‹ Choix de moralistes françaisChapitre 95 sur 509 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Présomption.

Voici le dernier et plus vilain traict de sa peïncture ; c'est l'autre partie de la prescription que donne Pline ; c'est la peste de l'homme, et la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, vice toutesfois naturel et originel de l'homme. Or cette présomption se doibt considérer en tout sens, haut, bas, et à costé, dedans et dehors, pour le regard de Dieu; choses haultes et célestes, basses, desbestes, de l'homme son compagnon, de soy-mesme :, et tout revient à deux choses, s'estimer trop, et n'estimer pas assez autruy : Qui se confidebant et aspernabantur alios*. Parlons un peu de chascun.

Premièrement pour le regard de Dieu (et c'est chose horrible), toute superstition et faute en religion, ou faux service de Dieu, vient de n'estimer pas assez Dieu, ne sentir et n'avoir pas les opinions, conceptions, créances de la Divinité assez haultes, assez pures. Je n'entends par cest assez , à proportion de la grandeur de Dieu, qui ne reçoit point de proportion, estant infini ; et ainsi est-il impossible de les avoir assez pour ce regard : mais j'entends assez pour le regard de ce que pouvons et debvons. Nousn'eslevons ny ne guindons pas assez hault et ne roidissons assez la poincte de nostre esprit, quand nous imaginons la Divinité : comment assez? nous la concepvons très bassement; nous la servons de mesme très indignement ; nous agissons avec elle plus vilement qu'avec certaine créature. Nous parlons non-seulement de ses œuvres, mais de sa majesté, volonté, jugemens, avec plus de confidence et de hardiesse que l'on ne feroit d'un prince ou autre homme d'honneur. Il y a plusieurs hommes qui refuscroient un tel service et recognoissance, et se tiendraient offensés et violés si l'on parloit d'eux, et que l'on employast leur nom si vilement et sordidement : l'on entreprend de le mener, flatter, ployer, composer avec luy, affin que je ne dise braver, menacer, gronder et despiter. César disoit à son pilote qu'il ne craignist de voguer et le conduire contre le destin et la volonté du ciel et des astres, se

(l) Qui étaient pleins de confiance en eux-mêmes , et qui méprisaient les autres. Luc. Évang. c. 18, v. 9.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

fiant sur ce que c'est César qu'il mc'mc. Auguste ayant esté battu de la tempeste sur mer, se prit à deffier le dieu Neptune1 : et en la pompe des jeux Circenses fit oster son image du rang où elle estoit parmy les autres dieux, pour se venger de luy. Les ïhraces, quand il tonne et esclaire, se mettent à tirer flèches contre le ciel, pour ranger Dieu à raison2. Xerxès fouetta la mer et escrivit un cartel de deffi au mont Alhos5. Et compte Ton d'un roy chrestien, voisin du nostre, qu'ayant receu une bastonnade de Dieu, jura de s'en venger, et voulut que. de dix ans on ne le priast et ne parlaston de luy .

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Et laissant ces extravagances estranges, tout le commun ne verifie-t-il pas bien clairement le dire de Pline, qu'il n'y a rien plus misérable et ensemble plus glorieux que l'homme ? Car d'une part il se feinct de très hautaines et riches opinions de l'amour, soin et affections de Dieu envers luy, comme son mignon, son unique -, et cependant il le sert très indignement : comment se peuvent accorder et subsister ensemble une vie et un service si chetif et misérable d'une part, et une opinion et créance si glorieuse et si hautaine de l'autre? C'est estre ange et pourceau tout ensemble : c'est ce que reprochoit un grand philosophe aux chrestiens, qu'il n'y avoit gens plus fiers et glorieux à les ouyr parler, et en effect plus lasches et vilains. C'est un ennemy qui parle injure, mais qui touche bien justement les hypocrites.

Il nous semble aussi que nous pesons et importons fort à Dieu, au monde, à toute la nature qu'ils se peinent et ahannenten nos affaires, ne veillent que pour nous, dont nous ne nous esbahissons des accidens qui nous arrivent; et cecy se voit encore mieux à la mort. Peu de

(1) Sl'et. Vie d'Auguste, c. 16.

i2) JIÉP.OD.liv.IV.

(5) HÉROD. liV. VII.

(i) O race audacieuse de Japet ! — r.ien n'est difficile aux ir.orlels; nous avons la folie d'attaquer même le ciel, el nus crimes sont tels qu'ils ne permettent pas à Jupiter irrité de déposer ses foudres. Hor. liv. I, ode 3, v. 21.— Même ode, V. 37 et suiv.

gens se résolvent et croient que ce soit leur dernière heure ; et presque tous se laissent lors piper à l'espérance. Cela vient de présomption; nous faisons trop de cas de nous, et nous semble que l'univers a grand interest à nostre mort; que les choses nous t'aillent à mesure que nous leur faillons, ou qu'elles mesmes se t'aillent à mesure qu'elles nous faillent -, qu'elles vont mesme bransle avec nous, comme à ceux qui vont sur l'eau ; que le ciel, la terre, les villes, se remuent : nous pensons tout entraisner avec nous; nul de nous ne pense assez n'estre qu'un.

Après cela l'homme croit que le ciel, les estoiles, tout ce grand mouvement céleste et bransle du monde, n'est faict que pour luy. Tôt circa unum caput iumultuantes deos1? Et îe pouvre misérable est bien ridicule. Il est icy bas logé au dernier et pire estage de ce monde, plus eslongné de la voulte céleste, en la cloaque et sentine de l'univers, avec la bourbe et la lie, avec les animaux de la pire condition, subject à recevoir tous les excrémens et ordures qui luy pleuvent et tombent d'en haut sur la teste, et ne vit que de cela, et à souffrir les accidens qui luy arrivent de toutes parts : et se faict croire qu'il est le maistre commandant à tout ; que toutes créatures, mesmes ces grands corps lumineux, incorruptibles, desquels il ne peut sçavoir la moindre vertu, et est contrainct tout transi les admirer, ne branslent que pour lui et son service. Et pour ce qu'il mendie, chétif qu'il est, son vivre, son entrelien, ses commodités, des rayons, clarté et chaleur du soleil, de la pluie et austres desgouts du ciel et de l'air, il veut dire qu'il jouit du ciel et desélémens, comme si tout n'avoit esté faict et ne se remuoit que pour luy. En ce sens l'oyson en pourroit dire autant, et peut-estre plus justement et constamment. Car l'homme qui reçoit aussi souvent des incommodités de là-haut, et n'a rien de tout cela en sa puissance ny en son intelligence, et ne les peut deviner, est en perpétuelle transe, fiebvre et crainte que ces corps supérieurs ne branslent pas bien à propos et à poinct nommé pour luy, et qu'ils lui causent stérilité, maladies et toutes choses contraires, tremble soubs le fais : où les bestes reçoivent tout ce qui vient

(t) Tant de dieux sont-ils faits pour s'agiter en tumultcautour d'une seule tête ? Sén. Suasor. IV.

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