‹ Choix de moralistes françaisChapitre 86 sur 509 · LIVRE 1, CHAP. XXXV11I · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. XXXV11I

beaux effects et fruicts de la chrestienté après l'abolition des idoles. Dont Julien l'empereur son ennemi capital, comme en despit d'elle, en faisoitplus que jamais autre n'en fit au monde, taschant de les remettre sus avec l'idolâtrie. Parquoy laissons-les là, voyons les autres pieces principales de la religion. Les sacremens en matière vile et commune de pain, vin, buile, eau, et en action externe de mesmes, ne sontce pastesmoignagesde nostre pouvreté et bassesse? La pénitence, remède universel à nos maladies, est cbose de soy toute honteuse, faible, voire mauvaise, car le repentir, la tristesse et affliction d'esprit est mal. Le jurement, qu'est-ce qu'un symptôme et marque honteuse de la méfiance, infidélité, ignorance, impuissance humaine, et en celuy qui l'exige, et en celuy qui le rend, et en celuy qui l'ordonne : Quod amphus est, a malo est*. Yoilà comment la religion guarit et remédie à nos maux par moyens non-seulement petits et faibles, ainsi le requérant nostre faiblesse: Stulta et infirma mundi elegit Deus 2, mais qui ne sont aucunement de valeur, ny sont bons en soy, mais bons en ce qu'ils servent et sont employés contre le mal comme les médecins 5 ils destruisent leur autbeur, sont causés par le mal et chassent le mal; ce sont biens comme les gibbets et les roues en une république : comme l'esternuement et autres descbarges venans de mauvaises causes, et remèdes à icelies. Bref, ce sont biens tels qu'il seroit beaucoup meilleur qu'il n'y en eust jamais eu, comme aussi n'y en eustil jamais eu si l'homme eust esté sage et se fust préservé en l'estat auquel Dieu l'avoit mis, ei n'y en aura plus sitost qu'il sera délivré de ceste captivité pour arriver à sa perfection.

Tout ce dessus monstre combien est grande la faiblesse humaine au bien, en police, justice, vérité, religion envers Dieu ; mais qui est plus estrange, elle est aussi très grande au mal : car l'homme voulant estre mescbant, encores ne le peut-il estre du tout et n'y laisser rien à faire ; il y a tousjours quelque remors et craintive considération qui ramollit et relasche la volonté et reserve encores quelque chose à faire, ce qui a causé à plusieurs leur ruine,

(l) Et ajoutez à cela qu'il a sa source dans la mauvaise foi. S. mat. c. a, V. 37.

(-2) Dieu a choisi ce qu'il y a d'insensé et de faible selon le monde, pr. Ëp. de S. Paul mu Cor. c. 1, v. 27.

bien qu'ils eussent là dessus projette leur salut. C'est faiblesse et sottise dont est venu le proverbe à leurs despens, qu'il ne faut jamais folier à demy. Mot dit par jugement, mais qui peut avoir et bon et mauvais sens. De dire qu'il faille faire tousjours au pis sans aucune reserve ni respect, c'est une très pernicieuse doctrine , et très bien dict le proverbe contraire , les plus courtes folies sont les meilleures. Mais aussi en certains cas, la voye médiocre est très dangereuse, comme à l'endroict d'un ennemi redoutable que l'on tient à la gorge, comme l'on tient le loup par les oreilles -, il le faut ou gagner du tout par courtoisie ou du tout l'esteindre et s'en deffaire, comme ont tousjours praticqué les Romains, et très prudemment, entre autres à l'endroict des Latins ou Italiens, à la remonstrance de Camillus : Paccm in perpeluum parare vel sœviendo vel ignoscendo1, car en tel cas faire à demy, c'est tout perdre comme firent les Samnites, qui à faute de praticquer ce conseil qui leur fut donné par un bon vieillard expérimenté, à l'endroict des Romains qu'ils tenoyent enserrés , le payèrent bien cher ; aut conciliandus aut tollendus hostis®: le premier de la courtoisie est plus noble , honorable et à choisir, et ne faut venir au second qu'à l'extrémité et lorsque l'ennemi n'est capable du premier. Par tout ce dessus se monstre l'extrême faiblesse humaine au bien et au mal : il ne peut ny faire ny fuyr tout bien et tout mal, et ce bien ou mal qu'il faict ou fuict, ce n'est purement ny entièrement ; et ainsi n'est en sa puissance d'estre en tout sens tout bon ny du tout mescbant.

Remarquons encore plusieurs autres effects et tesmoignages de la faiblesse humaine. C'est faiblesse et relatifve de n'oser ny pouvoir reprendre autruy ny estre reprins; volontiers qui est faible ou courageux en l'un l'est aussi en l'autre. Or c'est une grande délicatesse se priver ou autruy d'un si grand fruict pour une si légère et superficielle piqueure, qui ne faict que toucher et pinser l'oreille. A ce pareil est voysin cest autre de ne pouvoir refuser avec raison ny aussi recevoir et souffrir doucement un refus.

(!) S'assurer une paix a perpétuité en sévissant ou cd pardonnant. Tit. Liv. VIII, c. 13.

(21 il faut eu se concilier son ennemi ou le dctruirct

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

Aux fausses accusations et mauvais soupçons qui courent et se font hors justice, il se trouve double foiblesse ; Tune qui est aux intéressés, accusés et soupçonnés, c'est de se justifier et excuser trop facilement, soigneusement et quasi ambitieusement.

Mendax infamia lerrel

Quem nisi mendoswn* ?...

C'est trahir son innocence, mettre sa conscience et son droict en compromis et en arbitrage, que de plaider ainsi : Perspicuitas argumentalione elevatur'2. Socrates en justice mesme ne le voulsist faire ny par soy ny par autruy, refusant d'employer le beau plaider du grand Lysias et ayma mieux mourir. L'autre est au cas contraire ; c'est quand l'accusé et prévenu courageux ne se soucie de s'excuser ou justifier, parce qu'il mesprise l'accusation et l'accusant comme indigne de response et justification, et ne se veut faire ce tort d'entrer en telle lice ; practiqué par les hommes généreux, par Scipion sur tous plusieurs fois d'une fermeté merveilleuse ; lors les autres s'en offensent, ou estimans cela trop grande confidence et orgueil, et se picquans de ce qu'il sent trop son innocence et ne se desmet pas, ou bien imputans ce silence et mespris à faulte de cueur, deffîance de droict, impuissance de se justifier. 0 foible humanité ! que l'accusé ou soupçonné se deffende ou ne se deffende , c'est foiblesse et lascheté. Nous lui desirons du courage à ne s'excuser, et quand il l'a, nous sommes foibles à nous en offencer.

Un autre argument de foiblesse est de s'assubjectir et acoquiner à une certaine façon de vivre particulière ; c'est mollesse poltronne et délicatesse indigne d'un honneste homme, qui nous rend incommodes et désagréables en conversation et tendres au mal, au cas qu'il faille changer de manière de faire. C'est aussi honte de n'oser ou laisser par impuissance à faire ce que Ton voyt faire à ses compagnons. Il faut que telles gens s'aillent cacher et vivre en leur foyer ; la plus belle façon est d'estre soupple et ployable à tout, et à l'excès mesme, si be-

(1) Quel est celui qu'une fausse accusation effraie, si ce n'est le coupable ? Hor.

(2) L'argumen talion affaiblit l'évidence. Cic detiatur. Deor. liv. III, c. 4.

soing est, pouvoir oser et sçavoir faire toute* choses et ne faire que les bonnes. II faicl bon prendre des reigles, mais non s'y asservir.

Il semble appartenir à foiblesse et estre une grande sottise populaire de courir après les exemples estrangers et scholastiques, après les allégations, ne faire estât que des tesmoignages imprimés, ne croire les hommes s'ils ne sont en livre, ny vérité si elle n'est vieille. Selon cela les sottises, si elles sont en moule, elles sont en crédit et en dignité. Or il s'y faict tous les jours devant nous des choses que si nous avions l'esprit et la suffisance de les bien recueillir, esplucher, juger vifvement et trouver leur jour, nous en formerions des miracles et merveilleux exemples qui ne cèdent en rien à ceux du temps passé que nous admirons tant, et les admirons pource qu'ils sont vieux et sont escripts.

Encores un tesmoignage de foiblesse est que l'homme n'est capable que des choses médiocres et ne peut souffrir les extrémités. Car si elles sont petites, et en leur monstre viles., il les desprise et desdaigne comme indignes et s'offense de les considérer -, si elles sont fort grandes et esclatantes, il les redoubte, les admire et s'en scandalise. Le premier touche principalement les grands et subtils, le second se trouve aux plus foibles.

Elle se monstre aussi bien clairement à l'ouye, veue, et au coup subit des choses nouvelles et inopinées, qui nous surprennent et saisissent à l'impourveu : car elles nous estonnent si fort qu'elles nous ostent les sens et la parole ,

Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit. Labitur, et longo vix tandem tempore futur*,

quelques fois la vie mesme : soient-elles bonnes, tesmoin la dame romaine qui mourut d'ayse voyant son fils retourné de la desroutte, tesmoins Sophocles et Denys-le-Tyran^ soientelles mauvaises comme Diorus, qui mourut sur le champ de honte pour ne pouvoir développer un argument.

Encores cestuy cy, mais qui sera double et de deux façons contraires. Les uns cèdent et sont vaincus par les larmes et humbles suppli-

(J) 11 pâlit; sa langue se glace dans sa bouche, sa chatenr l'abandonne; il tombe et peut à peine parler après mi long intervalle. Vmc.

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