‹ Choix de moralistes françaisChapitre 72 sur 509 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Crainte,

La crainte et l'appréhension du mal advenir, laquelle nous tient perpétuellement en cervelle et devance les maux dont la fortune nous menace. Nous ne parlons ici de la crainte de Dieu,

(1) Les douleurs légères s'exhalent en paroles , les grandes gardent un silence stuplde. Sén. Hipp. acte n, c. 3.

* Variante. Or c'est passion d'ame foible; c'est une sotte et féminine pitié, qui vient de mollesse et foiblesse d'ame esmeuc et troublée ; elle loge volontiers aux femmes :«nfaus, aux âmes cruelles et malicieuses.

DE LA SAGESSE, l'Ali CHARRON.

tant recommandée en l'Escriture, ni mesme de toute celle qui vient d'amour, et est un doux respect envers la chose aymée, louable aux subjects, et tous inférieurs envers leurs supérieurs ; mais de la vicieuse qui trouble et afflige, qui est l'engeance de pesché, besongne de la honte, toutes deux d'une ventrée sorties du maudit et clandestin mariage de l'esprit humain avec la persuasion diabolique : timui eo quod nudas essem, et abscondi me1.

C'est une passion faulse et malicieuse, et ne peut rien sur nous qu'en nous trompant et séduisant ; elle se sert de l'advenir où nous ne voyons goutte et nous jette là dedans comme dedans un lieu obscur; ainsi que les larrons font la nuict, afin d'entreprendre sans estre recognus et donner quelque grand effroy avec peu de subject ; et là elle nous tourmente avec des masques de maux, comme l'on faict des fées aux petits enfans ; maux qui n'ont qu'une simple apparence et n'ont rien en soy pour nous nuire et ne sont maux que pource que nous les pensons tels. C'est la seule appréhension que nous en avons qui nous rend mal ce qui ne l'est pas et tire de nostrc bien mesme du mal pour nous en affliger. Combien en voyonsnous tous les jours qui, de crainte de devenir misérables, le sont devenus tout à faict et ont tourné leurs vaines peurs en misères certaines ! combien qui ont perdu leurs amis pour s'en deffier ! combien de malades de peur de l'estre ! Tel a tellement appréhendé que sa femme lui faulsoit la foy qu'il en est seiche de langueur; tel a tellement appréhendé lapouvreté qu'il en est tombé malade -, bref il y en a qui meurent de la peur qu'ils ont de mourir ; et ainsi peust-on dire de tout ce que nous craignons ou de la pluspart : la crainte ne sert qu'à nous faire trouver ce que nous fuyons. Certes la crainte est de tous maux le plus grand et le plus fascheux; car les autres maux ne sont maux que tant qu'ils sont, et la peine n'en dure que tant que dure la cause; mais la crainte est de ce qui est et de ce qui n'est point et de ce qui par adventure ne sera jamais, voire quelques fois de ce qui ne peut du tout estre. Voylà donc une passion ingénieusement malicieuse et tyrannique qui tire d'un mal imaginaire des vrayes et bien poignantes douleurs, et puis fort ambitieuse de

(l) J'ai craint parce que j'étais nu, et je me suis caché. Gcm. c, 3, v. 10.

courir au devant des maux et les devancer parpensée et opinion. î

La crainte non-seulement nous remplit de ; maux et souvent à faulses enseignes, mais encores elle gaste tout le bien que nous avons et tout le plaisir de la vie, ennemie de nostre repos; il n'y peut avoir plaisir de jouyr du bien que l'on craint de perdre ; la vie ne peut estre plaisante si l'on craint de mourir. Le bien, disoit un ancien, ne peut apporter plaisir, sinon celuy à la perte duquel l'on est préparé.

C'est aussi une estrange passion, indiscrète et inconsidérée ; elle vient aussi souvent de faute de jugement que de faute decueur; elle vient des dangers et souvent elle nous jette dedans les dangers ; car elle engendre une faim inconsidérée d'en sortir, et ainsi nous estonne, trouble et empesche de tenir l'ordre qu'il faut pour en sortir ; elle apporte un trouble violent par lequel l'ame effrayée se retire en soy-mesme et se débat pour ne voyr le moyen d'esviter le danger qui se présente. Outre le grand descouragement qu'elle apporte, elle nous saisit d'un tel eslonnemcnt que nous en perdons le jugement et ne se trouve plus de discours en nous, nous faict fuyr sans qu'aucun nous poursuive, voire souvent nos amis et le secours : adeo pavor etiam auxilia formidat1. Il y en a qui en sont devenus insensés ; voire mesme les sens n'ont plus leur usage ; nous avons les yeux ouverts et n'en voyons pas, on parle à nous et nous n'escoutons pas, nous voulons fuyr et ne pouvons marcher.

La médiocre nous donne des ailes aux talons ; la plus grande nous cloue les pieds et les entrave. Ainsi la peur renverse et corrompt l'homme entier et l'esprit, pavor sapientiam omnem mihi ex anima expectorât*2 , et le corps,

Obstupui, slcteruniquc coince, vox faucibus hœsit0.

Quelques fois tout à coup, pour son service, elle se jette au desespoir, nous remet à la vaillance, comme la légion romaine soubs le consul Sempronius contre Annibal. Audacem fecerat ipse timor4. Il y a bien des peurs et frayeurs

(1) Tant la peur redoute même les secours.

Quint.-Curt. Iiv. 5, c. 56. (-2) La peur chasse de mon esprit toute sagesse. (5) Je me lus, mes cheveux se dressèrent sur ma tôle, cl nia voix expira dans ma bouche. Ytr.c. Enéide. fi) La crainte même l'avait rcm'u audacieux.

Page 1