CHAPITRE XXI
De l'avarice et sa contre passion.
Aymer et affectionner les richesses, c'est avarice; non-seulement l'amour et l'affection, mais encores tout soing curieux entour les richesses, sent son avarice, leur dispensation mesme, et la libéralité trop attentivement ordonnée et artificielle ; car elles ne valent pas une attention ny un soing pénible.
Le désir des biens et le plaisir à les posséder n'a racine qu'en l'opinion ; le desreiglé désir d'en avoir est une gangrené en nostre ame qui, avec une venimeuse ardeur, consomme nos naturelles affections pour nous remplir de virulentes humeurs. Sitost qu'elle s'est logée en nostre cœur , l'honneste et naturelle affection que nous devons à nos parens et amis et à nousmesmes, s'enfuit. Tout le reste comparé à nostre profit ne nous semble rien ; nous oublions enfin et mesprisons nous-mesmes nostre corps et nostre esprit pour ces biens ; et comme l'on dict, nous vendons nostre cheval pour avoir du foin.
Avarice est passion vilaine et lasche des sots populaires qui estiment les richesses comme le souverain bien de l'homme, et craignent la pouvreté comme son plus grand mal , ne se contentent jamais des moyens nécessaires qui ne sont refusés à personne ; ils poisent les biens dedans les balances des orfèvres, mais nature nous apprend à les mesurer à l'aulne de la nécessité. Mais quelle folie que d'adorer ce que