‹ Choix de peintures de PompéiChapitre 10 sur 27 · PLANCHE IX · texte numérisé non relu

PLANCHE IX

JUGEMENT DE PARIS

Hauteur, 1 m. 308 millim. — Largeur, I ni. 048 millira.

La peinture que représente cette planche, et qui n était encore connue que par une gravure au simple trait, d’une dimension Irès-réduite et d’un dessin assez peu conforme au caractère de l’original1, fut trouvée, il y a quelques années, dans la maison dite de Méléagre 3, où elle formait le principal ornement de l’une des parois du triclinium, la plus grande pièce de cette habitation , une des plus belles et des plus considérables de Pompéi. Celle peinture , qui avait peu souffert, se recommandait, indépendamment de son sujet, qui ne s’était pas encore offert à Pompéi, par sa composition, qui dérivait certainement de quelque beau modèle de l’école grecque; mais l’exécution, généralement lourde et incorrecte, restait, sous ce rapport, beaucoup au-dessous de l’invention : ce qui, du reste, est le cas de la plupart de ces peintures antiques, où l'on ne peut voir, malgré le talent qui brille encore dans quelquesunes, quun faible reflet des compositions originales, précieuses encore, à ce titre, comme l’unique débris de toute une branche de l’art des Grecs, qui atteignit certainement, dans

Elle est publiée dans le R. Mus. Borbon. t. XI, tav. xxv, maison, dont la découverte eut lieu dans le cours de l’anavec une courte description de M. G. B. Finati, p. x-6. née i83i, et dont la description détaillée fait partie de la

Voyez, dans le même recueil, l. VII, tav. A et B, le plan, Relation clés fouilles de celle même période, insérée à la fin du avec Y élévation et quelques détails architectoniques, de cette volume.

154 \MOURS DES DIEUX.

les ouvrages des grands maîtres, exécutés sur panneaux de lois', la même supériorité que la

sculpture. .

Rien de plus simple et de mieux ordonné que celle composition du jugement de / ans,

différente de toutes celles qui nous sont parvenues du même sujet en peinture monochrome de vases peints et en sculpture de bas-relief. Le berger phrygien, choisi pour juge des trois déesses, est assis sur un cube de pierre, dans un costume et dans une attitude qui indiquent parfaitement sa profession, son pays et son action; il est coiffé de la mitre phrygienne, qui était le trait essentiel de son costume national, et il s’appuie des deux mains sur le pedum pastoral, qui le caractérise comme pasteur du mont Ida. D'après le mouvement de sa personne et l’expression de sa physionomie, il paraît livré tout entier à une méditation profonde, dont son regard, dirigé du côté de l’une des déesses placée plus près de lui, indique suffisamment l’objet. Derrière lui apparaît Mercure, dont l’attitude et le geste n’expriment pas moins clairement la part qu’il prend à l’action représentée; il a le pied droit levé sur un rocher, avec la main droite, munie du caducée, posée sur le genou, et de 1 autre main il désigne au regard de Paris la déesse qui doit être l’objet de sa préférence. C’est dans cette même attitude, dont j’ai eu déjà l’occasion d’établir l’intention caractéristique, et devenue propre à Mercure1 2, que le messager divin se voit représenté sur d’autres monuments antiques du même sujet3, qui prouvent bien, d’accord avec notre peinture de Pompéi, que c’était là une de ces traditions imitatives dont on n’a pas assez généralement, jusqu’ici, apprécié l’importance, attendu quelles contribuaient puissamment à rendre les images de l’art aussi claires pour l’esprit quelles étaient intéressantes pour l’œil. Quant au geste que fait Mercure de la main gauche, dirigée vers Vénus, l’intention en est si manifeste, quelle lia pas besoin de commentaire.

Les trois déesses, placées en face de leur juge, à peu près sur une même ligne, dans une disposition qui semble empruntée aux traditions de l’ancienne école, ne se reconnaissent pas avec moins de certitude, chacune à son attitude et a son costume. Venus se présente la première aux regards du spectateur comme a ceux de Pans; elle est debout, appuyee du bras gauche sur un cippe, et, du bras droit levé, elle tient 1 extrémité du vetement qu elle a écarté pour découvrir les charmes de sa personne aux yeux de son juge : à cette nudité de la partie supérieure du corps, qui, dans cette figure de Vénus, imitée sans doute d’un modèle antique, comme dans quelques-unes qui nous restent de ses statues, signale la transition de l’ancienne école à celle de Praxitèle et d Apelle, on reconnaît la deesse de la beaute, autant qu’à son riche collier, à sa coiffure et aux bijoux qui ornent ses oreilles. Junon vient ensuite, à la place qui convient à la reine des dieux; elle est assise sur un siège de pierre

1 La notion que les travaux de la peinture des Grecs s’exécu-

taient généralement sur panneaux de bois, zslvaxes, tabulæ, a été établie dans l’ouvrage spécial que j’ai publié sur ce sujet, et qui a pour titre : Peintures antiques inédites, précédées de recherches sur l'emploi de la peinture dans la décoration des édifices sacrés et publics,

Paris, i836, in-4°. Plus tard, j’ai complété ces explications, en ce qui concerné le sens propre et technique du mot 'sslva.^, signifiant table de bois, et, par suite, peinture sur bois, dans la il' de mes Lettres archéologiques sur la peinture des Grecs, p. 98 et

suivantes; et je présenterai le résumé exact et complet de cette grave question, dans mon Introduction historique sur la peinture des Grecs et des Romains.

2 Voy. mes Monuments inédits, Odyssèide, p. 267, 1).

3 Notamment sur le bas-relief Pamfili, que j’ai publié, Odyssèide, pl. l, n° 1, et sur un miroir latin, connu par de nombreuses publications, Mus. Rom. S ni, tab. 20; Lanzi, Sagqio, etc., t. II, p. 173; Millin, Galer, mytli. pl. eu, n° 535; Ingbirami, Galler. Orner, tav. ccxxm.

JUGEMENT DE PÀRIS.

que recouvre une draperie, et elle a les pieds posés sur cette espèce de meuble qui indique toujours la supériorité du rang. Son costume consiste en une tunique longue qui descend jusqua ses pieds, et en un vast epeplus qui lui couvre la tête et dont elle lient un bord relevé de sa main droite à la hauteur de son visage : c’est bien Junon, dans toute la majesté de sa condition divine, jointe à cette haute modestie qui était le trait principal de son caractère. La troisième déesse est Minerve, debout, vêtue d’une tunique longue, par-dessus laquelle est passée Y égide ornée de la iête de Méduse, la tête couverte d’un casque, une main sur son bouclier posé en terre, l’autre main appuyée sur sa hanche, dans une altitude ayant pour objet d’indiquer le repos qui succède aux actions guerrières, et que, par cette raison, on trouve à quelques figures héroïques, telles que la statue de Méiéagre et celle de l’Hercule Farnèse.

La dernière figure que nous offre notre peinture, sur un plan éloigné et dans une proportion qui s accorde encore plus avec la condition du personnage qu’avec la perspective, est celle d un jeune Phrygien, vêtu de la tunique à manches et des auaxy rides et coiffé de la mitre, qui constituaient les principaux éléments du costume asiatique; il est assis sur un rocher, et il tient de la main droite un pedum, en s’appuyant de la gauche sur un tympanum'. A de pareils traits et à de pareils attributs, on ne risque rien de reconnaître une personnification du mont Ida, ce que l’on appelait, à l’époque romaine où fut produite notre peinture de Pompéi , un génie de lieu, et dont la présence, sous des formes qui varient, à raison de la nature des monuments et aussi de leur âge, manque rarement dans les représentations de sujets antiques qui ont pour théâtre quelque localité célèbre. Le site de celle-ci, qui était le mont Ida, et qui est représenté sur notre fresque de Pompéi par des rochers et des arbres, ne pouvait etre mieux caractérisé, dans les conditions propres à la peinture, que par celte figure de berger idéen, tenant avec le pedum, attribut de la profession pastorale1 2, le tympanum, symbole des orgies phrygiennes, dont ïlda avait été le siège primitif3.

Faute de détails neufs à expliquer ou de difficultés à résoudre, dont notre peinture de Pompéi ne nous offre point le sujet, je crois qu’il peut être plus utile pour nos lecteurs que nous jetions un coup d'œil sur les diverses compositions de l’art antique relatives m jugement de Pâris qui sont parvenues jusqu a nous, et que nous lâchions de compléter ainsi, par une connaissance générale de ces monuments, l’indication succincte que nous venons de donner de ce sujet à l’occasion de cette peinture, unique encore à Pompéi4. C’est un travail dont nous nous sommes déjà occupé ailleurs, en publiant un bas-relief resté jusqu’alors inédit, à la villa Pamfili, et représentant le jugement de Pétris5- et, comme les monuments acquis

1 Et non sur une lyre, comme on l'a figuré dans la gravure du Real Museo Borbonico , t. XI, tav. xxv.

2 C’est par ce motif que Pâris tient à la main le bâton pastoral, ■ aoifievly @oâv è"Xc ivetpa xaXd€pcrty, comme dit Koluthus, Rapt. Helen. v. 107; cf. Lennep. Animadv. ad h. L, c. xv, p. 68-72 , et comme on le voit sur plusieurs vases peints, notamment sur celui que j’ai publié, Odyssèide, pl. xlix, 2, p. 264-

3 Nous avons déjà vu , sur une de nos peintures qui représente Jupiter et Junon sur le mont Ida, cette localité indiquée par

une colonne dorique, à laquelle était attaché par une bandelette

un tympanum, avec deux Jlûtes et deux clochettes; voyez plus haut, p. 12-1 3. Mais je ne sais où M. Roulèz, Notice sur un

vase peint représentant le jugement de Paris, p. 6, 5), a vu le mont Ida indiqué de cette manière sur le vase peint du cabinet Blacas, publié par M. Éd. Gerhard, Antilce Bilduierke, I'0 Cent., Taf. xxxii ; il n’existe sur le vase en question aucun indice de ce genre.

4 II a été trouvé récemment à Herculanum une autre peinture du jugement de Pâris; mais cette peinture, qui paraît être d’une moindre importance que la nôtre, est restée jusqu’ici inédite, et je ne la connais que par la citation qui en est faite, à deux reprises, dans le Real Museo Borbonico, t. XI, tav. xxv, p. 2 et 5.

5 Monuments inédits, Odyssèide, pl. l, 1 , p. 260-269.

depuis à la science ont beaucoup ajouté à nos connaissances sur ce trait d antiquité figurée, en même temps que les recherches des savants auxquels nous devons la publication de ces monuments1 ont rendu nécessaire plus d’une modification aux opinions reçues, ,1 paraîtra sans doute juste et naturel que nous profitions de l’occasion qui nous est offerte pour d onner une idée, aussi exacte et aussi complète que possible, des monuments qui représentent le jugement de Paris, dans l’état actuel de la science.

Ce sujet, dont l’invention doit appartenir à l’âge homérique, bien qu’il soit resté en dehors des poésies d’Homère2, fut certainement, en tout cas, un des premiers qui entrèrent dans le domaine des arts d’imitation, puisqu’il était déjà figuré sur deux des plus anciens monuments de l’antiquité grecque, le trône d’Apollon amyclécn3 * et le coffre de Cypselm Des cette époque, qui est celle de l’origine même de l’art chez les Grecs, le type de cette fa i e homérique dut donc être fixé dans une de ces compositions de style hiératique dont il est probable qu’il se fit, dans les âges postérieurs, de nombreuses répétitions, toutes sans doute avec quelques variantes; et c’est ce dont nous avons acquis la preuve par plusieurs réminiscences du sujet représenté sur le trône d’Amycles et sur le coffre de Cypselm, qui nous sont parvenues sur des vases peints de style archaïque, tels que celui de la collection Cogln 11 s, depuis longtemps connu. Le même sujet, la procession des trois déesses conduites par Mercure, en compagnie d’un autre personnage barbu qui tient un sceptre, ou même quelquefois un caducée, comme Mercure a, s’est reproduit un grand nombre de fois sur des vases peints provenant des fouilles de Vulci et de Canino, tous d’ancien style, à figures noues sur fond jaune, qui nous représentent certainement un type archaïque, peut-être même celui du coffre de Cypselm et du trône d’Amycles. On en pourra juger par un de ces vases, qui de la collection du prince de Canino7 a passé dans la mienne, et dont un dessin fidèle forme le sujet de la vignette n. IX. Cette classe de vases, sortis en assez grand nombre des premières fouilles de Vulci, et décrits, au moment même de leur découverte, par M. Éd. Gerhard8, s’est encore accrue depuis d’un certain nombre de monuments du même genre, provenant de la même localité, et offrant le même style archaïque, avec des variantes de détail, dans une même composi-

1 Je citerai particulièrement le travail de M. Creuzer au sujet d’un grand et beau vase apulien du cabinet du grand-duc de Bade, qu’il a publié dans un écrit intitulé : Zur Gcillerie der ait. Dramatikcr, Auswalunedirt. Gnech. Thongejàsse (Heidelberg, i83(), 8°), p. 22-28; celui de M. Ém. Braun, Il giudizio di Paride rappresentato sopra tre inediti mommenti, Paris, i838, et celui de M. Roulèz ayant pour objet un vase peint inédit de la collection de M. Pizzati, dont un extrait se trouve dans 1 e Ballet, de l’Acad. R. de Bruxelles , t. VII, S 7» P- 1 9- En rendant compte de l’ouvrage de M. Creuzer dans le Rhein. Muséum, t. VI, p. 628, suiv., M. Welcker y a encore ajouté des indications qui y manquaient, et c’est ce qu’il aura fait encore avec plus de développement, sans nul doute, dans un article destiné au tome IV, actuellement sous presse, des Nouvelles annales de l'Institut archéologique, dont je regrette beaucoup de n’avoir pas eu connaissance, pour enrichir mon propre travail.

2 Macrob. Sat. V, 16. Sur les vers du xxivc livre de l 'Iliade,

28-3o, où il est fait mention du jugement de Pâris, voy. l’opinion

des critiques, Hemsterhuys, ad Lucian. t. I, p. 253, et Wolf,

Prolegomen. p. cclxxiii, rapportée dans mes Monuments inédits, Odyssèide, p. 260, 1 ) ; cf. Creuzer, Zur Gallerie, etc., p. 7 , et 87, !),,).

3 Pausan. III, xvm, 7.

4 Idem, V, xix, 1.

5 Millingen, Vas. de Coghïll, pl. xxxiv; voy. aussi Vas. de Bamberg, t. I, p. 47, vignette, n. xi.

0 Gerhard, Rapport. Volcent. p. 124, 57).

7 II est décrit dans le Catalogue d'une vente de tableaux et de vases étrusques du pr. de Canino, qui eut lieu en janvier i84o, à Paris, sous le n° 74, p- 47, en ces termes : «Vase à une anse, peint, noir.; le même sujet (les trois déesses conduites par Mercure) , où les déesses sont amenées devant le personnage barbu dont il vient d’être parlé. » C’est le vase que j’ai cité, Journal des Sav. janvier 1842, p. 9, 1).

8 Voy. son Rapporto Volcente, dans les Annal, delï Instit. archeol. t. III, p. 124, 57), p. i43, 25a), et p. i53, 4o5); cf. Bullet. archeol. 1829, p. 84; Odyssèide, p. 265, 2), où sont cités plusieurs de ces vases, alors possédés par M. Fossati.

JUGEMENT DE PÂRIS

lion , qui piouvent 1 inépuisabîe fécondité de lart grec dès sa naissance même. 11 existait un de ces vases dans le cabinet Durand'-, il s’en trouve un autre dans la collection Panckoucke1 2; un troisième a ete vendu à Paris3; deux sont cités comme faisant partie de la collection d’Erbach, et décrits par M. Crerner4, et plusieurs autres viennent d’être publiés dans le recueil de M. Éd. Gerliard 5. Sur tous ces vases, la présence du personnage barbu, tenant le plus souvent un sceptre ou une haste, quelquefois un caducée, et tantôt précédant Mercure, vers lequel il se retourne ou bien devant lequel il marche, tantôt debout, en face de lui, dans une attitude qui indique l’entretien de deux personnages, cette présence, dis-je, d’un personnage barbu, ainsi mis en rapport avec Mercure, est la circonstance qui a le plus embarrassé les antiquaires. On a cru y voir un Pdris infernal, espèce de représentation du défunt 6; mais cette supposition, d ailleurs si peu vraisemblable en elle-même, est réfutée par le fait, que, sur un de ces vases, de la fabrique la plus ancienne et du caractère le plus archaïque7, le vieillard en question, représenté avec des cheveux blancs et tenant un caducée, se voit en avant de Mercure, tandis que , de l’autre côté du vase, se présente, en sens contraire, Paris imberbe, entoure de ses troupeaux. On a proposé plus récemment 8 une autre explication , plus plausible en apparence, pour ce personnage énigmatique, en y reconnaissant le dieu marin Nérèe, d’après le rapport qui semble exister entre ce dieu et le jugement de Pdris, résultat de la pomme jetee par la Discorde aux noces de Thélis, fille de Nérée; mais ce rapport est bien éloigné pour motiver une intervention si directe de Nérée dans la scène qui précède le jugement de Pdris; et la présence de Nérée, si naturelle sur les vases qui ont trait à ïenlbement de Tliètis, ne prouve absolument rien en faveur de son apparition sur ceux qui représentent le jugement de Pdris, où elle serait si extraordinaire. A mon avis, l’explication la plus probable de ce personnage, c'est celle qu’en a donnée d’abord M. Éd. Gerliard9, en y reconnaissant Jupiter, qui apparaît dans toutes ces représentations, comme dans le mythe même, pour donner à Mercure l’ordre de conduire les trois déesses devant le berger phrygien10.

Parmi ces monuments de la céramographie grecque, du style le plus archaïque, qui ont trait au jugement de Pdris, je dois encore citer la patère de Xénoclès que j’ai publiée11, et où j’ai cru voir les trois déesses debout devant Mercure assis, au moment où elles viennent se mettre sous la conduite du messager divin , qui doit les guider vers le berger de l’Ida. Cette explication, qui avait obtenu l’assentiment de la plupart des antiquaires12, vient pourtant déprouver une contradiction de la part de l’un de ces savants, qui possède, grâce sur-

1 Catalogne du Cabin. Darand, n° 376, p. i3i.

2 Catalogue des vases de la collect. de M. Panckoucke, n° 9 1 .

3 Voy. le Catalogne cité, p. 1 56, 7), n° 73 , p. 47-

4 ZnrGaïlerie, etc., p. 23-24-

5 Auserl. Griech. Vasenbilder, t. III, Taf. clxx, clxxi, clxxii,

6 Élit, de monam. céramogr. t. I, pl. xn, p. 24, 4). Voyez les observations que j’ai eu occasion de faire contre cette interprétation, dans le Joum. des Sav. janvier i84a , p. 8-9, 1 ).

7 C’est le vase Candelori, publié par M. Éd. Gerhard, dns.

Griech. Vasenbild. t. III, Taf. clxx, où le savant éditeur continue

de qualifier égyptiens les vases de cette fabrique originairement

phénicienne. Ce vase, extrêmement curieux, fait maintenant partie

de la Pinacothèque de Munich; il avait été décrit dans le B tille t. deïï Instit. archeol. 182g, p. 84, n° 16.

s Annal, deïï Instit. archeol. t. XI, p. 221-222.

9 Rapport. Volcent. p. 124, 57).

10 Cette explication avait été admise d’abord par M. de Witte, Cabin. Durand, n° 376, p. i3i, 1); et, depuis que j’y ai donné aussi mon assentiment, Journ. des Sav. janvier 1842, p. 9, 1), je n’ai pas trouvé de raison pour changer d’opinion.

1 1 Monuments inédits, Odysséide, pl. xlix, n° 1 , a, b, c, p. 2 60-2 6 1 . 15 De Witte, Catal. du cabin. Beugnot, n° 48, p. 48-49, 1);

Éd. Gerhard, Archaol. Intelligenz-Blatt, Halle, Julius, i836, S. 3io; Creuzer, Zar Gallerie, etc., p. 23 et g5, 74) ; Ott. Müller, Handbuch, S 3j8, 4, p. 55q.

tout à son séjour à Rome, une grande connaissance des monuments figurés'. II y voit les trois Grâces devant Mercure, sur ce seul fondement que les trois déesses jugées par Pdns sont quelquefois représentées dans un groupe pareil à celui des trois Grâces sur des peintures romaines, telles qu’il en existe une, dessinée par P. S. Bartoli, dans le recued du Vatican; mais c’est là, à mon avis, une des idées les moins heureuses qui aient pu venir à l’esprit d’un antiquaire. Il est contraire à toutes les règles de la critique d’appliquer à un monument du style grec le plus archaïque, tel que la patère de Xénoclès, un exemple tiré d’une de ces peintures romaines, exécutées en des temps et pour des usages ou Ion ne prenait plus au sérieux les traditions de l'antiquité grecque1 2; et , s’il est un trait mythologique qui , après avoir été fixé sous une forme positive par les moyens de l’art, conserva le plus constamment l’idée morale qui y était attachée, c’est certainement le jugement de Pâns, ou la presence du juge, aussi bien que celle des trois déesses, exigée par la tradition, rendait impossible toute substitution de personnes. Si cette observation est fondée en principe , elle tend aussi à exclure du nombre des monuments relatifs au jugement de Pâris certaines représentations ou Ion a cru voir , tantôt Atys substitué à Vénus3 *, tantôt Paris remplacé par Apollon, et Mercure par Hercule11, à l’aide d’un système de substitutions qui permettrait de trouver dans l’antiquité tout ce qu’on voudrait, excepté l’antiquité elle-même.

En fait de vases peints, du beau style, représentant le jugement de Paris, et acquis récemment à la science, je citerai ceux qui offrent quelque circonstance particulière, en commençant par ceux qui appartiennent à une plus haute époque de lart, et qui proviennent de Vulci. Tel est, en premier lieu, le vase en forme de kylix, de la fabrique dHiéron5 * * * * *, qui fit partie de la collection du prince de Canino, et où les trois déesses, Minerve, Junon et Vénus, celle-ci accompagnée de cjuaire Amours qui voltigent autour delle, sont conduites par Mercine devant Pâris, assis sur un rocher de l’Ida, et tenant la lyre et le plectrum, avec cing boucs et chèvres auprès de lui, vase remarquable surtout par cette particularité, que tous les personnages sont désignés par leur nom. La circonstance de la lyre, qnon a voulu rapporter à une prétendue assimilation de Paris et d 'Apollon, demeure ainsi constatée pour Paris par 1 inscription aaexsnapoz (sic), Alexandros, qui accompagne sa figure; et ce trait de mœurs, qui s’explique si bien par les habitudes de l’âge héroïque, sert à expliquer la présence du meme instrument aux mains de Pâris, sur d’autres représentations du même sujet.

1 Braun , Annal, delï Instit. archeol. t. XI, p. 2 1 8-2 1 g. Un vase d’ancien style, mais d’une manière moins archaïque que celui de Xénoclès, représentait les trois déesses conduites par Mercure devant Pâris, assis sur le mont Ida; ce vase faisait partie de la collection Durand, où il est décrit sous le n° 3 7 5.

2 On peut juger de l’extrême liberté avec laquelle les artistes

chargés, à l’époque impériale, de la décoration des maisons

romaines, traitaient les sujets de la mythologie grecque, par la

peinture des Thermes de Titus, publiée dans le recueil de Mirri,

tav. vin, où sont représentées les trois déesses, presque dans un

état complet de nudité, sans aucun égard aux conditions de la

fable antique. C’est par l’effet d’une licence pareille que, sur

cette autre peinture romaine du recueil de Bartoli, les trois

déesses auront été représentées comme les trois Grâces, sans que

cela tire le moins du monde à conséquence.

3 Catalogue Durand, n. 1964, p- 4 1 7 - 1 Micali, Monum. perserv. ail. stor. d. ant. popol. ilal. tav. xlix; voy. Annal, delï Instit. archeol. t. V, p. 343.

5 Ce vase, indiqué dans le Mus. étrusque sous le n° 2602, et plusieurs fois cité par M. Éd. Gerhard, Rapport. Volcent. n. 2 52, 4o5, 710, 744, 932', a été décrit par M. de Witte, dans son Catalogue étrusq. n. 129, p. 76-78. Je ne saurais être de l’avis du savant interprète, qui croit que la plante mise à la main de Mercure et des trois déesses, et qu’il nomme, à tort ou à raison, 'asa.iSépas , remplace ici la pomme; car, sur ce pied-là, les trois déesses auraient obtenu la pomme, que Mercure aurait reçue à son tour, et la fable n’aurait plus de sens. Je puis encore moins admettre, sur la foi d’un autre antiquaire, que le lièvre, Xaycos, fasse allusion au \6yos des mystères. Ce ne sont là que des jeux d’esprit, assez peu dignes de la gravité de la science.

JUGEMENT DE PARIS

Je citerai, en second lieu, un stamnos de la même collection qui a passé depuis au musée britannique, et qui vient d’être publié par M. Éd. Gerhard1 2. Ce que cette peinLure de vase offre de plus curieux, c’est le groupe de Mercure saisissant Pdris, qui fuit effrayé à l’apparition des trois déesses, et qui tient aussi la lyre, instrument avec lequel il charmait les loisirs de sa solitude3 *. A ce dernier signe, on a voulu voir ici Apollon au lieu de Pdris, et, de plus, on a cru découvrir dans ce geste de Mercure arrêtant Paris un caractère infernal, qu’on s’est efforcé de justifier, pour les autres personnages de cette représentation , par la manière dont on en rend compte; mais c’est chercher bien loin, à mon avis, l’explication d’une image si simple et si naturelle. La surprise mêlée de crainte qu’éprouve Paris à l’aspect des trois déesses, et qui lui fait prendre la fuite devant Mercure, est le même sentiment qu’il exprime d’une manière différente sur une autre peinture \ en relevant sa tunique au-devant de son visage : cest une image naïve puisee dans le sujet même, et dont il nous est parvenu une répétition sur une pierre gravée 5 *, dont le vrai motif n’avait pas été reconnu.

11 existait encore dans cette collection de Camno une troisième représentation du jugement de Paris, sur un vase en forme d 'amphore, dite tyrrhénienne , qui avait appartenu ensuite à M. Pizzati, et que M. Roulèz a fait connaître8. La scène qui nous occupe s'y montre figurée dune manière neuve à beaucoup d'égards, mais non pas sous le rapport qui avait le plus frappé le savant interprète, en ce qu’il prenait pour Junon la déesse qui a reçu la pomme. C’est là, suivant moi, une méprise que n’autorisait pas suffisamment le costume de la déesse qui tient la pomme, ni le large diadème qui orne son front, ni le long peplus qui couvre sa tête, ni le sceptre quelle tient de la main gauche, toutes circonstances qui peuvent très-bien convenir à Vénus, tandis qu’il est contraire à la tradition de toute l’antiquité et à l’esprit même de la fable de faire accorder à Junon la pomme fatale, cause de la ruine d’Ilion. Les considérations à l’aide desquelles M. Roulèz a cherché à justifier cette idée extraordinaire 7 ne sauraient prévaloir contre l’absence de tout témoignage, contre le défaut de toute proba-

1 De Witte, Catalogne étrusq. n. i3o, p. 78-80. Conformément à cette supposition d’un caractère infernal, les trois déesses sont des Érinnycs, sous une forme euphémique ; Y Iris de la peinture du revers répond à Élis; Bacchus rappelle le nom d'QE ’none, femme de Paris, et Neptune représente l’élément humide au milieu duquel étaient situées les îles Fortunées. Il suffit d’exposer de pareilles idées pour les réfuter; voy. les observations que j ai déjà faites contre ce système d'interprétation, dans le Journ. des Sav. janvier i84a, p. 9, 1).

2 Auserl. Griech. Vasenbilder, t. III, Taf. CLXXIV-CLXXV.

Ce qui prouve bien que la lyre appartient à Pâris comme

un symbole qui lui était propre, c’est qu’on voit aussi cet ins-

trument figuré, au bas du rocher où le berger phrygien est assis, entouré de ses troupeaux, sur le vase peint du Cabinet Blacas, publié par M. Éd. Gerhard, Antike Bildwerke, Ilc Cent.,

Taf. xxxn.

u Éd. Gerhard, Antike Bildwerke, It0 Cent., Taf. xxxii. Voy. mes Monuments inédits, Odyssêide, p. 362-363. Ce vase fait partie du cabinet Blacas.

8 Cette pierre a été publiée en vignette dans les Figures homériques de Tischbein, t. I, p. 2 2 . Heyne y a vu Apollon assis devant Mercure, sans faire attention à la manière dont le prétendu Apol-

lon cache son visage derrière son manteau, qu’il relève de la main droite; c’est absolument le même geste que fait Pdris, interdit devant Mercure, sur le vase peint du Cabinet Blacas; et la pierre gravée s’explique ainsi d’après le vase peint.

6 Ballet, de l’Acad. de Bruxelles, t. VII, n. 7, p. 1-9, avec la planche gravée au trait qui y est jointe. Cette peinture de vase vient d’être publiée par M. Éd. Gerhard, Auserles. Griech. Vasenbild. t. III, Taf. clxxvi.

7 Un de ces motifs, c’est que, si les trois déesses n’apparaissent pas ici dans un état de nudité complète, telles, dit l’auteur, que l'art grec, à l'époque de son déclin, s est plu à les représenter, c’est que, dis-je, dans une composition où Junon recevait la préférence sur Vénus, la nature de son sujet faisait une loi à l’artiste d’adopter ce type sévère. Mais à cela je n’ai qu’un mot à répondre; c’est que, sur aucun monument, ni grec, ni étrusque, ni romain, Junon et Minerve ne se montrent complètement nues, et que la nudité absolue, pour Vénus elle -même, est sans exemple, même dans le petit nombre de monuments de la dernière période de l’art, tels que le miroir étrusque, publié dans les Annal, delï Instit. archeol. t. VII, tav. d’agg. F, et les bas-reliefs romains, où elle apparaît dépouillée d’une partie seulement de ses vêlements.

\MOLIRS DES DIEUX.

biüté. La suppression de la figure de Mercure, qu, lui semble motivée par la préférence donnée ici à Junon sur Vénus que ce dieu favorisait, n'est qu’une de ces omissions auxquelles il ne faut pas attacher d’importance, et qui tiennent uniquement à la volonté de I artiste. Sur une peinture du même sujet publiée par M. Éd. Gerhard1, les trois Messes conduites par Mercure devant Paris sont réduites à deux, Vénus et Minerve; et l’omission de Junon est certainement une circonstance tout aussi remarquable que celle de Mercure, et a laquelle on aurait tout aussi tort d’attribuer une intention profonde. Sur une autre peinture dun vase, de fabrique apulienne2, où le sujet qui nous occupe n’a été jusqu’ici reconnu par personne, les déesses soumises au jugement de Paris sont pareillement réduites à deux, Vénus et Junon, sans que l’absence de Minerve tire le moins du monde à conséquence. Je crois donc que le jugement de Peins est représenté sur l 'amphore de M. Pizzati dans le motif principal, qui est la pomme adjugée à Vénus, comme il l’est sur tous les monuments que nous en possédons, et qui sont conformes à tous les textes antiques; et cette représentation ne me paraît neuve que par les détails du costume, qui montre Paris avec le pèlase et la massue, Venus avec le voile, Junon avec la branche de myrte, et où il semble que l’artiste, par caprice encore plus que par ignorance, ait voulu se jouer lui-même de tous les éléments de son sujet.

Je citerai en dernier beu un vase peint provenant aussi du sol étrusque, mais fourni par une autre localité, par celle de Chiasi3, et offrant une représentation du jugement de Paris tout à fait neuve, non-seulement par la disposition des personnages, mais encore par la présence de deux de ces personnages qu’on n’y avait pas encore vus figurer, et qui expriment l’idée morale du sujet : ce sont, d’une part, une femme placée derrière ÏAmour, du côté de Vénus, et un guerrier couronné par la Victoire, du côté de Minerve. Or, d après une pareille disposition des figures, il semble plus naturel et plus convenable d’y reconnaître, ainsi que l'a fait en dernier lieu M. Braun4, dans la femme, Hél'ene, qui apparaît ici comme le prix de la séduction exercée par X Amour au profit de Vénus, et dans le guerrier, Hector, le type du courage employé à la défense de la patrie, de manière à rendre sensible l’opposition entre

1 Auserles. Griech. Vasenbtlder, t. III, Taf. clxxii.

2 Ce vase, qui du cabinet Gualtieri avait passé dans le musée Jenkins, a été publié par Visconti, Mus. P. Clem. t. IV, tav. d’agg. A (et non B), n. 1 et 2, qui en a tout à fait méconnu le sujet. 11 y voyait Phryxus assis, avec le bélier de la toison dor à ses pieds, Mercure debout, Hellé assise et voilée, avec la patère en main, et Néphélé debout, tenant le sceptre. Sans avoir besoin de réfuter aujourd’hui celte explication , l’une des moins heureuses qui aient jamais pu s’offrir à l’esprit de 1 illustre antiquaire, il est évident que le jeune héros assis, avec un bélier et un chien devant lui , est le berger phrygien; que la déesse assise en face de Paris, et tenant la patère, est Vénus ; que l’autre déesse, debout en arrière de Pâris et tenant le sceptre, est Junon; et la présence de Mercure, dans l’attitude que nous lui voyons, achève de caractériser le sujet de manière qu’il ne puisse subsister le moindre doute.

3 Ce vase, trouvé en 1 83g, dans la salle principale d’un vaste

mausolée, où l’on a cru retrouver, avec plus ou moins de vraisemblance, le labyrinthe de Porsenna, a été publié dans une dissertation particulière de M. Braun, Il laberinto di Por-

senna, etc., Roma, i84o, fol. tav. v, avec une courte explication. Je ne connais que par l’indication succincte qui en est faite dans les Annal, dell’ Instit. archeol. t. XIII, p. 88, un vase sorti des dernières fouilles de Valci, et désigné comme une magnifigue hydrie, où le jugement de Pâris, qui s’y trouve représenté, offre, entre autres particularités, la présence de Jupiter, couronné de laurier et tenant le sceptre, avec celle de Ganymède, dans une position correspondante à celle du maître des Dieux.

4 Après avoir, dans II laberinto di Porsenna, regardé la femme en question comme Œnone, l’épouse délaissée de Pâris, M. Braun a changé depuis d'opinion , et il y a reconnu Hélène, avec l’intention que j’ai indiquée; voy. les Annal, dell' Instit. archeol. t. XIII, p. 85-86. Un autre savant antiquaire, M. Ott. Jahn, a repris l’idée que M. Braun avait abandonnée, et il a cru voir, dans la femme, Œnone, et dans le guerrier, Priam, d’après des motifs qui ne m’ont pas paru suffisants; voy. sa dissertation, Paris und Oinone, Einladangsschrijl zu einem am Geburtslage Winckelmanns zu liait. Vortrag (Greifswald, 4°, 1 844 ) , p. 6-7. A mon avis, la dernière explication de M. Braun est de beaucoup la plus heureuse, et je l’admets pour mon propre compte.

JUGEMENT DE PÂUIS. loi

le vice et la vertu, qui était la moralité du jugement de PAm. Effectivement, cette idée, réalisée sous une autre forme dans l 'Hercule de Prodicus >, était devenue très-populaire à l'époque où fut exécuté le vase peint qui nous occupe, et dont la fabrique ne doit pas s’éloigner du iv” siècle avant notre ère; et nous trouverons plus d’un indice de la même idée sur d’autres monuments de la céramographie grecque du même sujet et de la même époque. Ces monuments, dont il me reste à parler, sont ceux qui furent produits dans la dernière période de la fabrication des vases peints, et qui proviennent presque tous des tombeaux de la Touille et de la Basilicate. Trois de ces vases, trouvés à Ceglio, ornent maintenant le musée de Berlin1 2; ils offrent chacun une composition différente, où je remarque surtout, en fait de particularités nouvelles, sur l’un de ces vases3, la présence de personnages qui tendent à lui donner un caractère mystique, sur l’autre4, l’intervention de deux femmes placées dans une région supérieure, lune s appuyant sur un bouclier et tenant un casque et une épée, l’autre portant un miroir, où l’on doit reconnaître Arété et Hêdonê, la Vertu et la Volupté personnifiées, de manière à exprimer par ces figures allégoriques l’intention morale qu’on attachait alors, comme je lai dit plus haut, à la fable du jugement de Pdris. C’est la même idée qui se trouve rendue d’une autre manière sur un superbe vase de Ruvo, qui fait maintenant partie du cabinet du grand-duc de Bade, et qui a été publié, avec de savantes recherches, parM. Creuzer'. Tous les personnages de la fable y sont représentés, chacun avec son nom : Pdris [Alexandros), Mercure, Vénus, Y Amour, Minerve et Junon; et l’on y voit de plus, dans une région supérieure, la Discorde en demi-figure, Jupiter assis, le Soleil à mi-corps sur son char, tous désignés aussi par leur nom, avec deux femmes qui, d’après leur nom non moins que d’après la place quelles occupent, l’une, au-dessus de Vénus, eytyxia, la Félicité, l’autre, derrière Junon, kaymenh, la Gloire, ne peuvent avoir eu d’autre motif que de représenter allégoriquement la situation de Pdris, placé dans le choix périlleux d’une vie de jouissances sensuelles ou d’actions glorieuses; et cette explication, dont le mérite appartient à Ott. Millier0, me paraît mieux répondre au caractère moral du sujet et à l’esprit de toute la composition , sur un vase de cette fabrique qui avoisine la décadence, que le sens cosmique qu’y attachait M. Creuzer.

Je me contente de citer une belle coupe, de fabrique de Nota, acquise pour le musée de Berlin7, et publiée par M. Éd. Gerhard8, qui en avait fait, au moment de sa découverte, l’objet de savantes considérations9. Mais je crois devoir signaler particulièrement à l’intérêt de mes lecteurs un vase sorti récemment des tombeaux de Pisticci, en Basilicate, et publié dans un recueil archéologique de Naples10, qui offre une représentation du jugement de Pdris tout à

1 Voyez, sur celte fable philosophique, dont la première mention se trouve dans le célèbre passage des Mémorables de Xénophon, II, i, 21, la Dissertation de Boettiger, intitulée : Hercules in Bivio, e Prodici fabula et monamentis priscœ artis illustratus (Lips. 1829, 8°), p. i-54, et surtout le docte écrit de M. Welcker, Prodikos von Ceos, Vorganger des Sokrates, dans le Rhein. Muséum, Theil I, S. 576, suiv.

2 Levezow, Verzeichniss der ant. Denkmaler im Anliguarium zu Berlin, n°‘ 1 o 1 x , 1 o 1 8, 1 02 0 ; Ed. Gerhard, Berlins ant. Bildwerkc, n°* 1011, 1018, 1020.

3 Gerhard, 1. 1. n° 1018, p. 3o5-3o6.

u Id. ibid. n“ 1020, p. 3o8.

5 Creuzer, Zxir Gallerie, etc., Taf. 1. Ce vase avait été publié d abord par M. Braun, Ilgiudizio di P aride, etc., lav. 1.

0 C’est ce que nous apprend M. Roidèz, Le jugement de Paris, p. 8, 3), dont le témoignage mérite d’être consigné, pour l’honneur de la mémoire d’un grand antiquaire, si prématurément enlevé à la science qui lui devait tant d’utiles et glorieux travaux.

7 Levezow, Verzeichniss, etc., n° 1029, p. 288-290; Éd. Gerhard, Berlins ant. Bildwerlce, n° 1029, p. 319-322.

8 Éd. Gerhard, Ant. Bildwerkc, IlcCent., Taf. xxxnr-xxxiv-xxxv.

0 Hyperbor. Rom. Slud. I, i56, suiv., 187, suiv.

10 Bull. arch. napol. ann. I, n" xin, tav. vt, avec une explication savante autant qu’ingénieuse de M. G. Minervini, p. 102-10/1.

fait neuve et très-curieuse par tous les détails de la composition. Le fils de Priam s y montre assis, dans toute la richesse du costume asiatique qui convient à son rang, et tel quil nous apparaît sur la plupart de ces vases de la dernière période, à la différence de ceux dune plus haute époque, où il est plutôt représenté dans les conditions du berger ideen. Mercure, debout et s’appuyant sur un tronc d’arbre, lui explique l’objet de sa mission, dans un entretien dont l’objet ne peut être que de le disposer en faveur de Vénus. Celle-ci est assise près de Paris; d’une main elle soulève le peplus qui l’enveloppe, tandis que son autre main est abandonnée à l 'Amour, qui y attache un bracelet. Derrière Mercure est assise, sur un plan plus élevé, Junon, qui essaye l'effet de ses charmes dans un miroir quelle tient de la main gauche, tandis que de son autre main elle écarte le peplus qui la couvre1. Jusqu’ici la scène ressemble à la plupart des compositions connues, sauf des différences dans la disposition des figures et dans les détails du costume; mais une apparition toute nouvelle est celle de Minerve, telle quelle est ici représentée sur le plan inférieur de la composition , debout et dépouillée de ses armes, quelle vient de déposer près d’elle sur le sol, tandis quelle recueille de ses deux mains l’eau d’une fontaine qui s'épanche par deux têtes de lion, sous un édifice décoré de quatre colonnes ioniques et orné de tablettes et de figurines votives \ Cette allusion à une circonstance du mythe souvent célébrée par les poètes3, cette réminiscence du bain par lequel Minerve et ses deux rivales avaient préludé au jugement de leur beauté1, ne s’était encore montrée sur aucun monument antique; et cette particularité , surtout avec la représentation de la fontaine, construite et décorée comme elle l’est ici, ajoute beaucoup d intérêt à cette peinture.

D’après tant de vases peints5 acquis dans le cours de peu d années à la science, sans compter ceux que nous possédions déjà, on pourrait croire que le jugement de Paris dut être un des sujets les plus familiers à l’art des anciens , et l’on aurait pu présumer qu’à l’exemple des Grecs il s’en fit, chez les Étrusques et chez les Romains, de fréquentes applications. Cependant les monuments ne répondent pas à celte présomption. En ce qui concerne les Étrusques, j’ai déjà eu occasion de dire6 que je n’avais reconnu avec certitude ce sujet que sur un seul miroir étrusque, du musée Kircher, à Rome7; et, malgré les nombreuses acquisitions que

1 Je m’éloigne ici à regret de l’interprétation de M. Minervini, qui reconnaît Junon dans la déesse groupée avec Y Amour, et Vénus dans celle qui lient le miroir. Indépendamment de ce que l’idée de donner Ldmonr pour auxiliaire à Junon me paraît contraire à toutes les idées antiques, la disposition même des trois déesses, Vénus avec Y Amour, d’un côté, Minerve et Junon, de l’autre, me semble une objection très-grave contre l’opinion de l’antiquaire napolitain. Il n’y a aucune difficulté à reconnaître Junon dans la déesse qui se regarde dans un miroir. Effectivement, ce meuble s’était déjà montré à la main de la même déesse, sur le vase que j’ai publié, Odyssèide, pl. xlix, 2, et où je l’avais pris à tort pour une patère, p. 2 65. M. Creuzer, en y voyant un miroir, Zur Gallerie, etc., p. 26, avait déjà rétabli sur ce point la vérité, qui se trouve confirmée par le vase de Naples.

2 Sur cet usage d’orner de tablettes votives, znvaKia dva.KEtp.Eva , et d’autres objets d’art, tels que figurines, de bois, de métal ou de marbre, ctyaXfxârta, les lieux sacrés ou publics, voyez les témoignages rassemblés dans la 111e de mes Lettres archéologiques,

p. i5o, suiv., avec les monuments cités à l’appui, auxquels ce vase de Naples vient d’ajouter un nouvel exemple, des plus curieux à tous égards.

3 Rien n’est plus connu que YHymne de Callimaque, els rà üaXXa Sos Xourpâ. Ce qui l’est moins, ce sont les fréquentes allusions au bain des déesses qui se trouvent dans Euripide, Helen. v. 675; Andromach. v. 283, sqq.; Iphigen. Aul. v. 182 , sqq. : passages rappelés par M. G. Minervini, p. io3, et déjà cités dans mes Monuments inédits, Odyssèide, p. 263, 5), et 267, 3).

4 Anthol. pal. 1. IV, c. xix, Epigr. 24, t. IV, p. 4 1 , ed. Jacobs.

5 On doit encore y ajouter le vase publié par M. Ed. Gerhard , Antilc. Bildwerke, etc., Ill!Cent.,Taf. xliii, où Ott. Muller a reconnu le jugement de Paris, Handbuch, § 378, 4, p- 557; de même qu'un lècythus, de fabrique de Pouille, publié dans les Annal, dell’ Instit. archeol. t. V, tav. agg. E, p. 33g-346.

0 Monum. inèd. Odyssèide, p. 2 65.

7 Publié par Gori, Mus. etrusc. t. II, tab. cxxvmi. Je m’étais trompé en attribuant à la maladresse de l’artiste le geste de Paris

JUGEMENT DE PÂRIS

la science a faites en ce genre de monuments, les miroirs où se trouve représenté d’une manière positive le jugement de Pdris sont encore aujourd’hui très-rares, en comparaison des vases peints. Je n admets au nombre de ces représentations certaines du jugement de Pdris que celle d’un miroir provenant d'un tombeau d 'Orvietto', où Pdris assis, la tête nue, tient de la main droite la gomme qu’il présente à Vénus, assise en face de lui et dépouillée de ses vêtements, en présence de Junon et de Minerve debout. On pourrait encore, à la rigueur, y comprendre quelques miroirs, tels que les deux publiés par M. Jnghirami2, et cités par M. Ed. Gerhard3, où se voient trois déesses debout, avec un personnage coiffé d’un bonnet phiygien, bien que cette circonstance n’ait pas une grande valeur sur un monument étrusque, et que la place assignée à ce personnage, en arrière des trois déesses, ne convienne pas au rôle de Pans. Mais je soutiens que c’est sans aucune espèce de raison qu’on a vu le jugement de Pdris sur d’autres miroirs, où il n’apparaît, avec le prétendu Pdris et Mercure, tantôt qu'une déesse, Minerve 4 ou Vénus5, tantôt que deux déesses et je puis encore moins admettre que ce soit le même sujet qui se trouve représenté sur d'autres de ces miroirs, où Atys aurait été substitué à Vénus 7 , ou bien encore Hercule à Mercure, et Apollon à Paris5. Avec ce système de substitution de personnes, il nest rien qu’on ne puisse expliquer dans la mythologie, suivant 1 opinion qu on s est faite ; mais aussi il n est rien qu’on explique sérieusement de cette manière, et je me contente d’exprimer ici cette réserve que j’aurai plus d’une occasion de discuter ailleurs, avec tous les développements que la question comporte.

En fait de bas-reliefs étrusques, je ne connais encore aucun monument de ce genre où soit représenté 1 e jugement de Pdris. Ott. Müller cite pourtant9, comme sculpture de sarcophage étrusque, celle que M. Ingbirami a publiée dans X introduction de sa Galerie homérique10; mais c était la une erreur du savant critique de Goettingue. Le bas-relief en question n’ap-

relevant sa tunique. L’intention obscène que Gori avait signalée est effectivement évidente, et M. Panofka en a fait aussi l’observation, Annal, etc., t. V, p. 342.

1 Publié dans les Annal, deïï Instit. archeol. t. V, tav. agg. F, p. 33g-346.

3 Monnm. etrnsc. ser. Il, tav. lxvi et lxxxiii.

3 Ed. Gerbard, Uebcr die Metallspiegel der Etrush. p. 24 , 1 3 1 ), et p. a5, i32). Le même savant cite encore d’autres miroirs inédits de la même représentation, qu’il publiera sans doute dans son grand recueil des Etruskische Spiegel, et dans l’explication desquels il exposera ses idées que .jusqu’ici, nous ne connaissons pas. En attendant, j’indiquerai encore, sur son témoignage, ibid. p. 2 5, i36), un miroir de sa collection, représentant les trois déesses au moment où Vénus reçoit la pomme.

8 Id. ibid. p. 25, i33).

5 Id. ibid. p. 2 5, i35).

6 Id. ibid. p. 2 5, 1 34). Sur un miroir de notre Cabinet des antiques, provenant du Cabinet Durand, où il est décrit sous le n" 1 963 , on ne voit également que deux déesses, Junon et Vernis, avec deux personnages pris pour Mercure et Pdris.

7 Sur un miroir du Cabinet Durand, acquis pour notre Cabinet des antiques; voy. l’explication qui en a été donnée, Catal. Durand, n. 1964, p. 417, et qui ne semble pourtant pas avoir été admise par M. Ed. Gerhard.

8 Sur un miroir du Cabinet Beugnot, publié par Micali, Monum. per serv. ail. stor. d. ant. popol. ital. tav. xlix. C’est M. Panofka qui est auteur de cette explication, Annal, deïï Instit. archeol. t. V, p. 343, sgg., trop facilement admise par M. de Witte, Catal. étrusq. n. i3o, p. 79-80, 1), et même par M. Ed. Gerhard, Ueber die Metallspiegel, p. 2 5, 137). M. Panofka expliquait de la même manière le miroir publié par Gori, Mus. etrusc. t. II, tab. exxm, où figure Hercule caractérisé par la massue. Mais je persiste plus que jamais dans l’opinion que j’ai exprimée, Monum. inèd. Odysséide, p. 266), au sujet de la représentation de ce miroir, ou, du moins, la seule modification à cette opinion que j’aie pu admettre , c’est qu’on y voit représentés Hercule et Pdris, en face l’un de l’autre, avec les trois déesses, pour exprimer l’idée morale qui résultait de l’opposition des deux personnages, celle du choix entre le vice et la vertu, idée que nous avons déjà trouvée sur plus d’un vase peint, rendue au moyen de figures d’ordre allégorique. Mais cette explication ne saurait s’appliquer au miroir du Cabinet Beugnot, où Hercule et Apollon, désignés chacun par leur nom étrusque, ne peuvent être pris, quoi qu’on en ait pu dire, que pour Hercule et Apollon, et non pour Mercure et Pdris.

a Handbuch, S 378, 4- p. 557-

10 Galler. orner, introd. tav. ix.

partient point à une urne étrusque; il forme un des compartimente du célèbre autel Casai, , du musée du Vatican, monument romain d'un grand intérêt, qui a été, depuis la fin du xvuc siècle jusqu’à nos jours, un objet detude pour beaucoup d’antiquaires1. La fable du jugement de Pdris n’avait donc point pénétré dans le domaine de la statuaire étrusque, telle du moins que nous la connaissons par les monuments; mais il n’en fut pas de meme de l’art des Romains, qui fit beaucoup d’usage de ce sujet, pour en décorer la façade des sarcophages, toujours, à mon avis, d’après des modèles grecs.

Du nombre de ces bas-reliefs romains est celui de la villa Pamfili, que j’ai fait connaître le premier2 par un dessin qui, tout imparfait qu’il peut être, n’a pas mérite le jugement sévère qu’en porte un antiquaire allemand3, que son séjour à Rome met en état devoir de plus près et d’étudier plus à son aise les monuments de cette capitale. Je rends grâce, du reste, au zèle de cet antiquaire qui, pour faire mieux apprécier le mérite du monument original, en a fait exécuter à deux reprises de nouveaux dessins, à laide desquels il a cru pouvoir proposer une explication de ce bas-relief qui différé en quelques pointe de la mienne. Mais, si le savant auteur a été servi par un dessinateur plus habile que le mien, je n oserais pas dire qu’il ait lui-même mieux réussi que moi à expliquer les parties du bas-relief que leur état de dégradation, encore plus que leur éloignement, avait laissées inintelligibles ou indéterminées pour moi. Au lieu de voir, comme je l’avais fait, des nymphes du mont Ida dans les trois femmes placées à l’extrémité antérieure de la composition , il y reconnaît les trois Grâces, idée qui me paraît tout à fait malheureuse; mais c’est surtout la détermination quil

1 Ce monument, curieux à beaucoup d égards, est connu, d’après la première mention qu’en fit Fabretti en i683, à une époque voisine de sa découverte, De column. Traj. p. 82. Depuis, il a été publié plusieurs fois, en tout ou en partie, Admiranda, tab. 3, 4, 5; Montfaucon, Antiq. expi. t. I, pl. xlvii, etSupplém. IV, pl. xxxvi ; Barbaut, Monum. antiq. pl. xxxm, 1,2, xlix, 1 , 2, lix, 1; Orlandi, Ragionamento , etc., pl. 1-4; Inghirami, Galler. orner. Iliad. tav. ix, clii, cliii, ccvii, ccxlvii, ccxlviii; Ott. Muller, Monum. de l'art, Taf. xxm, 25 1, 2 54- Je men suis occupé àplusieurs reprises, Monum. inèd. Achilléide, p. 34-35, 8), 85-86, 6), Odyssèide , p. 268, 1 ); et tout récemment, un savant professeur de Goettingue, M. Fr. Wieseler, vient den faire l’objet d’un travail approfondi, sur lequel j’aurai plus d’une occasion de revenu', Die Ara Casali, eine archâologische Abhandlung, Gôttingen , 1 844 , 8° p. i-vm, et p. 1-62, taf. i-iv.

2 Monuments inédits, Odyssèide, pl. l, n. 1, p. 266-268.

3 Braun, Annal. delT Inslit. arclieol. t. XI, p. 21 4-222; voyez tav. d’agg. H., et les Monum. dell' Inslit. t. III, tav. ni. Il semble, à entendre l’auteur allemand, qu’il s’agisse , dans le dessin que j’ai publié et dans la description donnée par Zoëga, de deux monuments différents; cest aux lecteurs qui voudront prendre la peine de comparer le dessin et la description à juger jusqu’à quel point cette allégation est fondée. Mon dessin n’offre, aux yeux de M. Braun, que d’ horribles figures, dont on ne distingue même pas le sexe, p. 21 5; ailleurs, p. 220, ce dessin est qualifié de monstrueux, parce qu’il représente sous une forme indéterminée la figure très-dégradée dont l’antiquaire allemand veut faire un Jupiter, contre toute raison. Le ton de passion avec lequel s’exprime le docteur montre qu’il n’avait pas le calme de jugement

qui est nécessaire pour bien voir et pour bien apprécier toute chose. Je n’imiterai ni ce procédé ni ce langage; je dirai tout simplement que mon dessin fut exécuté sous mes yeux par un habile dessinateur romain, Morelli, d’une famille d’artistes estimée à Rome; que ce travail fut fait avec tout le soin possible, vu l’éloignement où le dessinateur se trouvait du monument, encastré, à une hauteur considérable, dans la façade du Casino ; que je pris moi-même, en m’élevant avec quelques risques sur une très-haute échelle, l’attention d’examiner de très-près le bas-relief, pour m’assurer de ce qui était antique et de ce qui était moderne ; que ce fut d’après cette vérification que je fis représenter à part sur le dessin les figures ajoutées par un restaurateur moderne, au commencement et à la fin du bas-relief , ainsi que j’en ai averti dans mon texte, p. 266, 4); attention que n’a pas eue M. Braun, puisque les figures antiques ne sont distinguées par rien des figures modernes sur sa planche, supérieure, du reste, à la mienne par l’exécution , je le reconnais sans peine. Mais d’ailleurs cette planche si excellente l’avait si peu satisfait lui-même, qu’il a cru devoir faire exécuter un second dessin pour parvenir à découvrir le Jupiter, qui lui a pourtant encore échappé. Au lieu d’abuser de l’avantage qu’il a eu d’examiner de près le bas-relief en question sur un échafaudage commode, quand je n’avais eu à ma disposition qu’une mauvaise échelle, le docteur allemand aurait mieux fait d’apprécier le service que j’avais rendu aux antiquaires, en leur signalant, à mes risques et périls , un monument qui n’avait été connu que de Zoëga, et en leur en présentant un dessin, qui ne diffère pas tant du bas-relief original que voudrait le faire croire M. Braun.

JUGEMENT DE PARIS. 165

propose pour les deux figures représentées dans le haut du bas-relief, à l’autre extrémité de la composition, que je ne puis m’empêcher de combattre, comme absolument dénuée de fondement, et propre, par les exemples dont on cherche à l’appuyer, à égarer la science dans une mauvaise voie.

On reconnaît dans ces deux figures placées sur une hauteur, directement au-dessus du fleuve,^ qui est le Scamanclre, comme l’a montré M. Otto Jahn \ et non le Cébrène, on y reconnaît, dis-je, le maître des dieux, Jupiter, s’entretenant avec le dieu marin et prophète Nérée, et l’on croit justifier cette idée qu’avait eue Zoëga2, en alléguant la présence de Jupiter sur le vase peint du grand-duc de Bade et sur le bas-relief Ludovisi. Je montrerai bientôt que cette allégation manque d’exactitude, en ce qui concerne le bas-relief; quant au vase peint, je me bornerai à répondre qu’il est contraire à toutes les règles de la critique d’appliquer les éléments de la composition d’un vase peint, de style grec, à ceux de la composition d un bas-refief, de travail romain. Chaque classe de monuments a ses principes qui lui appartiennent , ses conditions qui lui sont propres ; elle a ses règles et ses modèles qui ne servent qu’à elle, et c’est confondre tous les genres, comme toutes les époques de l’art, que d’expliquer une figure d’un bas-relief romain par une figure d’un vase peint grec3. Il est sensible pour tout le monde qu’on ne saurait reconnaître Jupiter, même sur ces hauteurs du mont Ida, ou il aurait, dans tout autre cas, sa place déterminée par le motif et par le fieu de la scène, qu’on ne saurait, dis-je, le reconnaître sans ses symboles habituels, Y aigle et le foudre, qu’il a toujours, même sur le bas-relief Mattéi4, cité à cette occasion. Ce n’est donc que dans les conditions de la sculpture romaine de l’époque à laquelle appartiennent nos basreliefs de sarcophages qu on peut trouver l’explication des figures accessoires en question ; or ces bas-reliefs nous montrent très-souvent, dans des compositions analogues à celle-là et à une place correspondante, cest-a-dire dans le haut de la représentation, parmi des arbres et des rochers qui indiquent la localité, une figure, soit seule, soit groupée avec d’autres, qui représentent le génie du mont, ou du lieu, et quelquefois aussi Hercule, regardé, à cette époque de 1 antiquité, comme un dieu rustic/ue, protecteur des troupeaux 5. C’est dans cette seconde hypothèse que j’explique, sur le bas-relief Pamfili, le groupe des deux figures assises sur un rocher, au-dessus du fleuve, où Zoëga avait cru voir Jupiter, et où M. Braun a vu Jupiter et Nérée.

(-.est, en effet, ce qui résulte avec une évidence qui ne peut manquer de frapper tout antiquaire désintéressé dans la question , c’est ce qui résulte de l’observation du beau basrelief de la villa Ludovisi, qu’on doit d’ailleurs savoir beaucoup de gré à M. Braun de nous

1 Paris und Oinone, p. 4, 5), 6). 4 Momim. Matlci. t. III, tab. v.

2 La description de Zoëga, tirée des papiers dontM. Welcker 5 Plusieurs de ces monuments seront cités plus bas. En atest dépositaire, est publiée dans les Annal, dell' Instit. archeol. tendant, j'indiquerai ici les trois bas-reliefs de notre musée t. XI, p. 3i5. La présence de Jupiter sur notre bas-relief y est du Louvre représentant Endymion visité par Sèlênê, où le génie indiquée en ces termes : Il seminudo sedente in mezzo sarà Giove. du mont est figuré à la même place et sous les mêmes traits

3 C’est par un abus du même système que l’auteur cherche qu Hercule sur d’autres de ces bas-reliefs, Clarac, Mus. de sculpt.

à justifier la présence des trois Grâces, au lieu des trois nymphes pl. i65, n. 437, pl. 170, n. 236 et 438. Ce même génie du du mont Ida, sur le bas-relief Pamfili , au moyen d’un vase peint lieu se rencontre sur beaucoup de sarcophages romains, toudu musée Blacas, qui représente le bain de Venus assistée des trois jours à la même place; j’en citerai pour exemple le sarco- Grâces. Quel rapport ont entre eux des objetset des monuments phage de Phèdre et Hippolyte du musée du Louvre, Clarac, si disparates? pl. ai3, n. 16.

avoir fait connaître par un excellent dessin1. Ce bas-relief, d’un bon travail romain, est Wici la seule représentation du jugement de Paris qui nous ait offert le personnage d Œnone, reconnu d'abord par Winckelmann dans la figure de femme tenant la synnx, debout près de Paris2 3 *. Les trois déesses présentent également dans leur disposition, surtout dans Injustement de la figure de Vénus, des circonstances nouvelles, ainsi que le groupe de Pans assis avec l 'Amour debout, qui s’appuie sur son épaule, groupe dont l’invention dut appartenir a quelque maître célèbre, puisqu’on le trouve reproduit sur un autre bas-relief antique , avec cette particularité signalée en dernier lieu par M. Otto Jahn\ que les figures des trois taureaux sculptées sur cet autre bas-relief, au-dessous du groupe en question , et réduites a deux sur le bas-relief Ludovisi , semblent imitées à leur tour d’un groupe de quatre taureaux sculpté de même au-dessous d’une figure d 'Hercule dendrophore, sur un beau bas-relief Rondanini5 6, maintenant dans la Glyptoth'eque de Munich0. Or, cette dernière circonstance S Hercule assis sur des rochers et portant une branche d’arbre, en qualité de dieu rustique, avec des taureaux au-dessous de lui, comme protecteur des troupeaux 7, cette circonstance, si remarquable à toute sorte d’égards, se retrouve sur le bas-reliel Ludovisi dans la figure dun homme assis sur un rocher, que recouvre la peau de lion et qu ombrage un grand arbre, s appuyant de la main gauche sur la massue, et ayant près de lui une figure de femme, qui ne peut être que celle d’une nymphe du lieu. Pour ne pas voir ici Hercule, qu’il est réellement impossible de méconnaître à de pareils traits, et pour y voir, au contraire, Jupiter assis sur la peau de lion et armé de la massue, il faut une préoccupation telle que celle qui s’était rendue

1 Monum. clell’ Instit. arclieol. t. III, tav. xxix; Annal, delï Instit. t. XIII, p. 84-go. Ce bas-relief avait été signaléparWinckelmann, Monum. incd. t. II, p. i56; cf. Werke, t. V, p. 4o; mais il n’en était pas moins resté à peu près inconnu , par suite de la fâcheuse circonstance qui a rendu, depuis près d’un demi-siècle, la villa Ludovisi. presque absolument inaccessible.

2 C’est à la pièce de toile carrée qui couvre la tête d' Œnone que Winckelmann avait reconnu cette nymphe du Cèbrène, Werke, t. V, p. 3g-4o. Voyez, sur cette particularité du costume antique dont je me suis occupé précédemment, p. 1 4g , 7)’ l’observation de M. Ott. Jabn, Paris und Oinone, p. 5, 9), qui ne rend pas mes éclaircissements inutiles.

3 Publié par Guattani, Monum. incd. per l’ann. i8o5. tav.

u Paris and Oinone, p. 5,8).

5 Publié par Winckelmann, Monum. ined. n. 67, avec une explication qui laisse quelque chose à désirer, mais moins encore que celle de Guattani, qui, reproduisant de nouveau ce basrelief dans ses Monum. ined. per Tarn. 1788, Genn. tav. ni, ny reconnut plus Hercule dendrophore, et se contenta d’y voir un sacrifice champêtre à Priape et à Sylvain.

6 Le monument est décrit par M. Scborn , Beschrcibung der Glyptothek, n. 1 3 1 , p. 1 1 6-1 1 7 ; et je puis, d’après mes propres observations, adhéx’er aux éloges que le savant interprète donne à l’exécution du bas-relief, surtout dans le groupe des taureaux, où la vérité est portée à un point qui avait aussi frappé Guattani.

1 A l’appui des témoignages et des monuments cités par Winckelmann pour prouver l’association à' Hercule et de Sylvain, dieux champêtres , Mon. ined. n. 67, je rappellerai qu’un des sur-

noms d' Hercule, M»}Xwr, faisait précisément allusion à cette protection des troupeaux, Hesych. v. Mr?Xwf, bien quil ait régné dans l’antiquité plusieurs versions différentes sur le sens de cette épithète; voy. Zenob. Cent. V, xxn; cf. Append. Parœm. gr. III, xcni; Suid. v. MrçXios; Pollux, I, xxx, sqq.; cf. Interpret. Hesych. t. II, p. 593; Heyn. ad Apollodor, I, 3g5; Ott. Müller, Die Dorier, I, 455; Creuzer, Symbolik, II, 620, 1). Mais où cette notion est exprimée d’une manière qui n’est susceptible d’aucune équivoque , c’est sur un marbre grec trouvé en Phrygie, et publié par le colonel Leake, Journ. of a tour in Asia Minor, p. 20; cette inscription, ainsi conçue :

YI1EP

BOOJNIAIGdN nA niAAMCCOTH PIEYXHNKAI HPAKAHANIK HTGü

n’a pas été comprise par le savant voyageur, qui y a vu une dédicace à un Jupiter Papias Sauveur, inconnu de toute l’antiquité, et à l 'Hercule l’invincible, qui n’est autre ici que X Hercule tyrien. En lisant cette inscription comme elle doit être lue : T7rep (3 owv iSicov. Ila^/a, Ait Samjpt, sùyfv, xai IlpaxXf; dvixtjt cp, j’y vois un vœu accompli pour le salut des troupeaux d’un particulier, en l’honneur de la déesse de Paphos, associée ici à X Hercule tyrien et à Jupiter sauveur. J’ai donné, dans mon Mémoire sur l’Hercule assyrien et phénicien, des éclaircissements sur cette inscription grecque, en la rapprochant du bas-relief romain Rondanini.

JUGEMENT DE PÀRIS.

maîtresse de l’esprit de l’antiquaire allemand; et, quand la présence d 'Hercule à une pareille place, dans des compositions du même genre1, nous est déjà connue par d’autres monuments d’époque romaine, tels que ceux qui nous occupent, il ne me semble pas qu’il puisse subsister désormais la moindre difficulté sur ce point2.

En fait de bas-reliefs romains destinés à décorer toute la face antérieure d’un sarcophage, je ne connais encore, outre ceux de la villa Pamfih et de la villa Ludovisi, dont il vient d’être parle, que le fragment publié depuis longtemps par Beger3, qui faisait partie d'une composition semblable. Mais il exista, dans l’antiquité romaine, une autre composition du même sujet, qui, sous une forme réduite, pouvait s’adapter au couvercle de ces grands sarcophages, dont la plupart sont des monuments des 11e et m» siècles de notre ère. Nous en avons un exemple dans le grand sarcophage d'Endymion de notre musée du Louvre4 *, où le jugement de Pâris, réduit aux figures des trois déesses en face de celles de Mercure, de Pâlis et de l'Amour, forme l’un des petits sujets du couvercle. Un autre bas-relief du même musée, provenant de la villa Borghèse\ avait sans doute eu la même destination, aussi bien que le bas-relief cité par Winckelmann 6, comme acquis à Rome de son temps par le prince d’Anlialt-Dessau , où le grand antiquaire avait remarque la circonstance de Junon assise, avec le paon sous son siège et un grand flambeau à la main , circonstance qui se rencontre aussi sur nos deux bas-reliefs du Louvre, et qui prouve combien de traditions avaient eu cours dans l’antiquité sur ce trait mythologique si célébré, pour avoir fourni le motif de symboles aussi variés que ceux qui se voient à la main des trois déesses, sur les monuments de style grec et sur ceux d’époque romaine.

1 Le plus important de ces monuments est le bas-relief de

sarcophage romain, maintenant placé dans l’appartement Bor-

gia du Vatican , et publié d’abord par Guattani , Monum. ined.per

lanno 1788, Febb. tav. 11. On y voit représentés deux, sujets

dune nature analogue, Endymion visité par Sèlênê et Thétis surprise par Pélée, selon l’opinion de Winckelmann, suivie encore par

les antiquaires allemands de nos jours, ou, d’après l’explication que j’en ai donnée, Achillèide,p.io , suiv., Rhéa Sylvia surprise par Mars. Quoi qu’il en soit de cette controverse qui règne sur le motif principal , il s’agit seulement ici du groupe des deux figures accessoires qui se voit dans le haut du bas-relief, au-dessus de la figure du Jlenve, et qui offre Hercule assis sur un rocher avec sa peau de lion sur les genoux et sa massue qu’il tient de la main gauche, ayant près de lui une femme qui s’appuie sur son épaule. A de pareils traits , il n’était pas possible de méconnaître Hercule sur le bas-relief du Vatican ; aussi, M. Éd. Gerhard, qui a reproduit en dernier lieu ce bas-relief, Ant. Bildwerke, I'° Cent. Taf. xl, 2, n a-t-il fait aucune difficulté d’expliquer le groupe en question par Hercule etHébé, Prodrom. p. 286. Mais ce ne peut être l'Hercule olympien avec sa divine compagne, qui soit représenté à cette place sur ce monument romain; c’est l 'Hercule rustique, associé à Sylvain, et sa compagne est une nymphe du lien; et ce qui le prouve , c’est que, sur d’autres représentations du même sujet, publiées dans le même recueil , Ant. Bildwerke, I" Cent. Taf. xxxvi, xxxvn, xxxix, on voit à la même place un personnage dendrophorc une nymphe locale près de lui, qui ne peut être qu’un

génie du mont personnifié sous les traits de Sylvain. Or la même désignation s’applique évidemment au personnage figuré comme Hercule sur le bas-relief Ludovisi, et la détermination de Jupiter y devient tout à fait inadmissible. En fait de bas-reliefs qui représentent le génie du mont, à la même place et sous les mêmes traits qui 1 assimilent à un Hercule rustique, je citerai encore le sarcophage d'Endymion, du Museo di Manlova, l. II, tav. xlv, p. 276, celui d'Actéon, de notre musée du Louvre, n. 3i5, Ÿisconti, Monum. scelt. Borgliesian. t. II, tav. 11, et surtout celui d’Endymion, du musée du Capitole, t. IV, tav. xxix, où le personnage en question est décrit en ces termes par un des derniers interprètes, Scultur. capitolin, t. II, st. del vaso, tav. vi, p. 29 : «Al monte Latmo personnificato appartiene quel Vecchio sedente sopra il Sonno, con pelle bovina sullc coscie. »

2 Aussi ne crains-je point d’en appeler au jugement impartial de M. Welcker, qui avait partagé d’abord l’opinion de Zoëga, et à celui de M. Otto Jahn, qui, ayant examiné à Rome de ses propres yeux les bas-reliefs Pamfili et Ludovisi, se proposait d’en donner l’explication.

3 Beger, Bell, et Excid. Troj. tab. vu, n. 1 , et Spicileg.

4 Clarac, Notice, etc., n. 437, et Mus. descnlpt. pl. 1 65, n. 236. C’est celui que j’ai publié dans mes Monuments inédits, Odyssèide, pl.LXxvi, 1; voy. p. 268-269.

5 Monum. du mus. napol. t. II , pl. 58.

0 Winckelmann, Monum. ineil. n. 5, t. I, p. 6.

avec

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