II. Foibîesse
Voicy le second chef de ceste considération et cognoissance humaine; comment la vanité seroit-elle autre que foible et fresle ? Ceste foibîesse est bien confessée et advouée de tous, qui
(1) Lfl créature est sujette a la vanité, même sans le vouloir. Tout homme vivant n'est que vanité. Paul, ud Hum. c.8. 30. — Ptalm. c. 33. fi.
en compte plusieurs choses aisées à appercevoir de tous, mais n'est pas remarquée telle, ny es choses qu'il faut, comme sont celles où il semble estre plus fort et moins foible, au désirer, au jouyr et user des choses qu'il a et qu'il tient à tout bien et mal ; bref celles où il se glorifie, en quoy il pense se prévaloir et estre quelque chose , sont les vrays tesmoins de sa foibîesse. Voyons cecy mieux par le menu.
Premièrement au désirer, l'homme ne peust asseoir son consentement en aucune chose , et par désir mesme et imagination. Il est hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous faut; quoy que nous ayons désiré et qu'il nous advienne, il ne nous satisfait point et allons béants après les choses incognues et advenir, d'autant que les présentes ne nous saoulent point et estimons plus les absentes. Que l'on baille à l'homme la carte blanche, que l'on le mette à mesme de choisir, tailler et prescrire; il est hors de sa puissance de le faire tellement qu'il ne s'en desdise bientost, en quoy il ne trouve à redire et ne vueille adjouster, oster, ou changer ; il désire ce qu'il ne sçauroit dire. Au bout du compte rien ne le contente, se fasche et s'ennuye de soy-mesme.
Sa foibîesse est eneores plus grande au jouyr et user des choses et ce en plusieurs manières ; premièrement en ce qu'il ne peut manier et se servir d'aucune chose en sa pureté et simplicité naturelle. Il les faut desguiser, altérer et corrompre, pour l'accommoder à nostre main ; les elemens, les métaux et toutes choses en leur naturel, ne sont propres à nostre usage; les biens, les voluptés et plaisirs ne se peuvent laisser jouyr sans meslanges de mal et d'incommodité,
... Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis (loribas angal1.
L'extrême volupté a un air de gémissement et de plaincte, estant venue à sa perfection , c'est foibîesse, défaillance, langueur; un extrême et plein contentement a plus de sévérité rassise que de gayeté enjouée : Ipsa félicitas, se nisi tempérât, premit 2. D'où disoit un ancien, que
(t) De la source môme des plaisirs il émane quelque chose d'amer; et même 60us des couronnes de fleurs on se sent inquiet, oppressé. Luc».
(2) Le bonheur se nuit à lui-même s'il ne se modère.
ftss. Ep. LXXIV.