‹ Choix de moralistes françaisChapitre 96 sur 509 · LIVRE I, CHAI». XLl · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAI». XLl

d'en haut, .sans allarmc ny appréhension de ce qui adviendra, et sans plainte de ce qui est advenu, comme faict incessamment l'homme : Non nos causa mundo sumus hiemem œstatemque referendi, suas ista leges habent quibus divina exercentur : nimis nossuspicimus, si digni nobis videmur propter quos tanta moveanîur. — Non tanta cœlo nobiscum societas est, ut nostro fato sil ille quoque siderum fuljfor1.

Pour le regard des choses basses, terrestres, scavoir tous animaux, il les desdaigne et desestime comme si du tout elles n'appartenoient au mesme maistre ouvrier, et n'estoient de mesme famille avec luy, comme si elles ne le touchoient et n'avoient aucune part ou relation à luy. Et de là il vient à en abuser et exercer cruaulté, chose qui rejaîlit contre le maistre commun et universel qui les a faictes, qui en a soin, et a dressé des loix pour leur bien et conservation, les aadvantagées en certaines choses, renvoyé l'homme souvent vers elles, comme à une escholle. Mais cecy est le subject du chapitre xxxiv ci-dessus.

Or, tout cecy ne déroge aucunement à la doctrine commune, que le monde est faict pour l'homme et l'homme pour Dieu; car outre l'instruction que l'homme tire en gênerai de toute chose haulte et basse pour cognoistre Dieu, soy, son devoir, encores en particulier de chacune il en tire profit ou plaisir ou service. De ce qui est pardessus soy qu'il a moins en intelligence et nullement en sa puissance, ce ciel azuré, tant richement contrepoincté d'estoiles, et ces flambeaux roulants sans cesse sur nos testes, il n'en a ce bien que par contemplation, il monte et est porté en admiration , crainte, honneur, révérence de leur auteur et maistre souverain de tout, et en ce sens a esté bien dit par Anaxagoras - que l'homme estoit créé pour contempler le ciel et le soleil, et par les autres philosophes appelans l'homme

. (l) Nous ne sommes pas la cause pour laquelle l'hiver el l'été se succèdent chaque année: ces saisons obéissent à des lois dans lesquelles la puissance divine s'exerce et se manifeste; nous avons une trop haute opinion de nous-mêmes et de notre dignité, si nous croyons que c'est pour nous que de si grands mouvements se font dans le monde. — Il n'y a pas entre les astres et nous une si grande union pour que les astres n'y brillent que pour notre avantage. Sén. de Ira, Iiv.H, c. 27. — Plin. Ilist. A'af. , liv. II, c. 8.

(2) Diocc.NE-LVEr.CE, Vie (ï Anaxagoras, liv. il , n. 10.

omocoot/ottov1 ; des choses basses il en tire secours, service, commodité. Mais se persuader qu'en faisant toutes ces choses l'on n'aye pensé qu'à l'homme, et qu'il soit la fin et le but de tous ces corps lumineux et incorruptibles, c'est une trop folle et hardie présomption. Finalement, mais principalement cette présomption doibt estre considérée en l'homme mesme, c'est-à-dire pour le regard de soy et de l'homme son compagnon , au dedans , au progrès de son jugement et de ses opinions; et au dehors en communications et conversation avec autruy. Sur quoy nous considérons trois choses comme trois chefs qui s'entresuivent, où l'humanité monstre bien en sa sotte foiblesse sa folle présomption. La première au croire ou mescroire (icy n'est question de religion, ni de la foy et créance divine, et se faut souvenir de l'advertissement mis en la préface) , où sont à noter deux vices contraires, qui sont ordinaires en la condition humaine. L'un et plus commun est une légèreté, qui cito crédit, levis est corde 2, et trop grande facilité à croire et recevoir tout ce que l'on propose avec quelque apparence ou authorité. Cecy appartient à la niaise simplicité, mollesse, et foiblesse du petit peuple, des esprits efféminés , malades, superstitieux, estonnés , indiscrètement zélés, qui comme la cire reçoivent facilement toute impression, se laissent prendre et mener par les oreilles. C'est plustost erreur et foiblesse que malice, et loge volontiers aux âmes débonnaires : Credulitas error est magis quam culpa, et quidem in optimi cujusque mentem facile irrepifî. Suy vant cecy nous voyons presque tout le monde mené et emporté aux opinions et aux créances, non par chois et jugement, voire souvent avant l'aage et discrétion, mais par la coustume du pays, ou instruction receue en jeunesse, ou par rencontre, comme par une tempeste , et là se trouve tellement collé, hypotecqué et asservy, qu'il ne s'en peut plus desprendre : Veluli tempestate delati ad quameunque disciplinam, tamquam ad saxum adhœrescunti. Le monde

(1) Contemplateur du ciel.

(2) Qui croit trop vite a l'esprit bien léger. Ercl.

(3) La crédulité est plutôt une erreur qu'une faute, et elle se glisse facilement dans l'esprit même des meilleurs hommes. Cic. Epist. ad famil. liv. X, Ep. XXIII.

( '/) Emportes comme par la tempête vers chaque doctrine, ils y restent attaches comme A un roc. Cic. Acad. Quœs(.

DE LA. SAGESSE, PAR CHARRON

est ainsi mené, nous nous en fions et remettons à autruy : Unusquisque mavult credere quant judicare; versât nos etprœcipitat traditus per manus error, ipsa consuetudo assentiendi periculosa et luhrica1. Or ceste telle facilité populaire, bien que ce soit en vérité foiblesse, toutesfôis n'est pas sans quelque présomption. Car c'est trop entreprendre que croire, adhérer et tenir pour vray et certain si légèrement, sans sçavoir que c'est; ou bien s'enquérir des causes, raisons, conséquences, et non de la vérité. On dict, d'où vient cela? comment se faict cela? présupposant que cela est bien vray ; il n'en est rien : on traicte, agite les fondemens et effects de mille choses, qui ne furent jamais, dont tout le pro et contra est faux. Combien de bourdes, fauls et supposés miracles, visions et révélations receues au monde, qui ne furent jamais! (Les vrays miracles auctorisés par l'église sont à part, l'on ne touche point à cela. ) Et pourquoy croira -t -on une merveille, une chose non humaine ny naturelle, quand l'on peut destourner et éluder la vérification par voye naturelle et humaine ? « La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes; le port, le goust et les alleures pareilles; nous les regardons de mesme œil : lia sunt fmitima falsa veris, ut in prœeipitem locum non debeat se sapiens committere'*. L'on ne doibt croire d'un homme que ce qui est humain, s'il n'est authorisé par approbation surnaturelle et surhumaine, qui est Dieu seul. qui seul estàcroireen ce qu'il dict, pource qu'il le dict.

L'autre vice contraire est une forte et audacieuse témérité de condamner et rejetter, comme faulses, toutes choses que l'on n'entend pas, et qui ne plaisent et ne reviennent au goust. C'est le propre de ceux qui ont bonne opinion d'eux -m es mes, qui font les habiles et ies entendus , spécialement hérétiques, sophistes , pedans; car se sentant avoir quelque poincte d'esprit , et de voir un peu plus clair

liv. il , c. 5. — Ce qui précède la citation est tiré 'lf; Questions académiques, même chapitre, n. S.

(1) Chacun aime mieux croire que juger. L'erreur, passant tie mains en mains, nous entraîne avec clic, cl nous fait tomber dans le précipice; l'habitude même de donner son assentiment n'est pas sans danger. Sén. de Vita beata, c. 1.

(2) Le faux est si près voisin du vrai que le sage doit toujours craindre de s'engager dans l'abîme. Cic. Açad. Quœst. liv. IV, c. 21.

que le commun, ils se donnent loy et authorité de décider et resouldre de toutes choses. Ce vice est beaucoup plus grand et vilain que le premier ; car c'est folie enragée de penser sçavoir jusques où va la possibilité, les ressorts et bornes de nature, la portée de la puissance et volonté de Dieu, et vouloir ranger à soy et à sa suffisance le vray et le fauls des choses ; ce qui est requis pour ainsi dire et avec telle fierté et asseurance resouldre et définir d'icelles. Car voicy leur jargon : cela est fauls, impossible, absurde. Et combien y a-t-il de choses lesquelles pour un temps nous avons rejettées avec risée comme impossibles, que nous avons esté contraincts d'advouer après, et encore passer outre à d'autres plus estranges! et au rebours, combien d'autres nous ont esté comme articles de foy,et puis vains mensonges!

La seconde, qui suit et vient ordinairement de ceste première, est d'affirmer ou reprouver certainement et opiniastrement ce que l'on a légèrement creu ou mescreu. Ce second degré adjouste au premier opiniastreté, et ainsi accroist la présomption. Ceste facilité de croire avec le temps s'endurcit et dégénère en opiniastreté invincible et incapable d'amendement ; voire l'on va jusques là que souvent l'on soustient plus les choses que l'on sçait et que l'on entend moins : Majorem fidemhomines adhibent iis quœ non intelligunt... Cupiditate hurnani ingenii lubentius obscura creduntur l ; l'on parle de toutes choses par resolution. Or l'affirmation et opiniastreté sont signes ordinaires de hestise et ignorance, accompagnée de folie et arrogance.

La troisiesme, qui suit ces deux, et qui est le faiste de présomption, est de persuader, faire valoir et recevoir à autruy ce que l'on croit, et les induire voire impérieusement avec obligation de croire et inhibition d'en doubler. Quelle tyrannie! Quiconque croit quelque chose estime que c'est œuvre de charité de le persuadera un autre; et pour ce faire ne craint point d'adjouster de son invention autant qu'il voit estre nécessaire à son compte, pour suppléer au défaut et à la résistance qu'il pense estre en la conception d'autruy. Il n'est rien à

(1) Les hommes ont une plus grande foi dans les choses qu'ils ne comprennent pas... L'envie de savoir, propre à l'esprit humain , lui fait croire plus volontiers les choses obscures. TACIT. IliSt. liv. I , C. 22.

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