Vouloir plustost apparoir homme de bien
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
que de l'estre ; l'estre plustost à autruy qu'à soy.
2. Estre beaucoup plus prompt et volontaire à la vengeance de l'offense qu'à la recognoissance du bienfaict, tellement que c'est corvée et regret que de recognoistre plaisir et gain de se venger, preuve de nature maligne. Gratia oneri est, ultio in quœstu habetur1.
3. Estre plus aspre à bayr qu'à aymer, à mesdire qu'à louer; se paistre et mordre plus volontiers et avec plus de plaisir au mal qu'au bien d'autruy, le faire plus valoir, s'estendre plus à en discourir, y exercer son stile, témoin tous les escrivains, orateurs et poètes qui sont lasches à reciter le bien, éloquents au mal. Les mots, les inventions, les figures, pour mesdire, brocarder, sont bien autres, plus ricbes, plus emphatiques et significatifs qu'au bien dire et louer.
4. Fuir à mal faire et entendre au bien, non par le bon ressort purement, par la raison naturelle et pour l'amour de la vertu, mais pour quelque autre considération estrangere, quelques fois lasche et sordide de gain et profict, de vaine gloire, d'espérance, de crainte, de coustume,de compagnie; bref non pour soy et son devoir simplement, mais pour quelque occasion et circonstance externe. Tous sont gens de bien par occasion et par accident. Yoilà pourquoy ils le sont inégalement, diversement, non perpétuellement, constamment, uniformément.
5. Aymer moins celuy que nous avons offensé à cause que nous l'avons offensé : chose estrange ! ce n'est pas tousjours de crainte qu'il en veuille prendre sa revanche-, car peutestre l'offensé ne nous en veut pas moins de bien, mais c'est de ce que sa présence nous accuse et nous ramentoit nostre faute et indiscrétion. Que si l'offensant n'aymepas moins, c'est preuve qu'il ne l'a pas voulu offenser; car ordinairement qui a eu la volonté d'offenser, ayme moins après l'offensé : chi offende, mai non perdona2.
6. Autant en peut-on dire de celuy à qui nous sommes fort obligés; sa présence nous est en charge, nous ramentoit nostre obligation,
(0 La reconnaissance est un fardeau; mais que la vengeance a de prix .' Tac. Hist. liv. IV, c. 3. (2) Celui qui offense ne pardonne jamais.
cela tesmoigne une se-
nous reproche nostre ingratitude ou impuissance, l'on voudrait qu'il ne fust point affin d'estre deschargé : meschant naturel. Quidam quo phis debent magis oderunt : levé œs alienum debitorem facil, grave inimicum*.
7. Prendre plaisir au mal, à la peine et au danger d'autruy, desplaisir en son bien, advancement, prospérité (j'entends que soit sans aucune cause ou esmotion certaine et particulière de hayne, c'est autre chose, provenant du vice singulier de la personne ) ; je parle icy de la condition commune et naturelle par laquelle, sans aucune particulière malice, les moins mauvais prennent plaisir à voir des gens courir fortune sur mer, se faschent d'estre précédés de leurs compagnons, que la fortune dise mieux à autruy qu'à eux ; rient quand quelque petit mal arrive à un autre mence malicieuse en nous.
Enfin, pour monstrer combien grande est nostre misère, je diray que le monde est remply de trois sortes de gens qui y tiennent grande place en nombre ^t réputation : les superstitieux, les formalistes, les pedans, qui bien que soyent en divers subjects, ressorts et théâtres ( les trois principaux, religion, vie ou conversation et doctrine ) si sont-ils battus à mesme coing, esprits foibles, mal nais, ou très mal instruicts, gens très dangereux en jugement, touchés de maladie presque incurable. C'est peine perdue de parler à ces gens-là pour les faire radviser, car ils s'estiment les meilleurs et plus sages du monde : l'opiniastreté est là en son siège. Qui est une fois féru et touché au vif de ces maux-là, y a peu d'espérance de sa convalescence. Qu'y a-t-il de plus inepte, et ensemble de plus testu, que ces gens-là? Deux choses les empeschent, comme a esté dict, foiblesse et incapacité naturelle, et puis l'opinion anticipée de faire bien et mieux que les autres. Je ne fais icy que les nommer et monstrer au doigt, car après en leurs lieux icy cottes leur faute sera monstrée.
Les superstitieux2, injurieux àDieu et ennemis de la vraye religion, se couvrent de piété, zèle et affection en vers Dieu, jusques à s'y peiner et tourmenter plus que l'on ne leur commande,
(1) H y en a qui haïssent en proportion de ce qu'ils doivent. La dette est-elle légère, elle les éloigne de leur créancier ; est-elle considérable , ils deviennent ses ennemis. " fâ) Voyez le c. 3 du liv. II de ta Saoesse.
pensant mériter beaucoup et pensant que Dieu leur en sait gré, voire leur doibt de reste; que feriez- vous à cela? Si vous leur dictes qu'ils excédent et prennent les choses à gauche, pour ne les entendre pas bien, ils n'en croiront rien, disant que leur intention est bonne ( par où ils se pensent sauver), et que c'est par dévotion. D'ailleurs, ils ne veulent pas quitter leur gain ny la satisfaction qu'ils en reçoivent, qni est d'obliger Dieu à eux.
Les formalistes1 s'attachent aux formes et au dehors, pensent estre quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et cupidités, moyennant qu'ils facent rien contre la teneur des loix et n'obmettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et mis au desespoir des pouvres familles, mais c'a esté en demandant ce qu'il a pensé estre sien, et ce par voye de justice : qui le peut convaincre d'avoir mal faict?0 combien de bienfaicts sont obmis, et de meschancetés se commettent soubs le couvert des formes , lesquelles l'on ne sent pas, dontestbien vérifié, «le souverain droict, l'extrême injustice » ; et a esté bien dict : « Dieu nous garde des formalistes! »
Les pédans2 clabaudeurs, après avoir questé et pilloté avec grande estude et science par les livres, en font monstre et avec ostentation questueusement et mercenairement la dégorgent et mettent au vent. Y a-t-il gens au monde plus ineptes aux affaires, plus impertinens à toutes choses, et ensemble plus présomptueux et opiniastres? En toute langue et nation, pédant, clerc, magister, sont mots de reproche : faire sottement quelque chose, c'est le faire en clerc. Ce sont des gens qui ont la mémoire pleine du sçavoir d'autruy et n'ont rien de propre. Leur jugement, volonté, conscience, n'en valent rien mieux; mal habiles, peu sages et prudens ; tellement qu'il semble que la science ne leur serve que de les rendre plus sots, mais encore plus arrogants, caquetteurs : ravallent leur esprit et abastardissent leur entendement, mais enflent leur mémoire. Icy sied bien la misère que nous venons de mettre la dernière en celles de l'entendement.
(1) Voyez les c. 2 et 5 du liv. II.
(-2) Voyez le c. 15 du liv. III
Moral.