‹ Choix de moralistes françaisChapitre 74 sur 509 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Nous avons considéré l'homme tout entier et simplement en soy -, maintenant considerons-le par comparaison avec les autres animaux, qui est un très beau moyen de le cognoistre. Ceste comparaison est de grande estendue, a force pièces, de grande science et importance, très utile si elle est bien faicte; mais qui la fera? l'homme? il est partie et suspect, et de faict il n'y procède pas de bonne foy. Cela se monstre bien en ce qu'il ne tient point de mesure et de médiocrité. Tantost il se met beaucoup au dessus de tout et s'en dict maistre, desdaigne le reste ; il leur taille les morceaux et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon luy semble. Tantost comme par despit il se met beaucoup audessoubs, il gronde, seplainct, injurie nature comme cruelle marastre, se faict le rebut et le plus misérable du monde. Or tous les deux sont esgalement contre raison , vérité et modestie. Mais comment voulez-vous qu'il chemine droictement et également avec les autres animaux, veu qu'il ne le faict pas avec l'homme son campagnon, ny avec Dieu, comme se monstrera? Elle est aussi fort difficile à faire ; car comment peut l'homme cognoistre les bransles internes et secrets des animaux , ce qui se remue au dedans d'eux ? Or estudions à la faire sans passion.

Premièrement la police du monde n'est point si fort inégale, si difforme et desreiglée, et n'y a point si grande disproportion entre ses pièces que celles qui s'approchent et se touchent ne se ressemblent peu plus, peu moins. Ainsi y at-il un grand voisinage et cousinage entre l'homme et les autres animaux. Ils ont plusieurs choses pareilles et communes; et ont

(1) Des terreurs venues du ciel , aux hommes fjui sèchent de frayeur. L,vc. Ev.wj. c. 31, v. 86,

aussi des différences, mais non pas si fort eslongnées ni dispareillées qu'elles ne se tiennent ; l'homme n'est du tout au dessus ny du tout au dessoubs. Tout ce qui est soubs le ciel, dict la sagesse de Dieu, court mesme fortune. Parlons premièrement des choses qui leur sont communes et à peu près pareilles, qui sont engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre, mourir. Idem inleritus hominis et jumentorum ; et œqua ulriusque conditio1. Et ce sera contre ceux qui se plaignent, disans que l'homme est le seul animal disgracié de la nature, abandonné, nud sur la terre nue, sans couvert, sans armes, lié, garotté, sans instruction de ce qui luy est propre, là où tous les autres sont revestus de coquilles, gousses, escosses, poils, laine, bourre, plumes, escailles^armésdegrosses dents, cornes, griffes pour assaillir et deffendre ; instruicts à nager, courir, voler, chanter, chercher sa pasture ; et l'homme ne sçait cheminer, parler, manger, ny rien que pleurer sans apprentissage et peine. Toutes ces plainctes, qui regardent la composition première et condition naturelle , sont injustes et fausses ; nostre peau est aussi suffisamment pourveue contre les injures du temps que la leur, tesmoins plusieurs nations (comme a esté dict) qui n'ont encore sceu que c'est que vestemens; et nous tenons aussi deseouvertes les parties qu'il nous plaist, voire les plus tendres et sensibles, la face, la main, l'estomach, les dames mesme délicates, la poitrine. Les liaisons et emmaillottemens ne sont point nécessaires, tesmoins les Lacedemoniens et maintenant les" Suisses, Allemans, qui habitent les pays froids, les Basques et les vagabonds qui se disent Egyptiens. Le pleurer est aussi commun aux bestes ; la pluspart des animaux se plainct, ge-

(i) La mort de l'homme cl celle des bclcs de somme 60Ut pareilles, et leur condition est égale, sectes-, c. 3«

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

mit quelque temps après leur naissance. Quant aux armes, nous en avons de naturelles, et plus de mouvemens des membres, et en tirons plus de service naturellement et sans leçon. Si quelques bestes nous surpassent en cet endroict, nous en surpassons plusieurs autres. L'usage du manger est aussi en eux et en nous tout naturel et sans instruction. Qui doubte qu'un enfant arrivé à la force de se nourrir ne sceust quester sa nourriture? Et la terre en produict et luy en offre assez pour sa nécessité, sans autre culture et artifice, tesmoins tant de nations, qui, sans labourage, insdustrie et soing aucun, vivent plantureusement. Quant au parler, l'on peut bien dire que s'il n'est point naturel, il n'est point nécessaire ; mais il est commun à l'homme avec tous animaux. Qu'est-ce autre chose que parler cesie faculté que nous leur voyons de se plaindre, se resjouir, s'entr'appeller au secours, se convier à l'amour? Et comme nous parlons par gestes et par mouvement des yeux, de la teste, des mains, des espaules ( en quoy se l'ont sçavans les muets), aussi font les bestes, comme nous voyons en celles qui n'ont pas de voix, lesquelles toutesfois s'entrefont des offices mutuels; et comme à certaine mesure les bestes nous entendent, aussi nous les entendons. Elles nous flattent, nous menacent, nous requièrent et nous elles. Nous parlons à elles et elles à nous ; et si nous ne nous entr'entendons parfaictement , à qui tient-il? à elles ou à nous? c'est à deviner. Elles nous peuvent bien estimer bestes par ceste raison, comme nous elles ; mais encore nous reprochent-elles que nous ne nous entr'entendons pas nous-mesmes. Nous n'entendons pas les Basques, les Bretons, et elles s'entr' entendent bien toutes, non seulement de mesme espèce, mais qui plus est de diverses; en certain abboyer du chien, le cheval cognoist qu'il y a de la cholere ; et en autre voix il cognoist qu'il n'y en a point. Au reste elles entrent en intelligence avec nous. En la guerre, aux combats, les elephans, les chiens, les chevaux s'entendent avec nous, font leurs mouvemens accordans à poursuyvre, arrester, donner, reculer, ont paye, solde et part au butin, comme il s'est practiqué en la nouvelle conqueste des Indes. Voylà des choses communes à tous et à peu près pareilles.

Venons aux différences et advantages des

uns sur les autres. L'homme est singulier et excellent en aucunes choses par dessus les animaux ; et en d'autres les bestes ont le dessus, affin que toutes choses soyent ainsi entrelassées et enchaînées en cette generalle police du monde et de nature. Les advantages certains de l'homme sont les grandes facultés de l'ame, la subtilité, vivacité et suffisance d'esprit à inventer, juger, choisir; la parole pour demander et offrir ayde et secours ; la main pour exécuter ce que l'esprit aura desoy inventé et apprins d'autruy -, la forme aussi du corps , grande diversité de mouvemens des membres dont il tire plus de service de son corps.

Les advantages des bestes, certains et hors de dispute, sont ou généraux ou particuliers. Les généraux sont santé et vigueur du corps, beaucoup plus entière, forte et constante en elles, parmi lesquelles ne se trouve point tant de borgnes, sourds, boiteux, muets, maladifs, défectueux et mal nais, comme parmi les hommes. Le serein ne leur nuict point, ne sont subjectes aux defluxions, d'où sont causées presque toutes maladies ; l'homme couvert de toict et de pavillon à peine s'en peust-il garder. Modération d'appétits et d'actions; innocence, seureté, repos et tranquillité de vie; une liberté pleine et entière sans honte, crainte, ny cérémonie aux choses naturelles et licites ( car l'homme est seul qui a à se desrober et se cacher en ses actions, et duquel les deffauts et imperfections offensent ses compagnons ), exemption de tant de vices et desreiglemens, superstition, ambition, avarice, envie ; les songes mesme de nuict ne les travaillent point comme l'homme, ny tant de fantaisies et pensemens. Les particuliers sont l'habitation et demeure pure, haute, saine et plaisante des oyseaux en la région de l'air. La suffisance d'aucuns arts, comme de bastir aux arondelles et autres oyseaux, tistre et coudre aux aragnées, de la médecine en plusieurs animaux, musique aux roussignols. Les effects et propriétés merveilleuses, inimitables, voire inimaginables, comme la propriété du poisson rémora à arrester les plus grands vaisseaux de mer, comme il se lit de la galère capitanesse de Marc-Antoine et le mesme de celle de Caligula; de la torpille à endormir les membres d'autruy bien eslongnés et sans le toucher; du hérisson à pressentir les vents, du caméléon et du poulpe à prendre les couleurs.

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