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CHAPITRE XXV

De la cholere.

La cholere est une folle passion qui nous pousse entièrement hors de nous, et qui, cherchant le moyen de repousser le mal qui nous menace ou qui nous a desià atteinct, faict bouillir le sang en nostre cœur, et levé de furieuses vapeurs en notre esprit, qui nous aveuglent et

(l) On se donne beaucoup de mal pour le superflu. Skn. Ep. IV.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

nous précipitent à tout ce qui peut contenter le désir que nous avons de nous venger. C'est une courte rage, un chemin à la manie ; par sa prompte impétuosité et violence elle emporte et surmonte toute passion : Repentina et univer sa vis ejus est1.

Les causes qui disposent à la cholere sont foiblesse d'esprit, comme nous voyons par expérience les femmes, vieillards, enfans malades, estre plus choleres. Invalidum omne natura guerulumest^. L'on se trompe de penser qu'il y a du courage où y a de la violence ; les mouvemens violens ressemblent aux efforts des enfans et des vieillards, qui courent quand ils pensent cheminer: il n'y a rien si foible qu'un mouvement desreiglé, c'est lascbeté et foiblesse que se cholerer. Maladie d'esprit qui le rend tendre et facile aux coups, comme les parties ulcérées au corps, ou la santé intéressée s'estonne et blesse de peu de chose : nusquam sine guerela œgra tangunturz; la perte d'un denier ou l'omission d'un gain met en cholere un avare ; un rire ou regard de sa femme courrouce un jaloux. Le luxe, la vaine délicatesse , ou amour particulier, qui rend l'homme chagrin et despiteux, le met en cholere pour peu qu'il luy arrive mal à propos : Nulla res magis iracundiam alit guam luxuria*. Cet amour de petites choses, d'un verre, d'un chien, d'un oyseau, est une espèce de folie qui nous travaille et nous jette souvent en cholere. Curiosité trop grande : Qui nimisinguirit seipsum inquiétât^. C'est aller quester, et de gayeté de cueur se jetter en la cholere, sans attendre qu'elle vienne. Sœpe ad nos ira venit, sœpius nos ad illam6. Légèreté à croire le premier venu. Mais la principale et formelle, c'est l'opinion d'estre mesprisé et autrement traitté que ne devons , ou de faict ou de parole et contenance : c'est d'où les choleres se prétendent justifier.

(1) Sa violence est soudaine et universelle. Sén. de Ira.

(2) Tout ce qui est faible est naturellement porté a se plaindre. Id. ibid.

(3) On ne touche pas une partie malade sans exciter des plaintes. Id. ibid. liv. III , c. 3.

(4) Rien ne porte plus à la colère que la mollesse. Id. ibid. liv. II , c. 20.

(5) Celui qui se livre à trop de recherches se tourmente lui-même. Id. ibid. liv. I , c. 1.

(6) Souvent la colère vient au-devant de nous, mais nous allons souvent aussi au-devant d'elle. Id. ibid. liv. m, c. 12.

Ses signes et symptômes sont très manifestes, et plus que de toute autre passion, et si estranges qu'ils altèrent et changent Testât entier de la personne, le transforment et défigurent : ut sit difficile utrum magis detestabile vitium, aut déforme1. Les uns sont externes, la face rouge et difforme, les yeux enflambés, le regard furieux, l'oreille sourde, la bouche escumante, le cueur halletant, le pouls fort esmeu, les veines enflées, la langue bégayante, les dents serrées, la voix forte et enrouée, le parler précipité, bref elle met tout le corps en feu et en fièvre. Aucuns s'en sont rompu les veines ; l'urine leur a esté supprimée 5 la mort s'en est ensuivie. Quel doit estre Testât de l'esprit au dedans, puisqu'il cause un tel desordre au dehors ! La cholere du premier coup en chasse et bannit loing la raison et le jugement, affin que la place luy demeure toute entière : puis elle remplit tout de feu, fumée, ténèbre, bruict, semblable à celuy qui mist lemaistrehorsla maison, puis y mist le feu et se brusla vif dedans ; et comme un navire qui n'a ny gouvernail, ny patron, ny voiles, ny aviron, qui court fortune à la mercy des vagues, vents et tempestes, au milieu de la mer courroucée.

Les effects sont grands, souvent bien misérables et lamentables. La cholere premièrement nous pousse à l'injustice, car elle se despite et s'esguise par opposition juste et par la cognoissance que Ton a de s' estre courroucé mal à propos. Celuy qui est esbranlé et courroucé soubs une faulse cause > si Ton luy présente quelque bonne deffense ou excuse, il se despite contre la vérité et l'innocence. Pertinaciores nos facit iniquitas irœ, quasi argumenlum sit juste irascendi, graviter irasci-. L'exemple de Piso sur ce propos est bien notable, lequel, excellent d'ailleurs en vertu ( ceste histoire est assez cognue), meu de cholere, en fit mourir trois injustement, et par une trop subtile accusation les rendit coulpables pour en avoir trouvé un innocent contre sa première sentence. Elle s'esguise aussi par le silence et la froideur, par où Ton pense estre desdaigné, et soy et sa cholere : ce qui est propre aux fem-

(1) De manière qu'il est difficile de dire si ce vice est plus détestable que difforme. Sén. de Ira, liv. I , c. 10.

(2) Une colère injuste nous rend plus opiniâtres, comme si une grande colère était la preuve d'une juste colère.

Id. ibid. liv. ni , c. 29.

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