I. Vanité
La vanité est la plus essentielle et propre qualité de l'humaine nature. Il n'y a point d'autre chose en l'homme, soit malice , malheur, inconstance, irrésolution (et de tout cela y en a tousjours à foison ) tant comme de vile inanité , sottise et ridicule vanité. Dont rencontroit mieux Democrite se riant et mocquant par desdain de l'humaine condition qu'Heraclite qui pleuroit et s'en donnoit peine, par où il tesmoignoit d'en faire compte et estime , et Diogenes qui donnoit du nais que Tymon le hayneux et fuyard des hommes. Pindare l'a exprimé plus au vif que tout autre par les deux plus vaines choses du monde , l'appellant songe de l'ombre, ov.tar oveipoç av6^w7rof *. C'est ce qui a poussé les sages à un si grand mespris des hommes ; dont leur estant parlé de quelque grand dessein et belle entreprinse, la jugeant telle, souloient dire que le monde ne valoit pas que l'on se mist en peine pour luy ( ainsi respondit Statiliusà Bru tus, luy parlant delà conspiration contre César) que le sage ne doibt rien faire que pour soy , que ce n'est raison que les sages et la sagesse se mettent en danger pour des sots.
Ceste vanité se desmontre et tesmoigne en plusieurs manières ; premièrement en nos pensées et entretiens privés, qui sont bien souvent plus que vains, frivoles et ridicules ; auxquels toutesfois nous consommons grands temps, et ne le sentons point. Nous y entrons, y séjournons et en sortons insensiblement, qui est bien double vanité et grande inadvertance de soy. L'un, se promenant en une salle regarde à com-
* Variante. Or nous considérons icy l'homme plus au vif que n'avons encore faict , et le pinceroas où il ne se demangeoit pas, et rapporterons tout a ces cinq poincts; vanité, lolblesse, inconstance, etc.
(1) L'homme est le songe de l'ombre.
passer ses pas d'une certaine façon sur les carreaux ou tables du plancher. Cest autre discourt en son esprit longuement et avec attention comment il se comporteroit s'il estoit roy, pape ou autre chose qu'il sçait ne pouvoir jamais estre ; et ainsi se paist de vent et encores de moins, car de chose qui n'est et ne sera point ; cestuy-cy songe fort comment il composera son corps, ses contenances, son maintien , ses paroles d'une façon affectée, et se plaist à le faire comme de chose qui luy sied fort bien, et à quoy tous doivent prendre plaisir. Mais quelle vanité et sotte inanité en nos désirs et souhaits, d'où naissent les créances et espérances encores plus vaines ! et tout cecy n'advient pas seulement lorsque n'avons rien à faire et que sommes engourdis d'oisiveté, mais souvent au milieu et plus fort des affaires, tant est naturelle et puissante la vanité, qu'elle nous desrobe et nous arrache des mains de la vérité, solidité et substance des choses pour nous mettre au vent et au rien.
Encores une plus sotte vanité est ce soin pénible de ce qui se fera icy après qu'en serons partis. Nous estendons nos désirs et affections au-delà de nous et de nostre estre-, voulons pourvoir à nous estre faict des choses lors que ne serons plus. Nous desirons estre loués après nostre mort ; quelle plus grande vanité ! Ce n'est pas ambition, comme l'on pourroit penser, qui est un désir d'honneur sensible et perceptible ; si ceste louange de nostre nom peust accommoder et servir en quelque chose à nos enfans, parens et amis survivans, bien soit, il y a de l'utilité. Mais désirer comme bien une chose qui ne nous touchera point et dont n'en sentirons rien, c'est pure vanité, comme de ceux qui craignent que leurs femmes se marient après leur décès, désirent avec grande passion qu'elles demeurent vefves, et l'acheptent bien chèrement en leurs testamens, leur laissant une grande partie de leurs biens à ceste condition. C'est vanité et quelques fois injustice. C'est bien au rebours de ces grands nommes du temps passé, qui mourans exhortoient leurs femmes à se remarier tost et engendrer des enfans à la republique. D'autres ordonnent que pour l'amour d'eux on porte telle et telle chose sur soy, ou que l'on fasse telle chose à leur corps mort ; nous consentons peut-estre d'eschapper à la vie, mais non à la vanité.
Yoicy une autre vanité : nous ne vivons que