CHAPITRE XLII
De la différence et inégalité des hommes en gênerai.
Il n'y a rien en ce bas monde où il se trouve tant de différence qu'entre les hommes, et différences si eslongnées en mesme subject et espèce. Si l'on en veut croire Pline, Hérodote, Plutarque, il y a des formes d'hommes en certains endroits qui ont fort peu de ressemblance à la nostre ; et y en a de métisses et ambiguës entre l'humaine et la brutale1. Il y a des contrées où les hommes sont sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine, où ils sont androgynes, où ils marchent de quatre pattes, où ils n'ont qu'un œil au front, et la teste plus semblable à celle d'un chien qu'à la nostre, où ils sont moytié poisson par embas et vivent en l'eau ; où les femmes accouchent à cinq ans et n'en vivent que huit \ où ils ont la teste si dure et le front que le fer n'y peut mordre tt rebouche contre ; où ils se changent naturellement en loups, en jumens, et puis encores en hommes ; où ils sont sans bouche, se nourrissant de la senteur de certaines odeurs-, où ils rendent la semence de couleur noire, où ils sont fort petits et nains, où tous fort grands et geans, où ils vont tous nuds, où ils sont tous pelus et velus, où ils sont sans parole vivans par les bois comme bestes cachés dedans les cavernes et dedans les arbres. Et de nostre temps nous avons descouvert et touché à l'œil et au doigt où les hommes sont sans barbe, sans usage de feu, de bled, de vin ; où est tenue pour la grande beauté ce que nous estimons la plus grande laideur, comme a esté dict devant 2. Quant à la diversité des mœurs se dira ailleurs3. Et sans parler de toutes ces estrangetés, nous sçavons que, quant au visage, il n'est possible trouver deux visages en tout et partout semblables : il peut advenir de semescompter et prendre l'un
(1) Celle des brutes.
(-2) Au c. fi.
<3) Liv. II , ç. 8.
pour l'autre à cause de la ressemblance grande , mais c'est en l'absence de l'un ; car en présence de tous deux il est aisé de remarquer la différence, quand bien on ne la pourroit exprimer. Aux ames y a bien plus grande différence, car non-seulement elle est plus grande sans comparaison d'homme à homme, que de beste à beste ; mais (qui est bien enchérir) il y a plus grande différence d'homme à homme que d'homme à beste : car un excellent animal est plus approchant de l'homme de la plus basse marche que n'est cet homme d'un autre grand et excellent. Ceste grande différence des hommes rient des qualités internes et de la part de l'esprit, où y a tant de pièces, tant de ressorts que c'est chose infinie et des degrés sans nombre. Il nous faut icy pour le dernier apprendre à cognoistre l'homme par les distinctions et différences qui sont en luy : or elles sont diverses, selon qu'il y a plusieurs pièces en l'homme, plusieurs raisons et moyens de les considérer et comparer. Nous en donnerons icy cinq principales auxquelles toutes les autres se pourront rapporter, et généralement tout ce qui est en l'homme, esprit, corps, naturel, acquit, public, privé, apparent, secret : et ainsi ceste einquiesme et dernière considération de l'homme aura cinq parties, qui seront cinq grandes et capitales distinctions des hommes , savoir :
La première naturelle et essentielle et universelle de tout l'homme, esprit et corps;
La seconde naturelle et essentielle principalement , et aucunement acquise, de la force et suffisance de l'esprit 5
La tierce accidentale de Testât, condition et devoir, tirée de la supériorité et infériorité;
La quatriesme accidentale de la condition et profession de vie;
La cinquiesme et dernière des faveurs et desfaveurs de la nature et de la fortune.