LIVRE I, Cil A P. XI
ticc, religion, bien public, amour du peuple.
11. Faire l'attristé, l'affligé et pleurer en la mort ou accident cTautruy, et penser que ne s'esmouvoir poinct ou que bien peu, c'est faute d'amour ou d'affection, il y a aussi de la vanité.
12. Estimer et faire compte des actions qui se font avec bruict, remuement, êsclat; desestimer celles qui se font autrement, et penser que ceux qui procèdent de ceste façon sombre, douce et morne, ne font rien, sont comme sommeillans et sans action -, bref estimer plus l'art que la nature. Ce qui est enflé, bouffi et relevé par estude, qui esclatte , bruict et frappe le sens (c'est tout artifice), est plus regardé et estimé que ce qui est doux, simple, uny, ordinaire, c'est-à-dire naturel; celui-là nous esveille, cestuy-cy nous endort.
13. Apporter de mauvaises et sinistres interprétations aux belles actions d'autruy, et les attribuer à des viles et vaines ou vitieuses causes ou occasions, comme ceux qui rapportoient la mort du jeune Caton à la crainte qu'il avait de César, dont se picque Plutarque -, les autres encores plus sottement à l'ambition. C'est une grande maladie de jugement qui vient ou de malice et corruption de volonté et de mœurs, oud'envie contre ceux qui valent mieux qu'eux, ou de ce vice de ramener sa créance à sa portée et mesurer autruy à son pied, ou bien plustost que tout cela, à foiblesse pour n'avoir pas la veue assez forte et asseurée à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naïfve. Il y en a qui font les ingénieux et subtils à despraver ainsi et obscurcir la gloire des belles actions ; en quoy ils monstrent beaucoup plus de mauvais naturel que de suffisance : c'est chose aysée, mais fort vilaine.
14. Descrier et ebastier tant rigoureusement et honteusement certains vices, comme crimes extrêmement vilains et puans, qui ne sont toutesfois que médiocres et ont leur racine et leur excuse en la nature, et d'autres vrayement extrêmes et contre nature , comme le meurtre pourpensé, la trahison et perfidie, la cruauté, ne les avoir à si grande honte ny les chastier avec tant de haro.
15. Voicy encores après tout un vray tesmoignage de la misère spirituelle, mais qui est fin et subtil ; c'est que l'esprit humain en son bon sens, paisible, rassis et sain estât, n'est
capable que de choses communes, ordinaires, naturelles, médiocres. Pour estre capable de? divines, surnaturelles, comme de la divination, prophétie, révélation, invention, et, comme l'on dict, entrer au cabinet des dieux, faut qu'il soit malade, disloqué, desplacé de son assiette naturelle et comme corrompu, corruptus, ou par extravagance, extaze, enthousiasme ou par assopissement, d'autant que, comme l'on sçait, les deu\ voyes naturelles d'y parvenir sont la fureur et le sommeil. Et ainsi l'esprit n'est jamais si sage que quand il est fol, ny plus veillant que quand il dort; jamais ne rencontre mieux que quand il va de costé et de travers-, ne va, ne vole et ne voit si haut que quand il est abbattu et au plus bas. Et ainsi faut qu'il soit misérable, comme perdu et hors de soy, pour estre heureux. Cecy ne tousche aucunement la disposition divine -, car Dieu peut bien à qui et quand il luy plaist se révéler, et que l'homme demeure en sens rassis, comme l'Escripture raconte de Moyse et autres.
16. Finalement, y pourroit-il avoir plus grande faute en jugement que n'estimer poinct le jugement, ne l'exercer, relever et luy préférer la mémoire et l'imagination ou fantaisie? Voyons ces grandes, doctes et belles harangues, discours, leçons, sermons, livres que l'on estime et admire tant , produicts par les plus grands hommes de ce siècle (j'en excepte quelques-uns et peu). Qu'est-ce tout cela, qu'un entassement et enfileure d'allégations, un recueil et ramas du bien d'autruy (œuvre de mémoire et diverse leçon, et chose très aisée ; car cela se trouve tout trié et arrengé ; tant de livres sont faicts de cela) avec quelques poinctes et un bel agensement (œuvre de l'imagination) et voilà tout? Ce n'est souvent que vanité, et n'y reluict aucun traict de grand jugement ny d'insigne vertu; aussi souvent sont les autheurs d'un jugement foible et populaire et corrompus en la volonté. Combien est-il plus beau d'ouyr un paysan, un marchand parlant en son patois et disant de belles propositions et vérités, toutes seiches et crues, sans art ny façon, et donnant des advis bons et utiles, produicts d'un sain, fort et solide jugement !
En la volonté y a bien autant ou plus de misères et encores plus misérables \ elles sont hors nombre. En voicy quelques-unes :