LIVRE I, CHAI\ XLI
quoy communément les hommes soient plus tendus qu'à donner voye à leurs opinions : Nemo sibi tanlùm errât, sed ahis erroris causa et aulhor est1. Où le moyen ordinaire fault, Ton y adjouste le commandement , la force, le fer, le feu. Ce vice est propre aux dogmatistes et à ceux qui veulent gouverner et donner loy au monde. Or pour venir à bout de cecy et captiver les créances à soy, ils usent de deux moyens. Par le premier ils introduisent des propositions générales et fondamentales, qu'ils appellent principes et presuppositions, desquelles ils enseignent n'estre permis de doubter ou disputer; sur lesquelles ils bastissent après tout ce qui leur plaist , et meinent le monde à leur poste ; qui est une piperie , par laquelle le monde se remplit d'erreurs et mensonges. Et de faict , si Ton vient à examiner ces principes, l'on y trouvera de la faulseté et de la foi blesse autant ou plus qu'en tout ce qu'ils en veulent tirer et despendre ; et se trouvera toujours autant d'apparence aux propositions contraires.
Il y en a de nostre temps qui ont changé et renversé les principes et reigles des anciens en l'astrologie, en la médecine, en la géométrie, en la nature et mouvement des vents. Toute proposition humaine a autant d'authorité que l'autre, si la raison n'en faict la différence. La vérité ne dépend point de l'authorité ou tesmoignage d'homme ; il n'y a point de principes aux hommes si la Divinité ne les leur a révélés; tout le reste n'est que songe et fumée. Or ces messieurs icy veulent que l'on croye et reçoive ce qu'ils disent , et que l'on s'en fie à eux, sans juger ou examiner ce qu'ils baillent , qui est une injustice tyrannique. Dieu seul , comme a esté dict,est à croire en tout ce qu'il dict , pource qu'il le dict : Qui a semetipso loquitur mendax est1*. L'autre moyen est par supposition de quelque faict miraculeux, révélation et apparition nouvelle et céleste, qui a esté dextrement practiqué par des législateurs, généraux d'armées, ou chefs de part. La persuasion pre-
(i) L'homme ni erre pas seulement pour lui seul; mais il est encore la cause et l'auteur de l'erreur des autres. Sén. de fila beata. c. 1.
(-2) Celui qui parle d'après lui-même est menteur.
miere, prinse du subject mesme, saisit les simples ; mais elle est si tendre et si fresle que le moindre heurt , mescompte, ou mesgarde, qui y surviendroit, escarbouilleroit tout ; car c'est grand merveille comment de si vains commencemens et frivoles causes sont sorties les plus fameuses impressions. Or ceste première impression franchie devient après à s'enfler et grossir merveilleusement, tellement qu'elle vient à s'estendre mesme aux habiles , par la multitude des croyans, des tesmoings, et des ans, à quoy l'on se laisse emporter, si l'on n'est bien fort préparé ; car lors il n'est plus besoing de regimber et s'en enquérir, mais simplement croire; le plus grand et puissant moyen de persuader, et la meilleure touche de vérité, c'est la multitude des ans et des croyans ; or, les fols surpassent de tant les sages : Sanitalis palrocinium est insamentium tarba*. C'est chose difficile de resouldre son jugement contre les opinions communes. Tout ce dessus se peut cognoistre par tant d'impostures, badinages, que nous avons veunaistre comme miracles, et ravir tout le monde en admiration , mais incontinent estouffés par quelque accident, ou par l'exacte recherche des clair-voyans, qui ont esclairé de près et descouvert la fourbe, que s'ils eussent eu encores du temps pour se meurir et fortifier en nature, c'estoit faict pour jamais. Ils eussent esté receus et adorés généralement. Ainsi en est-il de tant d'autres qui ont (faveur de fortune) passé et gagné la créance publicque, à laquelle puis on s'accommode sans aller recognoistre la chose au gitte et en son origine : Nusquam ad liquidant fama perducitur2. Tant de sortes de religions au monde, tant de façons superstitieuses, qui sont encores mesmes dedans la chrestienté, demourées du paganisme, et dont on n'a peu du tout sevrer les peuples. Par tout ce discours nous voyons à quoy nous en sommes, puisque nous sommes menés par tels guides.
(i) La multitude des fous est si grande que la sagesse est obligée de se mettre sous leur protection. S. Aug. de Civ. Del. liv. VI, c. 10.
(2) Nulle part les bruits qui courent ne sont bien éclaircis. Qu.nt.-Curt. liv. IV, c. 2.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON