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CHAPITRE XL1H

Première distinction et différence des hommes naturelle et essentielle, tirée de la diverse assiette du monde.

La première, plus notable et universelle distinction des hommes, qui regarde l'esprit et le corps et tout l'estre de l'homme, se prend et tire de l'assiette diverse du monde, selon laquelle le regard et l'influence du ciel et du soleil, l'air, le climat, le terroir, sont divers. Aussi sont divers non-seulement le teinct, la taille, la complexion, la contenance, les mœurs, mais encores les facultés de l'ame. Plaga cœli non solum ad robur corporum, sed et animorum facit. Athenis tenue cœlum, ex quo etiam acutiores Âttici ; crassum Thebis, ideù pingues Thebani et valentes*. Dont Platon remercioit Dieu qu'il estoit né Athénien et non Thebain.

Ainsi que les fruicts et les animaux naissent divers selon les diverses contrées, aussi les hommes naissent plus ou moins belliqueux, justes, temperans, dociles, religieux, chastes, ingénieux, bons, obeissans, beaux, sains, forts. C'est pourquoy Cyrus ne voulut accorder aux Perses d'abandonner leur pays aspre et bossu pour aller en un autre doux et plain, disant que les terres grasses et molles font les hommes mois, et les fertiles les esprits infertiles 2.

Suyvant ce fondement nous pouvons en gros partager le monde en trois parties et tous les hommes en trois sortes de naturel \ nous ferons donc trois assiettes générales du monde, qui sont les deux extrémités de midy et nord et la moyenne. Chaque partie et assiette sera de soixante degrés ; l'une de midy est sous l'aequateur, trente degrés deçà et trente delà, c'est-àdire tout ce qui est entre les deux tropiques, un peu plus où sont les régions ardentes et les méridionaux, l'Afrique et l'Ethiopie au milieu d'orient et d'occident ; l'Arabie, Calicut, les Moluques, lesSaves, la Taprobane vers orient 5 le Peru et grands mers vers occident. L'autre moyenne est de trente degrés outre les tropi-

(1) Le climat a de l'influence, non-seu!emenl sur la force du corps, mais sur celle de l'esprit. -L'air d'Athènes est vif, et c'est pour cela que les Athéniens sont vifs et spirituels; celui de Thèbes est épais, de là les Thébains sont lourds, gras et forts. Végétais , liv. i , c. 2. — Cic. de Fato, c. 4.

(-2) HÉ60D, liv. IX.

ques, tant deçà que delà vers les pôles ou sont les régions moyennes et tempérées -, toute l'Europe avec sa mer mediterranée au milieu d'orient et occident ; toute l'Asie, tant petite que grande , qui est vers orient avec la Chine et le Jappon, et l'Amérique occidentale. La tierce, qui est de trente degrés, qui sont les plus près des deux pôles de chaque costé où sont les régions froides et glaciales, peuples septentrionaux, laTartarie, Moscovie et Gotilande * et la Magellane2, qui n'est pas encores bien deseouverte.

Suyvant ce partage gênerai du monde, aussi sont différons les naturels des hommes en toutes choses, corps, esprit, religion, mœurs, comme se peut voir en ceste petite table. Car les septentrionaux sont hauts et grands, pituiteux, sanguins, blancs et blonds, sociables, la voix forte, le cuir mol et velu, grands mangeurs et beuveurs et puissans. Grossiers, lourds, stupides, sots, faciles, légers, inconstans ; peu religieux et dévotieux. Guerriers, vaillans, pénibles, chastes, exempts de jalousie, cruels et inhumains.

Les moyens sont médiocres et tempérés en toutes ces choses, comme neutres, ou bien participans un peu de toutes ces deux extrémités, et tenans plus de la région de laquelle ils sont plus voysins.

Les méridionaux sont petits, melancholiques , froids et secs, noirs, solitaires, la voix gresle, le cuir dur avec peu de poil et crespu, abstinens, foibles. Ingénieux, sages, prudens, fins, opiniastres, superstitieux, contemplatifs. Non guerriers et lasches, paillards, jaloux, cruels et inhumains.

Toutes ces différences se prouvent aisément. Quant à celles du corps, elles se cognoissent à l'œil ; et s'il y a quelques exceptions, elles sont rares et viennent du meslange des peuples ou bien des vents, des eaux et de la situation par ticuliere des lieux, dont une montagne sera une notable différence en mesme degré, voire mesme pays et ville : ceux de la ville haute d'Athènes estoient tout d'autre humeur, dict Plutarque5, que ceux du port de Pirée : une

(1) Voyez la quatrième carte de l'Atlas catalan de 1375, publiée par moi. On y retrouve ce pays de Goliland dans la mer du nord.

(2) Les Philippines, découvertes par Magellan, et les Moluques, découvertes par les hommes de son expédition.

(">,' I'ivt. Solon.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

montagne du costé de septentrion rendra la vallée qui sera vers le midy toute méridionale, et au contraire aussi.

Quant à celles de l'esprit, nous sçavons que les arts mechaniques et ouvrages de main sont de septentrion où ils sont pénibles : les sciences spéculatives sont venues du midy. César et les anciens appellent les Egyptiens très ingénieux et subtils. Moyse est dict instruict en leur sagesse ; la philosophie est venue de là en Grèce ; la majorité commence plustost chez eux à cause de l'esprit et finesse : les gardes des princes, mesme méridionaux, sont de septentrion, comme ayant plus de force et moins de finesse et de malice ; ainsi les méridionaux sont subjects à grandes vertus et grands vices, comme il est dictd'Annibal; les septentrionaux ont la bonté et simplicité. Les sciences moyennes et mixtes, politiques, loix et éloquence, sont aux nations mitoyennes, ausquelles ont ileury les grands empires et polices.

Pour le troisiesme poinct, les religions sont venues du midy, Egypte, Arabie, Cbaldée : plus de superstition en Afrique qu'au reste du monde; tesmoin les vœux tant frequens, les temples tant magnifiques. Les septentrionaux, dict César, peu soucieux de religion, sont attentifs à la guerre et à la chasse.

Quant aux mœurs, premièrement touchant la guerre, il est certain que les grandes armées, arts, instrumens et inventions militaires, sont venues de septentrion. Les peuples de là, Scythes, Gots, Vandales, Huns, Tartares, Turcs, Germains, ont battu et vaincu toutes les autres nations et ravagé tout le monde, dont est tant souvent dict que tout mal vient d'Aquilon. Les duels et combats sont venus de là. Les septentrionaux adorent le glaive fiché en terre, dict Solinus, invincibles aux autres nations, voire aux Romains qui ont vaincu le reste et ont esté détruits par eux ; aussi s'affoiblissent et s'alangourissent au vent de sud et allant vers midy; comme les méridionaux, venans au nord, redoublent leurs forces. A cause de leur fierté guerrière, ils ne peuvent souffrir qu'on leur commande par braverie; ils veulent la liberté, au moins lescommandemens eslectifs. Touchant la chasteté et la jalousie, en septentrion, une seule femme a un homme, dict Tacitus l ; eocores suffit-elle pour olusieurs, dict César ; nulle ja-

(i) De Morib. German. c. 18.

lousie, dict Munster1, où les hommes et femmes se baignent ensemble avec les estrangers. En midy la polygamie est partout receue. Toute l'Afrique adore Venus2, dict Solinus. Les méridionaux meurent de jalousie, à cause de quoy ils ont les eunuques gardiens de leurs femmes, que les grands seigneurs ont en grand nombre comme des haras.

Quant à la cruauté, les extrémités sont semblables, mais pour diverses causes, comme se verra tantost aux causes-, les punitions de la roue et les empalemens des vifs, venus de septentrion; les inhumanités des Moscovites et Tartares sont toutes notoires. Les Allemans, dict Tacite5, ne punissent les coupables juridi quement,mais les tuent cruellement comme ennemis. Ceux de midy escorchent tout vifs les criminels et leur appétit de vengeance est si grand qu'ils en deviennent furieux s'ils ne l'assouvissent. Au milieu sont bénins et humains. Les Romains punissoient les plus grands crimes du bannissement simple; les Grecs usoient de breuvage doux de ciguë pour faire mourir les condamnés. Et Ciceron dict * que l'humanité et la courtoisie est partie de l'Asie mineure et dérivée au reste du monde.

La cause de toutes ces différences corporelles et spirituelles est l'inequalité et différence de la chaleur naturelle interne qui est en ces pays et peuples, sçavoir : forte et véhémente aux septentrionaux à cause du grand froid externe qui la resserre et renferme au dedans, comme les caves et lieux profonds sont chauds en hyver et les estomachs, ventres Même calidioress ; foible aux méridionaux , estant dissipée et attirée au dehors par la véhémence de l'externe , comme en esté les ventres et lieux de dessoubs terre sont froids ; moyenne et tempérée en ceux du milieu. De ceste diversité, dis-je, et inequalité de chaleur naturelle viennent ces différences, non-seulement corporelles, ce qu'il est aisé de remarquer, mais encores spirituelles; caries meridionaux,à cause de leur tempérament froid, sont melancholiques, et par ainsi arrestés,con-

(1) Sébastien de Munster, auteur d'une Cosmographie, d'une Description de Bade, et de plusieurs autres ouvrages.

(2) Ante omîtes barbaros, dit Tite-Live, Numidœ in Vénérera effusi.

(5) De Mor. Germ. c. 25.

(4) Epistola prima a<l Q. frutrem.

(o) Les estomacs sont plus chauds on hiver.

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