LIVRE ï, CïïAP. XXXVU
par relation à autruy -, nous ne nous soucions pas tant quels nous soyons en nous, en effect et en vérité, comme quels nous soyons en la cognoissance publique. Tellement que nous nous defraudons souvent , et nous privons de nos commodités et biens, et nous nous gehennons pour former les apparences à l'opinion commune. Cecy est vray, non-seulement aux choses externes et du corps, et en la despense et emploite de nos moyens , mais encores aux biens de l'esprit qui nous semblent estre sans fruict, s'ils ne se produisent à la veue et approbation estrangere et si les autres n'en jouyssent.
Nostre vanité n'est pas seulement aux simples pensées, désirs et discours, mais encores elle agite, secoue et tourmente et l'esprit et le corps ; souvent les hommes se remuent et se tourmentent plus pour des choses légères et de néant que pour des grandes et importantes. Nostre ame est souvent agitée par de petites fantasies , songes , ombres et resveries sans corps et sans subject -, elle s'embrouille et se trouble de cholere, despit, tristesse, joye, faisant des chasteaux en Espagne. Le souvenir d'un adieu, d'une action et grâce particulière nous frappe et afflige plus que tout le discours de la chose importante. Le son des noms et de certains mots prononcés piteusement, voire des souspirs et exclamations, nous pénètre jusqu'au vif, comme sçavent et practiquent bien les harangueurs, affronteurs et vendeurs de vent et de fumée. Et ce vent surprend et emporte quelques fois les plus fermes et asseurés, s'ils ne se tiennent sur leurs gardes, tant est puissante la vanité sur l'homme ; et non-seulement les choses petites et légères nous secouent et agitent, mais encores les faussetés et impostures et que nous sçavons telles (chose estrange), de façon que nous prenons plaisir à nous piper nousmesmes à escient , nous paistre de fausseté et de rien. Ad fallendum nosmelipsos ingeniosissimi sumus1, tesmoins ceux qui pleurent et s'affligent à ouyr des contes, et à voir des tragédies , qu'ils sçavent estre inventées et faictes à plaisir, et souvent des fables qui ne furent jamais; dirai-je encores, de tel qui est coiffé et meurt après une qu'il sait estre laide , vieille, souillée, et ne l'aime point, mais pource qu'elle
(1) Nous sommes très ingénieux à nous tromper uous-mèraœ.
est bien peincte et plastrée, ou caqueteresse, ou fardée d'autre imposture laquelle il sçait, et recognoist tout au long et au vray.
Venons du particulier de chascun à la vie commune, pour voir combien la vanité est attachée à la nature humaine, et non-seulement un vice privé et personnel. Quelle vanité et perte de temps aux visites , salutations , accueils et entretiens mutuels , aux offices de courtoisie, harangues, cérémonies, aux offres, promesses, louanges ! Combien d'hyperboles, d'hypocrisie, de fausseté et d'imposture, au veu et sceu de tous, de qui les donne, qui les reçoit et qui les oyt ; tellement que c'est un marché et complot faict ensemble de se moquer, mentir et piper les uns les autres. Et faut que celuylà, qui sçait que l'on luy ment impudemment, en dise grand merci , et cestuy-cy, qui sçait que l'autre ne le croit pas, tienne bonne mine effrontée, s'attendant et se guettant l'un l'autre , qui commencera, qui finira, bien que tous deux voudroient estre retirés. Combien souffre-t-on d'incommodité? l'on se feinct, l'on se contrefaict et desguise-, l'on endure le serein, le chaud, le froid ; l'on trouble son repos, sa vie pour ces vanités courtisanes; et laisse-t-on affaires de poids pour du vent? Nous sommes vains aux despens de nostre ayse, voire de nostre santé et de nostre vie. L'accident et très léger foule aux pieds la substance , et le vent emporte le corps, tant l'on est esclave de la vanité ; et qui feroit autrement seroit tenu pour un sot et mal entendant son monde ; c'est habilité de bien jouer ceste farce et sottise de n'estre pas vain. Estans venus aux propos et devis familiers, combien de vains et inutiles, faux, fabuleux, controuvés (sans dire les meschans et pernicieux qui ne sont de ce compte), combien de vanteries et de vaines jactances? L'on cherche et se plaist-on tant à parler de soy, et de ce qui est sien, si l'on croit avoir faict ou dict ou posséder quelque chose que l'on estime ; l'on n'est point à son ayse, que l'on ne le fasse sçavoir et sentir aux autres. A la première commodité l'on la conte , l'on la faict valoir, l'on renchérit, voire l'on n'attend pas la commodité , l'on la cherche industrieusement. De quoy que l'on parle, nous nous y meslons tousjours avec quelque advantage; nous voulons que l'on nous trouve et sente par-tout, que l'on nous estime, et tout ce que nous estimons.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
Mais pour monstrer eneores mieux combien l'inanité a de crédit et d'empire sur la nature humaine, souvenons-nous que les plus grands remuemens du monde, les plus générales et effroyables agitations des estats et des empires, armées, batailles, meurtres, procès et querelles, ont leurs causes bien légères, ridicules et vaines, tesmoins les guerres de Troyes et de Grèce, de Scylla et Marius , d'où sont ensuivies celles de César et Pompée, Auguste et Antoine. Les poètes ont bien signifié cela, qui ont mis pour une pomme la Grèce et l'Asie à feu et à sang ; les premiers ressorts et motifs sont de néant, puis ils grossissent, tesmoins de la vanité et folie humaine. Souvent l'accident faict plus que le principal, les circonstances menues piquent et touchent plus vifvement que le gros de la chose et le subject mesmes. La robe de César troubla plus Romme que ne fit sa mort, et les vingt et deux coups de poignard qui luy furent donnés.
Finalement la couronne et la perfection de la vanité de l'homme se monstre en ce qu'il cherche, se plaist, et met sa félicité en des biens vains et frivoles , sans lesquels il peut bien et commodément vivre, et ne se soucie pas, comme il faut, des vrays et essentiels. Son cas n'est que vent ; tout son bien n'est qu'en opinion et en songe ; il n'y a rien de pareil ailleurs. Dieu a tous biens en essence et les maux en intelligence -, l'homme au contraire possède ses biens par fantasie et les maux en essence. Les bestes ne se contentent ni ne se paissent d'opinions et de fantasies, mais de ce qui est présent, palpable et en vérité. La vanité a esté donnée à l'homme en partage \ il court, il bruict, il meurt, il fuit, il chasse, il prend une ombre, il adore le vent, un festu est le gaing de son jour. Vanitati creaturasubjecta est etiam nolens . Universel vanitas omnis homo vivens*.