il y a un chemin droict et ouvert, tel qu'ont tenu Alexandre,
(1) S'il faut \iolcr la loi, il faut la violer pour régner ; en toute nuire chose respecfcz-Ia religieusement. Cic. de Offic. liv. m, c. 3i, traduction d'un vers (.l'Euripide {in Pfitvui^
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
César, Themistocles et autres. Il y en a un autre oblique et couvert que tiennent plusieurs philosophes et professeurs de pieté, qui viennent au devant par derrière, semblables aux tireurs d'aviron, qui tirent et tendent au port luy tournant le dos. Ils se veulent rendre glorieux de ce qu'ils mesprisent la gloire. Et certes il y a plus de gloire à fouler et refuser les grandeurs qu'à les désirer et jouir, comme dict Platon à Diogenes ; et l'ambition ne se conduict jamais mieux selon soy que par une voye esgarée et inusitée.
C'est une vraye folie et vanité qu'ambition, car c'est courir et prendre la fumée au lieu de la lueur, l'ombre pour le corps, attacher le contentement de son esprit à l'opinion du vulgaire, renoncer volontairement à sa liberté pour suivre la passion des autres, se contraindre à desplaire à soy-mesme pour plaire aux regardans, faire pendre ses affections aux yeux d'autruy, n'aymer la vertu qu'autant qu'elle plaist au vulgaire, faire du bien non pour l'amour du bien, mais pour la réputation. C'est ressembler aux tonneaux qu'on perce ; l'on n'en peust rien tirer qu'on ne leur donne du vent.
L'ambition n'a point de borne-, c'est un gouffre qui n'a ny fond ny rive ; c'est le vuide que les philosophes n'ont encores pu trouver en la nature, un feu qui s'augmente avec la nourriture que l'on luy donne. En quoy elle paye justement son maistre , car l'ambition est juste seulement en cela qu'elle suffit à sa propre peine et se met elle-mesme au tourment. La roue d'Ixion est le mouvement de ses désirs, qui tournent et retournent continuellement du haut en bas et ne donnent aucun repos à son esprit.
Ceux qui veulent flatter l'ambition disent qu'elle sert à la vertu et est un aiguillon aux belles actions \ car pour elle on quitte les autres vices, et enfin elle-mesme pour la vertu 5 mais tant s'en faut, l'ambition cache bien quelques fois les vices, mais ne les oste pas pourtant, ains les couvre pour un temps soubs les trompeuses cendres d'une malicieuse feintise, avec espérance de les renflammer tout à faict quand ils auront acquis assez d'authorité pour les faire régner publiquement et avec impunité. Les serpens ne perdent pas leur venin pour estre engourdis par le froid , ny l'ambitieux ses vices pour les couvrir par une froide dissimula-
tion. Car quand il est parvenu où il se demandoit, il faict sentir ce qu'il est; et quand l'ambition quitteroit tous ses autres vices, si ne quitte-t-elle jamais soy-mesme. Elle pousse aux belles et grandes actions, le profit en revient au public; mais qui les faict n'en vaut pas mieux ; ce ne sont œuvres de vertu , mais de passion. Elle se targue aussi de ce beau mot : Nous ne sommes pas nays pour nous, mais pour le public \ les moyens que nous tenons à monter, et après estre arrivés aux estats et charges , monstrent bien ce qui en est : que ceux qui sont en la danse se battent la conscience, et trouveront qu'il y a autant ou plus du particulier que du public.
Advis et remèdes particuliers contre ce mal seront liv. III, chap. xlii.