‹ Choix de moralistes françaisChapitre 84 sur 509 · LIVRE I, CHAR XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAR XXXVIII

Dieu nous vend tous les biens qu'il nous envoie, c'est-à-dire qu'il ne nous en donne aucun pur, que nous ne Facheptîons au poids de quelque mal. Aussi la tristesse n'est point pure et sans quelque alliage de plaisir : Laborvoluptasque dissimillima natura, societale quadam nataraliinter se suntjuncta * ;

.... Est quœdam flere voluptas*.

Ainsi toutes choses en ce monde sont mixtionnées et destrempées avec leurs contraires ; les mouvemens et plis du visage qui servent au rire , servent aussi au pleurer , comme les pcinctres nous apprennent. Et nous voyons que l'extrémité du rire se mesle aux larmes. Il n'y a point de bonté en nous , qu'il n'y aie quelque teincture vicieuse : omnes justitiœ noslrœ suni tamquam pannus menstruatœ5, comme se monstrera en son lieu. 11 n'y a aussi aucun mal sans quelque bien : Nullum sine authoramento malum est. Tousjours à quelque chose sert malheur -, nul mal sans bien, nul bien sans mal en l'homme ; tout est meslé, rien de pur en nos mains. Secondement tout ce qui nous advient nous le prenons et en jouyssons de mauvaise main; nostre goust est irrésolu et incertain; il ne sçait rien tenir ny jouyr de bonne façon 5 de là est venue la question interminable du souverain bien. Les choses meilleures souvent en nos mains par nostre foiblesse, vice et insuffisance, s'empirent, se corrompent, deviennent à rien, nous sont inutiles , voire quelques fois contraires et dommageables.

Mais la foiblesse humaine se monstre richement au bien et au mal, en la vertu et au vice; c'est que l'homme ne peut estre , quand bien il voudroit, du tout bon ny du tout meschant. Il est impuissant à tout. Quant au bien et à la vertu considérons trois poincts; le premier est que l'on ne peut faire tout bien, ny exercer 'foute vertu, d'autant que plusieurs vertus sont incompatibles et ne peuvent demeurer ensemble au moins en un mesme subject, comme la continence filiale et viduale qui sont entièrement différentes, le célibat et le mariage; estans les deux seconds estats de viduité et de mariage

(1) T.a peine et le plaisir , quoique de nature très différente, sont unies entre elles par un certain lien naturel. Tit. Liv.

(2) 11 y a quelque volupté à pleurer. Ovid.

(3) Toutes nos justices ressemblent au linge qiii a servi ; il y a toujours quelque souillure. Sén.

bien plus pénibles et affaireux et ayant plus de difficulté et de vertu que les deux premiers de filiage et de célibat, qui ont aussi plus de pureté, de grâce et d'aysance : Virgo felicior, vidua laboriosior; in Ma gratia, in ista virtus coronalur*. La constance qui est en la pouvreté, indigence, adversité, et celle qui est en l'abondance et prospérité ; la patience de mendicité et la libéralité. Cecy est encores plus vray des vices qui sont opposites les uns aux autres.

Le second est que bien souvent l'on ne peut accomplir ce qui est d'une vertu sans le heurt et offense d'une autre vertu ou d'elle -mesme, d'autant qu'elles s'entre - empeschent -, d'où vient que l'on ne peut satisfaire à l'une qu'aux despens de l'autre*. Et de cecy ne s'en faut prendre à la vertu, ny penser que les vertus se contrarient, car elles sont très bien d'accord, mais à la foiblesse et condition humaine, estant toute sa suffisance et son industrie si courte et si foible qu'elle ne peut trouver un reiglement certain, universel et constant à estre homme de bien, et ne peut si bien adviser et pouvoir que les moyens de bienfaire ne s'entre-empeschent souvent. Prenons exemple de Ta charité et de la justice ; si je rencontre mon parent ou mon amy en la guerre de contraire party, par justice je le doibs tuer, par charité l'espargner et sauver ; si un homme est blessé à la mort, où n'y aye aucun remède et n'y reste qu'un languir très douloureux, c'est œuvre de charité de l'achever, comme fit celuy qui acheva Saûl à son instante prière; mais qui seroit puni par justice, comme fut celuy-là par David et justement, David estant ministre de la justice publique et non de la charité privée ; voire estre trouvé près de luy en lieu escarté où

(1) La vierge est plus heureuse, la veuve a plus de peine et de tourments ; dans celle-là c'est la grâce qui est couronnée , dans l'autre c'est la vertu. Tektul.

* Variante. C'est tousjours descouvrir un autel pour en couvrir un autre , tant est courte et foible toute la suffisance humaine qu'elle ne peut bailler ny recevoir un reiglement certain, universel et constant à estre homme de bien , et ne peut si bien adviser et pourvoir que les moyens de bien faire ne s'cntrc-empeschcnt souvent. La charité et la justice se contredisent. Si je rencontre mon parent et amy en la guerre de contraire party, par justice je doibs le tuer , par charité l'espargner et sauver. Si un homme est sauvé à la mort, où n'y aye aucun remède et n'y reste qu'un languir très douloureux , c'est œuvre de charité de l'achever, mais qui seroit puni par justice.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

il y a doubte du meurtrier, bien que ce soit pour luy faire office d'humanité, est très dangereux et n'y peut aller de moins que d'estre travaillé par la justice pour respondre de cest accident, dont l'on est innocent. Et voylà comment la justice non seulement heurte la charité, mais elle-mesme s'entrave et s'empesche, dont est très bien dict et au vray : Summum jus, summa injuria*.

Le troisiesme plus notable de tous-, l'on est contrainct souvent de se servir et user de mauvais moyens pour éviter et sortir d'un plus grand mal ou pour parvenir à une bonne fin, tellement qu'il faut quelques fois légitimer et authoriser non seulement les choses qui ne sont point bonnes, mais encores les mauvaises, comme si, pour estre bon, il falloit estre un peu meschant *. Et cecy se voyt par-tout, en la police, justice, vérité, religion.

En la police, combien de choses mauvaises permises et en usage public, non seulement par connivence ou permission, mais encores par approbation des loix, comme se dira après en son lieu : Ex senatusconsultis et plébiscitas scelera exercentur*2. Pour descharger un estât et republique de trop de gens ou de gens bouillans à la guerre qu'elle ne peut plus porter, comme un corps replet de mauvaises ou trop d'humeurs, l'on les envoyé ailleurs s'accommoder aux despens d'autruy ; comme les François, Lombards, Goths, Vandales, Tartares, Turcs. Pour éviter une guerre civile, l'on en entretient une estrangere. Pour instruire à tempérance, Lycurgus faisoit enyvrer les ilotes serfs pour par ce desbordement faire prendre horreur de ce vice. Les Romains, pour dresser le peuple à la vaillance et mespris des dangers et de la mort, dressoient les spectacles furieux des gladiateurs ei escrimeurs à outrance. Ce qu'ils firent au commencement des criminels, puis des serfs, innocens, enfin des libres, qui se donnoient à cela ; les bourdeaux aux grandes villes, les usures, les divorces en la loy de Moyse et en plusieurs autres nations et reli-

(i) Une extrême justice est une extrême injustice.

* Variante. Et cecy se \oyt non - seulement au faict de la police et de la justice, mais encore en la religion , qui monstre bien que toute la cousture et couduicte humaine est baslie et faicte de pièces maladifves.

(-2) On commet des crimes, même en se conformant à des sénatus-consultes et à des plébiscites. Skn. Ep. XCV.

gions, permis pour éviter les plus grands maux, ad duritiem cor dis eorum1.

Et la justice laquelle ne peut subsister et estre en exercice sans quelque meslange d'injustice; non seulement la commutative, cela n'est pas estrange, il est aucunement nécessaire et ne sçauroit-on vivre et trafiquer ensemble sans lésion, offense et dommage mutuel, et les loix * connivent à la lésion qui est au-dessoubs la moitié de juste prix; mais encores la distributive, comme elle-mesme confesse : Summum jus, summa injuria. Et omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos utilitate publica rependilur-. Platon permet, et le stile est tel en plusieurs endroicts, d'attirer par fraudes et fausses espérances de faveur ou pardon le criminel à descouvrir son faict. C'est par injustice, piperie et impudence vouloir arriver à la justice. Et que dirons - nous de l'invention des géhennes qui est plustost un essay de patience que de vérité? Car celuy qui les peut souffrir et ne les peut souffrir cachera la vérité. Pourquoy la douleur fera-t-elle plustost dire ce qui est que ce qui n'est pas? Si l'on pense que l'innocent est assez patient pour supporter les tourmens, et pourquoy ne le sera celuy qui est coulpable, estant question de sauver sa vie? Illa tormenta gubernat dolor, moderatur natura cujusque tum animi tum corporis, régit quœsitor, flectit libido, corrumpit spes, infirmât metus, ut in tôt rerum angustiis nil veritati loci relinquatur*. Pour excuse on dict que la torture estonne le coulpable, l'affaiblit et luy faict confesser sa fausseté, et au rebours fortifie l'innocent; mais il s'est tant souvent veu le contraire, cecy est captieux et à dire vray un pouvre moyen plein d'incertitude et de doubte. Que ne diroit et ne feroit-on pour fuir à telles

(l) A cause de la dureté de leurs cœurs.

* variante. Et les loix permettent de se tromper au-dessoubs la moitié du juste prix.

(-2) Une justice trop rigoureuse est une souveraine injustice. Cic. de Offic. liv. I, c. 10. Et tous les grands exemples de la justice ont quelque chose d'injuste lorsqu'on punit, par exemple, quelques-uns pour l'utilité de tous. Tac. Annal, liv. XIV, c. 44.

(3) Ces tortures qu'inventa la douleur font plus ou moins d'impression selon le caractère , l'âme , le plus ou moins de force du corps. Celui qui les inflige au patient interroge à son gré; la passion fléchit dans la réponse, l'espérance l'altère, la crainte l'infirme, de sorte qu'au milieu de tant d'incertitudes U n'y a plus moyen de démêler la vérité.

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