LIVRE I, CHAP. XXV
mes, lesquelles souvent se courroucent, affin que l'on se contrecourrouec, et redoublent leur cholere jusqu'à la rage, quand elles voyent que Tonne daigne nourrir leur courroux : ainsi se monstre bien la cbolere estre beste sauvage, puisque, ny par deffense ou excuse, ny par non défense et silence, elle ne se laisse gaigner ny adoucir. Son injustice est aussi en ce qu'elle veut estre juge et partie, qu'elle veut que tous soient de son party, et s'en prend à tous ceux qui ne luy adberent. Secondement, pource qu'elle est inconsidérée et estourdie, elle nous jette et précipite en de grands maux, et souvent en ceux mesme que nous fuyons ou procurons à autruy, dat panas dum exigit \ ou autres pires. Ceste passion ressemble proprement aux grandes ruines, qui se rompent sur ce sur quoy elles tombent : elle désire si violemment le mal d'autruy, qu'elle ne prend pas garde à esviter le sien : elle nous entrave et nous enlace, nous faict dire et faire choses indignes, honteuses et messeantes. Finalement elle nous emporte si outrement qu'elle nous faict faire des choses scandaleuses et irréparables, meurtres, empoisonnemens, trahisons, dont après s'ensuivent de grands repentirs : tesmoin Alexandre-le- Grand, après avoir tué Clytus, dont disoit Pythagoras que la fin de la cholere estoit le commencement du repentir.
Ceste passion se paist en soy, se flatte et se chatouille, voulant persuader qu'elle a raison, qu'elle est juste, s'excusant sur la malice et indiscrétion d' autruy ; mais l'injustice d' autruy ne la sçauroit rendre juste, ny le dommage que nous recevons d' autruy * nous la rendre utile : elle est trop estourdie pour rien faire de bien ; elle veut guarir le mal par le mal : donner à la cholere la correction de l'offense seroit corriger le vice par soy-mesme. La raison qui doit commander en nous ne veut point de ces officiers-là, qui font de leur teste sans attendre son ordonnance ; elle veut tout faire par compas comme la nature, et pour ce la violence ne luy est pas propre. Mais quoy, direzvous, la vertu verra-t-elle l'insolence du vice sans se despiter? aura-t-elle si peu de liberté qu'elle ne s'ose courroucer contre les meschans? La vertu ne veut point de liberté indécente ; il ne faut pas qu'elle tourne son cou-
(1) 11 est puni quand il veut punir.
Moral,
rage contre soy, ny que le mal d'autruy la puisse troubler : le sage doibt aussi bien supporter les vices des meschans sans cholere, que leur prospérité sans envie. Il faut qu'il endure les indiscrétions des téméraires avec la mesme patience que le médecin faict les injures du phrenetique. Il n'y a pas plus grande sagesse, ny plus utile au monde, que d'endurer la folie d'autruy ; car autrement il nous arrive que, pour ne la vouloir pas endurer, nous la faisons nostre. Cecy qui a esté dict si au long de la cholere convient aussi aux passions suivantes , hayne, envie, vengeance, qui sont choleres formées.
Advis et remèdes particuliers contre ce mal sont liv. III, chapitre xxxi.