LIVRE I, CHAR XXXVIII
douleurs? Elenim innocentes mentiri cogit do- /or1, tellement qu'il advient que le juge, qui donne la géhenne affin de ne faire mourir l'innocent, il le faict mourir et innocent et géhenne. Mille et mille ont chargé leurs testes de fausses accusations, mais au bout du compte est-ce pas grand'injustice et cruauté de tourmenter et rompre un homme de la faute duquel on doubte encores? Pour ne le tuer sans occasion, l'on luy fait pire que le tuer; s'il est innocent et supporte la peine, quelle raison luy est-il faicte du tourment injuste? Il sera absous, grand mercy. Mais quoy , c'est le moins mal que la foiblesse humaine aie peu inventer*. Si l'homme est foible à la vertu **, il l'est encores plus à la vérité, soit-elle éternelle et divine ou temporelle et humaine -, celle-là Festonne par son esclair, l'atterre par son esclat, comme la vive clarté du soleil l'œil foible du hibou; et s'il s'y opiniastre, il succombera accablé : Qui scrutator est majestatis, opprimetur a gloria*, tellement que pour luy en donner quelque air et quelque goust, il la luy faut desguiser, tempérer et couvrir de quelque ombrage. Celle-cy, l'humaine le blesse, et qui la luy présente est souvent tenu pour ennemy, Veritas odiumparit. C'est chose estrange; l'homme désire naturellement sçavoir la vérité et pour y parvenir remue toutes choses, neantmoins il
(1) Car la douleur;force les innocents infime à mentir. Pnùl. Syr.
* Variante. Toutefois n'est pas en practique par tout. Il semble que commettre au combat les parties , quand l'on ne peut descouvrir la vérité (moyen condamné par la chreslienté et jadis fort en usage) soit moins injuste et cruel. Edition de 160i, liv. I, c. 4.
** Variante. Si l'homme est foible à la vertu, comme il vient d'estre .monstre , il l'est encores plus a la vérité. C'est chose estrange; l'homme désire naturellement sçavoir la vérité, et pour y parvenir remue toutes choses. Neantmoins il ne la peut souffrir quand elle se présente ;| son esclair l'estonne, son esclat l'atterre. Ce n'est point de sa faute ; car elle est très belle, très aimable et très convenable à l'homme ; et peut-on d'elle dire encoresjmieux que de la vertu et sagesse que, si elle se pouvoit bien voir, elle raviroit et embraserait tout le monde en son amour. Mais c'est la foiblesse de l'homme qui ne peut recevoir et porter une telle splendeur ; voire elle l'offense. Et celui qui la luy présente est souvent tenu pour ennemy, Veritas odium parit (l). C'est acte d'hostilité que de luy monstrer ce qu'il ayme et cherche tant. L'homme est fort à désirer et foible à recevoir, ibid.
(2) Celui qui ose scruter la majesté de Dieu sera accablé de sa gloire. Prov* c. 23, v. 27.
(i) La vérité engendre la haine. T , dni. act. I. se. î, t. i,
n'y peut parvenir ; si elle se présente, il ne la peut comprendre ; s'il ne la comprend, il s'en offense ; ce n'est pas sa faute, car elle est très belle, aimable, cognoissable, mais c'est la foiblesse humaine qui ne peut recevoir une telle splendeur. L'homme est fort à désirer et foible à prendre et tenir. Les deux principaux moyens qu'il employé pour parvenir à la cognoissance de la vérité sont la raison et l'expérience. Or, tous deux sont si foibles et incertains (bien que l'expérience plus ) que n'en pouvons rien tirer de certain. La raison a tant de formes, est tant ployable, ondoyante, comme a esté dict en son lieu. L'expérience encores plus, les evenemens sont tousjours dissemblables; il n'y a rien si universel en la nature que la diversité, rien si rare et difficile et quasi impossible que la semblance. Et si l'on ne peut remarquer la dissemblance, c'est ignorance et foiblesse ; ce qui s'entend de parfaicte, pure et entière semblance et dissemblance ; car à vray dire tous les deux sont partout -, il n'y a aucune chose qui soit entièrement semblable et dissemblable à une autre. C'est un ingénieux et merveilleux meslange et destrempement de nature; mais après tout, qui descouvre mieux la foiblesse humaine que la religion*? Aussi est-ce son intention de faire bien sentir à l'homme son
* Variante. En la religion ,' les plus grandes et solennelles actions sont marques honteuses et remèdes aux maladies humaines. Les sacrifices qui ont esté anciennement en si grando révérence par tout le monde universel, voire en la religion judaïque, et encores sont en usage en plusieurs endroicts du monde, non seulement des bestes, mais encore des hommes vivans, voire des innocens. Quelle plus grande rage et manie peut entrer en l'imagination que de penser appaiser et gratifier Dieu par le massacre et sang des bestes ! Non sanguine colendus Deits, quœ enim ex trucidalione irnmerentium voluplas est (l) ? Quelle folie de penser faire service à Dieu en luy donnant et présentant , et non plustost en luy demandant et implorant ! Car c'est grandeur de donner et non de prendre. Certes les sacrifices estoient ordonnés en la loy de Moyse, non pour ce que Dieu y prinst plaisir ou que ce fust chose par aucune raison bonne de soy, si votuisses sacrificium , dedissem ulique, fwtocaustis 7io?i delectaberis ; sacrificium et oblationem noluisti, liolocaustum pro peccato non poslulasti(1), mais pour s'accommoder à la foiblesse humaine ; car il est permis de folier avec les petits enfans. La pénitence est la chose la plus recommandée et des principales de la religion, mais qui prc>
(l) Dieu ne doit pas être honoré par le sang; car quel plaisir peui-or lui faire en lui immolant des innocents? Se*. Divin. Inilil. liv. VI, c. aS.
(î) 9i tu eusses voulu un sacrifice, je te l'aurais ollert certainement-, mais tu ne le délectes pas d'holocaustes. Tu n'as pas voulu de sacrifice 91 d'oblabon ; tu n'ai pa,i demandé d'holocauste pour le péché.
Psaume L. v. il.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
mal, sa faiblesse, son rien, et par-là le faire recourir à Dieu, son bien, sa force, son tout. Premièrement elle la lui prescbe, inculque, reproche, l'appcllant poudre, cendre, terre, chair, sang, foin. Puis elle la luy insinue et faict sentir d'une très belle et noble façon, introduisant Dieu humilié, affoibli, abbaissépour l'amour de luy, parlant , promettant, jurant , courrouçant, menaçant \ bref traittant et agissant avec l'homme d'une manière basse, humaine, ainsi qu'un père qui bégaye et faict le petit avec ses petits; estant telle, si grande et invincible la foiblesse humaine que pour lui donner quelque accès et commerce avec la divinité et l'approcher de Dieu, il a fallu que Dieu se soit abbaissé au plus bas : Beus, quia in altitudine sua a nobis parvulis apprehendi non poterat, ideo sestravit hominibus*. Puis par effect ordinaire, car tous les principaux et plus saincts exercices, les plus solennelles actions de la religion, ne sont-ce pas les vrays symptômes et argumens de la foiblesse et maladie humaine? Les sacrifices qui ont esté anciennement en usage par tout le monde et encores sont en quelques endroicts non seulement des bestes, mais aussi des hommes vivans, voire des innocens, n'estoit-ce pas des honteuses marques de l'infirmité et misère humaine ? Premièrement pour ce que c'estoyent des enseignes et tesmoignages de sa condemnation et malédiction (car c'estoyent des protestations publiques d'avoir mérité la mort et d'estre sacrifié comme ces bestes), sans laquelle n'y eust jamais eu d'offrandes sanglantes, sacrifices propitiatoires, expiatoires. Secondement à cause de la bassesse du dessein et de l'intention qui estoient de penser appaiser, flatter et gratifier Dieu par le massacre et le sang des bestes et des hommes : Sanguine non colendus Deus , quœ
suppose péché et est remède contre iccluy, sans lequel ce seroit de soy chose mauvaise ; car le repentir, la tristesse et affliction d'esprit est mal. Le jurement de mesme causé par l'infidélité et meffianec humaine, et remède contre icelle, ce sont tous biens, non de soy, mais comme remèdes aux maux. Ce sont biens pour ce qu'ils sont nécessaires et non au rebours. Ce sont biens, comme l'eslernuement et la médecine, bons signes venant de mauvaise cause, guarison de maux. Ce sont biens, mais tels qu'il seroit beaucoup meilleur qu'il n'y en eust jamais et qu'il n'en fust point besoing. Êdil. de 1601 , liv. 1, c. 4.
(l) Parce que Dieu, de la hauteur où il est élevé, ne pouvait 6tre aperçu par des cires aussi chélifs que nous sommes, il S'est abaisse jusqu'à nous.
enim ex Irucidatione immerentium voluptas est? Certes Dieu aux premiers siècles, encores la foible enfance du monde et la simple nature, les a bien accepté des gens de bien à cause d'eux et de leurs dévotions. Respexit Baminus ad Âbel et ad munera ejus1, prenant par sa bonté en bonne part ce qui se faict en intention de l'honorer et servir, et encores depuis estant le monde encores apprentif et grossier, sub pedagogo 2, tout confit en ceste opinion si universelle que quasi naturelle. Je ne touche point icy le mystère particulier de la religion judaïque qui les employoit pour figures ; c'est un des beaux traicts de la religion et assez fréquent de convertir ce qui est humain ou naturel et corporel en usage sainct, sacré et en tirer un fruict spirituel. Mais ce n'estoit que Dieu y prinst plaisir, ny que ce fust chose par aucune raison bonne de soy, tesmoin les prophètes et plus clair-voyans qui l'ont toujours dict franchement. Si voluisses sacrificium dédissent utique, holocaustis non delectaberis ; sacrificium et oblationem noluisti, holocaustum pro peccato non postulasti. Non accipiam de domo tua vitulos, etc.7' et ont rappelé et convié le monde à un autre sacrifice plus haut, spirituel et plus digne de la divinité : Sacrificium Deo spiritus; aures autem perforasti mihi ut facerem voluntatem tuam, et legem tuam in medio cordismei: immola Deo sacrificium laudis, misericordiam volo, non sacrificium*. Et en fin le fils de Dieu, docteur de vérité, estant venu pour sevrer et desniaiser le monde, les a du tout abolis, ce qu'il n'eust faict si c'eust esté chose de soy et essentiellement bonne et eust pieu à Dieu son père; car au rebours : Pater non taies quœrit, sed taies qui adorent in spiritu et veritate^. Et certes c'est un des plus
(1) Dieu regarda Abel et ses présents. Gen. i, v. 4.
(2) Sous un pédagogue.
(3) Si tu eusses voulu un sacrifice,' je te l'aurais offert certainement ; mais tu ne te délectes pas d'holocaustes. Tu n'as pas voulu de sacrifice et d'oblation ; lu n'as pas demande d'holocauste pour le péché. — Je ne recevrai pas de veaux de ta maison , etc.
(4) Le sacrifice que Dieu aime est celui de l'esprit. Tu m'as percé les oreilles pour que je fisse la volonté cl que j'observasse ta loi dans le fond de mon cœur ; immole un sacrifice de louange à Dieu ; je veux de la miséricorde et non pas un sacrifice. Psaumes.
(5) Le père ne cherche pas de tels serviteurs,' mais des serviteurs qui l'adorent en esprit et en vérité, S. Jean, Evans. c. i, v. 23.