PLANCHE XIII
PASIPHAÉ ET DÉDALE
Hauteur, o mètre 67 cent. — Largeur, o m. 61 cent.
La peinture que je publie est une des pius récentes acquisitions que ia science de l’antiquité ait faites à Pompéi, et elle était encore inédite. Elle appartient à une maison qui reçut d’abord, à cause du sujet même quelle présente, le nom de Dédale, et qui plus tard, et à raison d’un tableau plus considérable qui décore le mur du fond du péristyle, s’appela la maison de la Chasse 1 . F ouillee dans le cours des années x 8 3 4 et x 8 3 5 2, cette maison conservait encore sur toutes ses murailles les peintures que le temps et l’effet de dix-huit siècles y avaient épargnées, lorsque je la vis en 1 838, et que je pus en faire sur place la description détaillée que j’en ai publiée3. C’est encore aujourd’hui une des maisons de Pompéi où les peintures, laissées en place, ont le mieux résisté jusqu’ici aux causes de destruction, malheureusement trop nombreuses, qui les menacent dès quelles repai-aissent au jour, et qui ne viennent pas seulement
' La peinture dont il s’agit ici représente une chasse aux m’a été transmis par son ministre de l’intérieur, S. S. don Nicolà bêtes féroces, exécutée en figures de demi-nature, conséquem- Santangelo, à qui j’en témoigne ici ma gratitude. Elle avait ment de plus grande proportion que ne le sont la plupart des été publiée au simple trait dans le Real Mus. Borbon. t. XIII, peintures de Pompéi. A ce mérite se joint celui de l’exécu- lav. xviii.
tion , qui est dun soin et dune vigueur peu communes, et 2 Voy. dans le Bulletin, archeolog. i835, p. 128-129, l’exqui en fait un des morceaux les plus remarquables sortis en posé des fouilles de cette maison, et joignez-y la Relazione degli dernier lieu des fouilles de Pompéi. Cette peinture forme scavi di Pompéi da marzo 183â ad aprile 1835, rédigée par M. G. le sujet de notre planche xvi , d après un dessin que j’en ai Bechi et insérée dans le Real Mus. Borbon. t. XI, p. 2, sgg. dû à la munificence de S. M. le roi des Deux-Siciles, et qui 3 Lettre à M. deSalvandy, p. 36-4 1 .
de la faute des éléments, mais aussi de l’incurie des hommes. J ai pu me convaincre, quand je l’ai revue en i844, que cette maison, avec toutes ses peintures, était encore à peu près dans le même état où elle s’était montrée, pour la première fois, dix ans auparavant.
Le tableau, que l’on trouvera fidèlement représenté sur la planche qui nous occupe, orne la paroi de droite du tablinum, qui était la pièce principale de 1 habitation; cette paroi est peinte entièrement à fond bleu, sur lequel se projettent des montants ou colonnettes de couleur blanche, avec des bases rouges; le soubassement est peint de maniéré a imiter des compartiments de marbres divers, et la frise, peinte en blanc, est couronnée dune corniche en stuc : toute cette décoration est exquise de goût et d execution , et elle est restée a peu près intacte dans toute sa hauteur. Les panneaux sont ornés, au centre, dun sujet encadre et de figures volant dans le champ; les sujets sont peints sur fond blanc1, qui rappelle 1 usage de l’ancienne peinture grecque, et ils sont entoures dun cadre brun, qui est aussi une tradition de la coutume primitive de suspendre à la muraille ou dy insérer les tableaux sur bois , seules productions, à quelques rares exceptions près, par lesquelles se signalât le talent des anciens maîtres grecs2. Le tableau du mur de gauche représente Thesee nu, recevant de la main d 'Ariane le peloton de fil qui doit servir à le guider dans les détours du labyrinthe; et c’est sur le mur opposé que se trouve la peinture que je fais connaître , et dont le sujet se rapporte aussi aux fables crétoises; car il est impossible dy méconnaître, au premier aspect, Pasiphaé et Dédale.
L’épouse de Minos est assise sur un siège dont le dossier est recouvert d’une draperie verte, et devant lequel est placé un marchepied de la forme la plus simple. De la main droite, elle porte un long sceptre qui suffit pour caractériser en elle la reine de Crète ; de la main gauche elle tient, relevé à la hauteur de son épaule, un pan du péplus qui lui enveloppe le bas du corps. Elle est vêtue, par-dessous ce manteau, d’une tunique à demi tombée de ses épaules, de manière à indiquer par ce désordre de ses vêtements celui qui règne dans ses esprits. Sa tête nue, avec des cheveux qui flottent sur le dos, est ceinte d’un cordon de perles3, qui retombe de chaque côté du cou, et l’expression de cette tête, où se peint bien l’inquiétude d’une passion insensée 4, a quelque chose de frappant , qui ne peut provenir que d’un excellent modèle. Toute cette figure de Pasiphaé, sauf quelques incorrections de détail dues à la maladresse de l’artiste campanien , fut certainement conçue par un habile peintre de la bonne époque grecque.
1 Ce fond blanc est ce qui s’appelait Xevxap, a, Hesych. v. II*vdxiov, aussi bien pour les tableaux peints, -usivaxES, proprement dits, èv ■alvctxt leXeuxcop-évco , Athenagor. Légat, pr. christ. S xiv, p. 69, que pour les tablettes de toute sorte, où s’inscrivaient les ordonnances des magistrats, Hesych. v. TIXcLtolvos; cf. Atben. 1. VI, p. a45, A. Voyez, sur ce point de l’histoire de la peinture, les savantes observations de Boettiger, Ârchàolog. der Maler. p. i36 et 1 5a , et joignez-y celles de Stieglitz , Archàol. Unterhaltung. 1. 1, p. 167-1 58. Voyez aussi mes Peintures anlig. inédit.
p. 28, 3); p. 368, 3); p. 4o5, 5) et 43 1.
2 C’est une notion capitale que j’ai cherché à établir dans
mes Peintures antiques inédites, et à l’appui de laquelle je crois
avoir produit de nouveaux motifs de confiance dans mes Lettres
archéologiques sur la peinture des Grecs, Irc partie, lettres 1, 11 et in. Je reviendrai sur ce sujet dans Y Introduction, où je présenterai le résumé des faits et des témoignages de l’antiquité classique relatifs à celte question.
3 M. Welcker présume que , dans le tableau décrit par Philostrate, Imag. I, xvi, Pasiphaé avait la tête radiée, pour indiquer la nature symbolique du sujet, et il se fonde sur les expressions : QeT6v te àiro\zp.Tiovmi xai ùirèp ■mà.rra.v lpiv. Mais ces expressions figurées ne font allusion qu’à l’éclat extraordinaire de la beauté de Pasiphaé; et la peinture de Philostrate n’avait certainement rien de mystique.
4 Philostr. Sen. Imag. I, xvi, p. 28, ed. Jacobs. : BXé7ret dpyya vov.
PASIPHAÈ ET DÉDALE.
En face de Pasiphaè se présente Dédale debout, vêtu de la simple tunique courte, qui étail le vêtement ordinaire des ouvriers, et non du iribon, espèce de manteau dune forme moins ample et d’une étoffe plus commune, d’un usage spécialement attique 1 , et, à ce titre, propre à Dédale, mais avec les jambes et les pieds nus, qui étaient dans les habitudes de la haute civilisation attique2. Il tient de la main gauche une doloire, l’instrument de l’ouvrier en bois, et , de la main droite , étendue en avant , il montre à la reine de Crète la vache de bois qu’il vient de construire. Cette machine, dont la couleur paraît être d’un jaune clair, mais qui doit avoir ete peinte en blanc dans le principe, pour répondre aux indications de la fable3, est montée sur un plateau muni de roulettes4, afin de pouvoir être transportée dans la prairie, où le taureau avait coutume de paître; elle a sur le dos une ouverture qui indique, par le couvercle levé, le moyen dont se servira Pasiphaè pour satisfaire la honteuse passion qui 1 égaré : c est une particularité qui était déjà connue par une autre peinture de Pompéi , de la maison de Mèlèagre Le fond de notre peinture, où se montrent deux arbres desséchés, faible indication d’une campagne plutôt que d’un paysage6, est orné d’un édifice7, dont la façade de quatre colonnes et le fronton qui la couronne sembleraient annoncer un temple , mais qui doit plutôt être une demeure royale, d’après la fenêtre, ouverte sur le côté, qui ne saurait convenir à un temple8. Ce palais est colorié d’après un système qui rappelle plutôt les habitudes de Pompéi que l’artiste avait sous les yeux, que les principes propres à la
1 Philostrat. Sen. Imag. I, xvi : Avtis Sè à AaÆaXos. . dYlix&i Sè xai aino t à rryÿipa. • tpatbv yàp TplSœva, tovtov dpTtéyertxi ; cf. ibid. II, xxxi : kvrjç... àilixâs pako. ëyav tov tpiSwvoç ; vid. Jacobs., p. 3o3-3o4-
2 Idem, ibidem : Upoayeypa.ppévi)i avi'2 (A atSdiXa) «ai dvv- •noSycrlcis , y pdki(fhx Si ) ol kilixoi xoapoïnncti.
3 Idem, ibid. : fl Sè dyéXalct te xa l àVeros, xal AEÏKII ■tsdacc, x. t. X.
4 C’est ainsi que la vache fabriquée par Dédale est décrite par Apollodore, III, i, 4 : Oîitos (6 AaÆaXos) j 3ovv èiri Tpoyâv xctTaaxEvdac/,ç , x. t. X.
5 Real Mas. Borbon. t. VII , tav. lv.
6 C’est une notion familière à toute personne tant soit peu versée dans l’antiquité figurée, que ce que nous appelons un paysage, et qui, même dans l’histoire de l’art moderne, est une apparition postérieure à la renaissance et due aux travaux du Titien et à ceux de l’école des Carracbe, demeura toujours étranger à l’art antique. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur les vues de sites, d’édifices, de marines, peintes sur les murs de Pompéi et (YHerculanum, qui ne sont réellement que des indications de ces sortes d’objets, et non pas des paysages, comme nous l’entendons. Je n’excepte pas le paysage qui se voit à la villa Albani, et qui provenait d’une ancienne villa romaine située sur la via Appia; malgré les éloges donnés à celte peinture par Winckelmann, qui l’a publiée, Monum. ined. n° 208; cf. Stor. dell’ art. 1. VII, c. m, S 9, il est évident que c’est l’esquisse d’un paysage, plutôt qu’un paysage proprement dit. D’après cette considération , que ce n’est pas ici le lieu de développer, mais qui trouvera sa place dans l'Introduction, je me crois fondé à penser que les deux paysages mythologiques , publiés comme antiques, dans les Monum.. dell’ Instit. archeolog. t. III, tav. ix et xxi,
pourraient bien être de la main de P. S. Bartoli , plutôt que des peintures anciennes.
7 On voit de même des édifices à fronton et avec fenêtres qui s’élèvent sur le bord de l'Eurotas, dans le bas-relief Spada, qui représente le départ de Pdris et d’Hélène, Guattani, Monum. antich. per l'ann. 1 8o5, tav. xxix.
8 L’idée que les temples grecs auraient pu avoir des fenêtres, pour y faire pénétrer une lumière qui n'eût pu être suffisante par la seule ouverture de la porte, cette idée ne se trouve exprimée, à ma connaissance, dans aucun texte antique, et elle n’est pas davantage justifiée par les monuments. Du moins, le peu de temples grecs qui ont conservé leur cella dans une plus ou moins grande partie de leur hauteur, tels que les temples de Thésée et du Parlhénon, à Athènes, ceux de la Concorde et d’Esculape , à Agrigenle, les temples d’Egine et de Phigalie, n’offrent-ils sur leurs murs latéraux aucune indication de fenêtres. 11 en est de même des temples de la Fortune virile, à Rome, de Bacchus, à Sant’ Urbano délia Caffarella , d' Hercule, à Cora , de Vénus, à Pompéi. On cite pourtant quelques exceptions à cet usage , mais qui s’expliquent par des circonstances particulières, ou qui se trouvent en dehors du domaine de l’antiquité classique. Ainsi la façade postérieure du temple de Minerve Poliade, sur l 'Acropole d’Athènes, offre trois fenêtres pratiquées entre les quatre colonnes engagées de cette façade ; mais cette disposition insolite avait pour objet d’éclairer le Pandrosiurn, qui, se trouvant séparé par un mur transversal du double sanctuaire consacré à Ëreclithée et à Minerve, aurait été à peu près dans une obscurité complète , s’il n’y eût point eu d’ouvertures à la façade postérieure ; et je crois que M. Quatremère de Quincy a eu tort de conclure de cet exemple, unique comme l’ordonnance même de l’édifice qui le présente, que Y usage d’ouvrir des fenêtres sur les
haute antiquité grecque1, et dont l’application, telle quelle se montre dans notre peinture, ne peut être, en aucun cas, un élément de la question, encore aujourdhui controversée avec plus ou moins de critique et de savoir, celle de la polychrômie des temples grecs.
Cette peinture de Pasiphaé et Pédale, qui dut être exécutee d après quelque bel ouvrage d’une école grecque, et dont l’intégrité ajoute encore au mérite de la composition originale, avait eu sans doute quelque intérêt particulier pour les habitants de Pompei ; car on en avait déjà recouvré une autre répétition dans une peinture, a la vérité tres-endommagee , de la maison de Méléagre 2, où le haut des deux figures de Pasiphaé et de Dédale manque tout à fait. Mais ce qui le prouve encore mieux, c’est l’usage public qui s était fait a Pompei de ce sujet si contraire pourtant, et à un si haut degré, aux principes de l'honnêteté publique. La même composition de Pasiphaé et Dédale, d’une exécution très-négligée, servait denseigne à lextérieur d’une petite maison située près de l’angle d un des carrefours de la vue de Mercure, et. regardée, à cause de cette enseigne même, comme la maison dm menuisier 3; et, précédemment encore, dans les fouilles de 1 827, ce sujet s’était montré peint sur un pilastre dans la rue qui vient après la maison de la seconde fontaine^. Ce n était donc pas seulement a I inferieur de leurs maisons, dans le secret le plus intime de leur vie domestique, que les habitants de Pompéi aimaient à attacher leurs regards sur le tableau de la passion de Pasiphaé, sur l’image d’un des plus déplorables égarements où la nature humaine ait pu se laisser entraîner, en marchant dans les voies du polythéisme asiatique; c’était en public, et à laide d’applications de l’usage le plus vulgaire, qu’ils se familiarisaient avec ce sujet et avec tout l’ordre d’idées qu’il représente ; et l’on voit jusqu’à quel point des antiquaires de nos jours , tels que Boettiger5, et avant lui lleyne6, qui possédaient cependant à un si haut degré l’intelligence de l'antiquité profane, étaient fondés à s’étonner que la plastique des Grecs eût pu s’exercer sur un motif aussi honteux que celui des amours de Pasiphaé.
Il eût suffi pourtant de la peinture décrite par Philostrate l’ancien 7 , et certainement connue de Boettiger, pour montrer à cet antiquaire, si savant et si ingénieux, que sa surprise était tant soit peu irréfléchie. Effectivement, cette peinture, qui se composait de deux actions dit
murs des temples aurait été plus fréquent qu’on ne le suppose; voy. son Mémoire sur la manière dont étaient éclairés les temples, dans son Recueil de dissertations, p. 290. Les exemples qu’on pourrait tirer de l’édifice vulgairement appelé temple de Diane, à Nîmes, d’un petit temple de Palmyre et d’un des temples de Pola, où il se trouve des fenêtres plus ou moins authentiques, ne prouveraient pas davantage à l’appui de cet usage, attendu que ce sont des monuments d’une destination et d’une époque qui ne permettent pas de les classer parmi des temples grecs. X en dirai autant des temples ronds dits de Vesta, à Rome, et de la Sibylle, à Tivoli. Ce sont évidemment des édifices d’une ordonnance toute particulière, et d’un âge qui les met en dehors d’une question d’antiquité grecque.
1 J’aurai lieu d’exposer mes idées sur ce point dans la v° de mes Lettres archéologiques sur la peinture des Grecs, qui traitera de la polychromie dans toutes ses applications; et je renvoie d’avance mes lecteurs à ce travail, qui paraîtra prochainement.
2 Cette peinture est publiée dans le R. Mus. Borbon. t. VII, tav. lv. 11 en est fait mention dans la Belazione degli scavi di Pom-
pei da ottobre 1830 a maggio 1831, insérée à la fin de ce volume, p. 3-4.
3 Voy. ma Lettre à M. de Salvandy, p. 19.
4 Cette peinture est indiquée en ces termes dans le R. Mus. Borbon. t. VII, tav. lv, p. 2, 1) : « Fu ritrovato nell’ anno 1827, su di un pilastro nella strada in continuazione délia seconda Fontana. » Toutefois il serait possible que la peinture en question fût celle de la maison du menuisier, d’après la proximité des lieux; c’est ce que je n’ai pas le moyen de vérifier en ce moment.
5 Ideen zur Kunstmy Biologie , I, 34o, 5) : « Es bleibt immer selir merkwürdig dass man diese Verirrung, die selbst über das geht, was Lucian in seinem Lucius oder in seiner Eselmetamorphose erzâhlt, sogar zum Gegenstand der plastichen Kunst gemacht hat. »
6 Philoslrati imaginum illustratio, dans ses Opuscula academica, t. V, p. 54 : « Infâmes Pasiphaes amores mireris arte alicujus ingenui artificis tractari potuisse. »
7 Pbilostrat. Sen. Imag. I, xvi, p. 27-28, ed. Jacobs.
PASIPIIAÉ ET DÉDALE.
férentes, dont le lien était formé, suivant l’heureuse expression de M. Welcker \ par la passion de Pasipl rné, cest à savoir, dune part, l 'atelier de Dédale 2, occupé à h fabrication de sa vache de bois, de l'autre, le taureau réel attiré vers la blanche génisse, sa vraie compagne, en présence de Pasiphaè, que ce spectacle ne peut rappeler à la raison; cette peinture, où la présence des Amours, devenus les auxiliaires de Dédale, comme, en tant d’autres occasions, ils servent de ministres aux passions les plus contraires à la morale, prouvait bien que cette fable de Pasiphaè, admise dans son sens le plus positif, dans son expression la plus matérielle, ne répugnait point au génie de l’antiquité grecque, bien quelle fût certainement dérivée d’une légende originairement symbolique, inventée dans un système de religions asiatiques. La manière dont le grave Virgile lui-même 3 4 s’efforce de rendre intéressant cet amour insensé d’une femme pour un taureau, en le colorant de tout l’éclat de sa poésie, montre quelle était à cet égard 1 opinion de la société antique; et ce qui ne laisse aucun doute sur ce point, c est de savoir qu a Rome, dans le siècle de Virgile et dans des jeux publics donnés par Néron , la fable de Pasiphaè était représentée au naturel sur le théâtre, de manière à faire illusion aux spectateurs 1 : c est Suetone qui nous apprend ce trait inouï du désordre où était tombée la société païenne, auprès duquel nos peintures de Pompéi ne peuvent paraître que de bien modestes et de bien innocentes images.
Ces représentations de Pasiphaè, loin de blesser les regards des Romains, après avoir flatté ceux des Grecs, ne pouvaient donc manquer d’obtenir la faveur publique, à cette époque de 1 empire où un empereur, d’un caractère presque digne de la rigidité des temps républicains, l’austère Galba, se faisait gloire de descendre de Pasiphaè 5. C’est à une époque peu éloignée sans doute de celle-là qu’appartient une peinture représentant Pasiphaè debout, près de son taureau quelle caresse, peinture qui ornait quelque chambre à coucher d'une villa romaine, avec d’autres images d’héroïnes mythologiques, Canacè, Scylla, Myrrha et Phèdre, qui avaient dû, comme Pasiphaè, une odieuse célébrité à une passion coupable et à une mort tragique6; et nous apprenons par le petit poème d’Ausone, Cupido cruci ajjixus1 , que 1 usage de représenter en peinture ces victimes fameuses de l’amour, motivé par une intention analogue à celle que j’ai supposée pour la réunion de ces cinq figures mythologiques, durait encore de son temps, qui touche, pour ainsi dire, à l’extrême limite de l’antiquité.
C est donc aussi sous l’empire de ces idées populaires et des habitudes de fart , qui en
1 Ad Philostr. I. I. p. 3oi.
2 Philostrat. I. I. : Téypcnrlcu Sè ovy fi eüvrj vvv, àXX’ èpya,dlÿptov fièv tovto zJenotiiTcu t« A aiSctXa. On doit ajouter cet exemple du mot èpyaalrîpiov , dans le sens d'atelier d'artiste, à ceux que j’en ai déjà cités dans ma Lettre à M. Schorn, S. m, n° 3 17, p. 3g5; et je corrige, à cette occasion, une faute d’impression qui s est glissée dans cet article, mancus ojficinœ, au lieu de manceps ojficinœ.
3 Virgil. Eclog. vi, v. 45-6o.
4 Ce fait incroyable est rapporté par Suétone, in Néron. c. xii , en ces termes : « Inter Pyrricbarum argumenta , taurus Pasiphaen ligneo juvencæ simulacro abditam iniit, ut multi spectantium crediderunt. » Voy. sur ce passage la note des commentateurs.
5 Sueton. in Galb. c. h : « Imperator vero etiam stemma in
atrio proposuerit, quo paternam originem ad Jovem , maternam ad Pasiphaen Minois uxorem referret. »
6 J’ai publié moi-même cette peinture de Pasiphaè, avec celles qui l’accompagnaient, dans mes Peintures antiques inédites, pl. i, n, m, iv et v; voy. p. 399.
7 Auson. Cupid. crac, affix. v. 2 8-3o :
Tota quoque aeriæ Minoia fabula Cretæ
Picturatum instar tenui sub imagine vibrât.
Pasiphaè nivei sequitur vestigia Tauri.
L’épithète aeria, donnée à la Crète dans ces vers d’Ausone et restée sans explication de la part des commentateurs, se rapporte à l’origine phénicienne des premiers habitants de cette île, d’après les nombreux exemples que j’ai donnés de ce mot, avec cette acception, dans mon Mémoire sur l'Hercule assyrien, p. 1*1, 2).
étaient naturellement dérivées, que furent produits les deux bas-reliefs, seuls monuments de la fable de Pasiphaé, connus de Boettiger, qui avaient donné beu à la surprise de ce docte antiquaire. Ces deux productions de la plastique, d'un mérite bien inégal, dune destination tout opposée1 2 3, et d’une époque très-différente, sont un bas-relief du palais Spada, à Rome , et un autre de la villa Borgh'ese \ aujourd’hui du musée du Louvre4, l’un et 1 autre publies par Winckelmann, avec une explication qui laissait peu de chose à désirer ou à reprendre5. A ces deux monuments depoque romaine , les seuls que possédât la science avant 1 apparition de nos peintures de Rome et de Pompéi, il faut joindre encore une terre cuite, qui est aussi un monument d’un art romain, et qui dut servir, comme tant d’autres restes de la plastique de cet âge venus jusqu’au nôtre, à la décoration dune frise dans des édifices sacrés ou publics, ou même dans de grandes habitations particulières. Cette terre cuite, dont je ne connais encore qu’un seul exemplaire dans la riche collection de M. le chevalier Campana, à Rome", représente Pasiphaé debout, dans toute la dignité du costume grec, en face de Dédale, vêtu de la tunique courte, absolument de la même manière que sur notre peinture de Pompéi, et avec le même instrument à la main gauche. Entre ces deux personnages, qui semblent engagés dans un entretien dont on devine facilement l’objet, au geste que Dédale fait de la main droite, est la vache de bois que le coupable artiste vient de terminer, et qui offre cette particularité, unique encore sur tous les monuments de l’art qui nous restent de cette fable, que l’ouverture carrée, par laquelle Pasiphaé doit s’y introduire, est pratiquée sur le côté de l’animal, et non pas sur le dos, comme on la voit sur notre peinture.
11 serait curieux, maintenant qu’aux monuments déjà connus de cette fable, d’époque romaine, nous en avons ajouté de nouveaux de la même époque, il serait, dis-je, curieux de rechercher si cette fable avait été aussi représentée sur des monuments de la période
1 Effectivement, de ces deux bas-reliefs , celui du palais Spada, avec les sept autres qui l’accompagnaient, devait former la décoration de quelque atrium d’une grande habitation romaine, tandis que le bas-relief de la villa Borghèse est une façade de sarcophage.
2 Publié d’abord par Winckelmann, Monum. ined. n° 94, et reproduit par Guattani, Monum. anùch. per l’ann. i8o5, tav. xxxni, puis par Millin, Galer. mythol. pl. cxxx, n° 466, et par M. Guigniaut, Relig. de l'antiq. pl. cxcvin, n° 700.
3 Publié aussi par Winckelmann, Monum. ined.n°ç)3 (tav. cxv, n° 271, ed. Prat. ) , et reproduit par Millin , Galer. mythol. pl. cxxxn, n° 487, et par M. Guigniaut, Relig. de l'antiq. pl. cci, n° 701 . Il se trouve aussi dans le Mus. de sculpt. pl. i64, n° 227. Mais la meilleure gravure qui ait été donnée de ce monument est celle de Bouillon, Mus. des antiq. t. III, Bas-reliefs, personnages héroïques, pl. xx.
4 II y est placé, dans la salle dite des Saisons, sous le n° 71 ; voy. Clarac, Notice, etc. (1820, 8°), p. 38-3g.
5 Le nouvel interprète de ce bas-relief, dans le Mus. de sculpt. Bas-rel. n° 227, t. II, p. 63o-632, s’est éloigné en plusieurs points de l’explication de Winckelmann, adoptée par Visconti, en suivant en cela, comme il le dit, les idées de M. de Saint-Victor. Ainsi il voit dans la première scène non plus le pâtre de Minos, mais Dédale lui-même; en quoi je ne saurais être de l’avis de
M. de Saint-Victor. Le même antiquaire présume aussi que , sur le bas-relief Spada, c’est la vache fabriquée par Dédale, et non pas le taureau véritable, qui figure dans cette représentation , parce que, si l'on s'en rapporte, dit-il, à la gravure de ïVinckelmann (gravure très-fidèle, ainsi que le prouve l’estampe du recueil de Guattani , qui offre exactement la même particularité ) , l’animal a le pied posé sur une sorte d'appui. Mais c’est précisément cette espèce d’appui, qui est tout simplement une pierre, qui prouve que c’est bien le taureau, et non la vache, toujours placée sur un plateau de bois avec des roulettes. M. Guigniaut a suivi fidèlement l’explication de Winckelmann , et il a eu raison. Boettiger admettait aussi la présence du pâtre dans le bas-relief Borghèse; mais il se trompait en pensant que le monument était mal représenté dans la gravure de Winckelmann, et que l’une des deux vaches devait être le taureau réel, Ideen zur Kunstmylhologie, 1. 1, p. 34o-34i, 5) ; c’est bien la vache fabriquée par Dédale qui figure deux fois sur ce bas-relief, où la fable de Pasiphaé est distribuée en trois scènes successives ; et l’exemple du tableau de Philostrate est ici sans application.
0 Elle est publiée dans les Antiche opéré di plastica de M. Campana, tav. lix. On la trouvera gravée en vignette, n°x, p. 169, d’après un dessin que j’avais dû à la bonté de M. Campana luimême, avant la publication qu’il a faite de cette terre cuite de son cabinet.
PASIPHAÉ ET DÉDALE
hellénique, de celle ou 1 influence du théâtre tragique, qui aima tant à s’exercer sur les crimes et les malheurs de la race de Minos, put se faire sentir dans les œuvres de l’imitation. Mais, a cet égaid, je dois dire que je ne connais aucun monument d’un art grec qu’on puisse rapporter, avec quelque probabilité, au mythe de Pasiphaè. On a bien cru voir sur deux vases peints de Valci 1 une Junon-Pasiphaé, près d’un Jupiter-Minos, dans une action qui, du reste , n offre aucun rapport avec celle qui avait procuré au nom de Pasiphaè une célébrité si honteuse; mais quelque jugement que l’on porte de cette explication, qui peut sembler ingénieuse, j’avoue que je ne connais, d’après aucun texte classique, ni une Junon-Pasiphaé, ni un Jupiter-Minos; et les considérations et les exemples à l’aide desquels on a cherché à justifier cette association de noms divins et de noms historiques1 2 me paraissent tout à fait dénués de fondement. Quant à la médaille de Phœstos de Crète, où M. Creuzer3, suivant en cela les idées d’un ingénieux antiquaire, son compatriote4, a cru voir, d’un côté, Pasiphaè en regard du taureau, de 1 autre, Dédale assis, je ne puis m’empêcher de dire que l’état de la médaille rend pour moi cette explication très-douteuse, et que je penche encore pour l’opinion de M. Streber 5, qui a publié cette rare monnaie, qu’il avait sous les yeux dans le cabinet de Munich , et qui , se laissant guider par l’intérêt national qui s’attachait en Crète au mythe d Europe, avait reconnu ici, sur la face principale, Europe en face de son taureau, et au revers Mercure, dont 1 intervention dans cette scène des amours du maître des dieux s explique de la maniéré la plus naturelle et la plus conforme à toutes les idées antiques.
Il me resterait maintenant a exposer, sur cette fable même de Pasiphaè, qui ne blesse pas seulement au plus haut degré le sentiment de l’honnêteté, mais encore la raison et la vraisemblance, au point qu elle avait scandalisé les anciens eux-mêmes, et qu’elle les avait réduits, pour en rendre compte, à recourir à des explications plus bizarres6, ou même plus
1 Descript. du Cabinet Durand, nos 262 et 2 63. 11 est dit, dans
l’explication du premier de ces vases, p. 85, 1), que Junon-Pasiphaé dresse toujours des embûches à son mari Jupiter-Minos. Je ne
sais sur quoi se fonde celte allégation, à moins que ce ne soit
sur la fable de Pasiphaè et de Procris, telle quelle est rapportée
par Antoninus Liberalis, Fab. xli, p. 278 ; mais, dans ce fragment de mythologie ancienne, très -curieux du reste, il n'est question que de Pasiphaè, épouse de Minos, et non d’une Junon- Pasiphaé et dun Jupiter-Minos , inconnus de toute l'antiquité. J en dirai autant de la Junon cydonienne, que l’on a cru voir sur le même vase , d’après les médailles de Cnosse. Le fait est que Junon ne figure point sur les médailles de Cydonie, mais bien sur celles de Cnosse; et qu’ainsi il faudrait dire au moins la Junon cnossienne , et non la Junon cydonienne.
- Descript. des anliq. Beugnot, n° 46, p. 45-46, 2). Les raisons à 1 aide desquelles le savant auteur a cherché à répondre aux objections dont la Junon-Pasiphaé et le Jupiter-Minos avaient été l’objet de la part d’habiles antiquaires, tels que MM. Welcker, Rhein. Mus. t. V, p. 1 36, et Éd. Gerhard, Arcliâolog. Intelligenz- Blatt. jul. i836, p. 317, ne me semblent avoir aucune valeur. Voyez ce que le même auteur avait déjà dit à ce sujet, Catalog. Magnonc. n. 45, p. 35-36 1). Des surnoms, tels que celui de Pasiphaè, donné à Aphrodite, ou celui d 'Agamemnon, donné à Zens, ne prouvent en aucune façon que l’on assimilât des per-
sonnages réputés historiques, tels que Pasiphaè et Agamemnon, à des dieux de l’Olympe, tels que Jupiter, Junon et Vénus. C’est, à ce qu’il me semble, manquer d’exactitude, et c’est méconnaître 1 esprit de la mythologie , que d’admettre de pareilles assimilations , sur la foi d’épithètes significatives qui se donnaient , dans certaines localités , à raison de certaines circonstances du culte.
3 Symbolik, t. IV, p. 260-261, 3), 3' édit.
4 Panofka, Von den Einjluss der Gottheiten auf die Ortsnamen, taf. iv, n° 27. Le savant antiquaire reconnaît Pasiphaè à sa couronne radiée, qui répond à son nom ; mais il n’y a pas de trace de cette couronne sur la médaille ; et, quant au caducée placé à la main de Dédale, il n’y a pas la moindre raison pour donner à Dédale un pareil attribut, en cette circonstance, ni en aucune autre.
5 Streber, Numism. gr. tab. n, n" 5, 6.
0 Je range dans ce nombre celle qu’a proposée Lucien , dirai-je sérieusement , c’est à savoir, que Pasiphaè, à qui Dédale avait donné des leçons d’astronomie, s’était éprise d’amour pour la constellation du Taureau, et que c’était cette passion astronomique qui avait donné lieu à la fable : Ôti Aa ISaXàs u.iv iü> ■caipcp êviifitpeverev, De astrolog. Sxvi, l. V, p. 223, Bip. De quelque manière qu’on juge celle idée de Lucien , elle montre combien le siècle de cet écrivain était devenu étranger à l’esprit de la haute antiquité.
absurdes 1 les unes que les autres, il me resterait, dis-je, à exposer mes idées, telles que j’ai pu me les former d’après les témoignages de l'antiquité classique. Mais cette tâche a déjà été remplie par le docte et profond auteur des Religions anciennes2, dune manière qui ne me permet d’ajouter que bien peu de chose à son travail , en y joignant ce qu avaient écrit sur le même sujet un autre savant, M. Hoeck, profondément versé dans 1 histoire et les antiquités de la Crète 3 , et auparavant Boettiger4, l’antiquaire de nos jours qui avait le plus contribué à restituer à l’archéologie phénicienne sa part légitime d’influence dans l’antiquité grecque. J’essayerai pourtant d’établir, au sujet de cette fable et de la forme qu’elle reçut dans les traditions populaires de la Grèce, et conséquemment dans les œuvres de l’art qui en étaient l’expression figurée, un point de vue qui avait échappé à ces savants, et qui ne laisse pas de venir à l’appui de leur système généra) d interprétation.
Le mythe de Pasiphaé, tel qu'il est exposé par Apollodore5 et par d’autres auteurs anciens6, et qu’il était devenu si populaire à une certaine époque de 1 antiquité, peut se réduire aux principaux traits que voici : Pasiphaé, fille du Soleil et de Perseis ' , une des Oceanides, appartenait ainsi à cette race S enfants du Soleil, tels ([ne Perses, Æétes et Cirer, qui régnaient sur des contrées orientales, et qui exerçaient, à l’aide d’opérations magiques, une puissance tantôt malfaisante et tantôt salutaire8. La Crète était son domaine, et c’est là que, devenue l’épouse de Minos , fils de Jupiter et d 'Europe, elle avait soumis à son empire magique son époux lui-même, dont les embrassements donnaient la mort à toutes les femmes, Pasiphaé seule exceptée, qui était immortelle Mais ses enchantements ne purent la mettre à l’abri du courroux des dieux. Minos avait fait vœu de sacrifier à Neptune 10 la victime que le dieu lui-même , en signe de sa protection, lui aurait envoyée; et aussitôt un taureau hlanc, d’une forme accomplie , était sorti du fond de la mer. Mais , à la vue de ce taureau , d’une beauté si parfaite , Minos
1 Ce qu’avait de monstrueux cette union d’une femme avec un taureau, et ce qui est exposé avec plus de détails que ne le comportait la chose elle-même par un auteur ancien, Palæphat, De incredib. c. n, p. 22-24 , ed. Fischer; ce qui avait excité l’incrédulité de Plutarque, Prœcept. conj. t. II, 1 39, B : Tyv UaatÇtâyv AmdloVffiv èpcurOÿveu j3o6s ; cf. Agatharch. apnd Pliot. cod. ccl : IIpôs tovtois Ua<7t<pdrjv p.èv raépw, Tupw Sè •aoTCtfup p.lyvvcrOa.1, -æpos oiiSèv yévos trv eùvyv èyovcrcts àXXétpv'Xov; Clem. Alex. Protrept. p. 5i, ed. Potter., est aussi ce qui avait donné lieu aux interprétations prétendues historiques qui eurent cours dans l’antiquité, et qui, conçues dans le sens de l’évhémérisme, ne mirent jamais ce système absurde en une plus complète évidence sur aucun autre point peut-être que sur celui-ci ; voyez les récits de Palæphat, l. I, de Servius, adÆn. vi, 1 4, et du Mythographe du Vatican, 1, 43, en y joignant la version de Philochore, qui nous a été conservée par Plutarque, in Thés. S xvi, et par Eusèbe, Xpov/x. Xoy. -fflpwTW, p. 3 1 ; Xpovix. xav. p. 12 5; cf. Siebelis, Philochor. Fragment, p. 29-30. Il y avait pourtant à donner de cette fable monstrueuse une raison historique , puisée dans les traditions orientales, et c’est ce qui avait échappé à ces écrivains.
2 Creuzer, Symbolik, t. IV, p. 253-269, 3e édit. Le même
savant avait déjà indiqué la nature symbolique de ce mythe
dans sa dissertation De Hercule Buzyge, Annal, dell' Inslit. archeol.
t. VII, p. 96-99.
3 Hoeck, Kreta, t. II , p. 57-65.
11 Ideen zur Kunstmythologie , t. I, p. 332-348.
5 Apollodor, III, 1, 1.
0 Diodor. Sic. IV, lxxvh; Hygin. Fab. xl etCLXXxix; Serv. ad Virg. Æn. vi, 1 4 ; Schol. Lycophron. ad v. 1 74 ; Mylhogr. Vat. 1 , 43, p. 1 6, ed. Bode, avec les auteurs cités par Fischer, ad Palæphat. c. 11, p. 2 1-22.
7 Apollodor. I, ix, 1, et III, 1, 2 ; cf. Pausan. V, xxv, 5; Cicéron. de Nat. Deor. III, xix; « Pasiphaé.. ..e Perseide... pâtre Sole, in deorum numéro; » Apollon. Rhod. III, 999 : Kovpjj fteXioio; Schol. Homer. ad Odyss. v, 32 5. D’après la tradition suivie par Hygin, Fab. ci.vi, Pasiphaé, fille du Soleil, était aussi née d’une Ocèanide, mais elle se nommait Clymènè et non Perséis. Sur cette généalogie de Pasiphaé, et sur son extraction orientale, voy. Creuzer, Symbolik, IV, 233-234- La version suivie par le Mythographe du Vatican, 1, 3, 2o4, d’après laquelle Pasiphaé était fille d’ Apollon, revient à la même tradition, puisque Apollon était un dieu Soleil.
8 Schol. Apollon. Rh. ad 1. III, v. 200.
9 Antonin. Liberal. Fab. xli, p. 278, ed. Verheyk.
10 Apollodor. III, 1, 3; Diodor, IV, lxxvii; Zenoh. Cent, iv, 6. Suivant une autre tradition, le vœu avait été adressé à Jupiter, Mylhogr. Vatic. 1, 47; 11, 120.
PASIPHAÉ ET DÉDALE. 177
ne put se résoudre à tenir son serment; et, gardant pour lui l'animal qui lui était offert par une puissance divine , il crut pouvoir satisfaire également le dieu , en lui immolant un autre taureau choisi dans ses troupeaux. Neptune irrité1 se vengea du manque de foi de Minas en inspirant à Pasiphaé une passion pour ce taureau, quelle satisfit avec l’aide de Dédale, au moyen d’une vache de lois que cet artiste avait fabriquée ; et le fruit de cette union monstrueuse fut ce Minotaurc, dont la double nature d'homme et de taureau attestait à la fois la vengeance de Neptune et le crime de l 'épouse de Minos.
Telle est, en ce qui concerne Yamour de Pasiphaé et la naissance du Minotaure, la fable Cretoise si célébré, dont le principal défaut, aux yeux de la critique, est sans doute que nous n’en possédions aucun témoignage fourni par la littérature nationale, ni qu’on puisse attribuer a une assez haute époque. On a pu déjà remarquer2 que la fable du Minotaure paraissait avoir été ignorée d Homère, et que le nom de Pasiphaé ne se lit pas parmi ceux des enfants du Soleil connus d’Hésiode 3 4. La première mention de cette fable qui nous soit parvenue est celle qui s’en trouvait dans les écrits de Phérécyde , d’Acusilas et d’Hellanicus \ ces anciens logographes, qui les premiers s’étaient exercés à rédiger en prose les fables transmises jusqu’à eux sous une forme épique. Mais de ce fait que les noms de Pasiphaé et du Minotaure ne se lisent pas dans les poésies qui nous restent d’Homère et d’Hésiode, et de cet autre fait qu’on a cru lire à tort le nom de Pasiphaé dans un fragment d’Archiloque 5 *, s’ensuit-il nécessairement, comme l’a prétendu un savant critique ", que la fable du Minotaure ait été inventée dans le siecle des logographes, uniquement d’après les traditions qui avaient cours à Athènes sui le compte de Thesée? A mon avis, ce serait donner à un argument purement négatif une portée beaucoup trop grande. On peut admettre que la fable de Pasiphaé, dans la forme sous laquelle elle nous est parvenue, dérive dune source attique, comme il est certain que la célébrité quelle avait acquise provient surtout du théâtre attique; le proverbe athénien7 qui avait cours sur le compte de Dédale, à l’occasion de l’infâme ministère qu’il avait prêté à Pasiphaé, prouve suffisamment cette origine et cette célébrité attiques. Il est bien probable aussi que cette fable nous apparaîtrait sous une forme assez différente, s’il nous était donné de la retrouver dans quelque document proprement crétois. Mais je ne puis accorder que, même sous cette forme attique, si empreinte qu’elle puisse être des passions et des préjugés qui régnaient a Athènes au sujet de la famille de Minos8, la fable entière de Pasiphaé soit dune invention attique, et qu’elle date uniquement de l’âge des logographes. Le fond de cette légende devait appartenir à la Crète, ou même encore à la Phénicie, dont la Crète lut
1 Suivant une autre tradition , rapportée par Hygin , Fab. xl, et par les Mythographes du Vatican, i, 43, p. 16, ii, îai, p. 1 1 6, ce fut la colère de Vénus qui produisit la passion de Pasiphaé, sans que ces auteurs s’accordent entre eux sur le motif de ce ressentiment de Vénus; cf. Mythogr. Vat. ni, n, 6 , p. 2 3ia3a, ed. Bode.
2 Hoeck, Fréta, II, 5g.
3 Hesiod. Theogon. v. g56; cf. Hoeck, Kreta, II, 6i.
4 Pherecyd. Fragm. lix, p.197, ed. 2", Sturz.; Hellanic. Fragm.
lxxxix , p. 1 1 5 , ed. 1 “, Sturz. Acusilas avait traité des mythes cré-
tois; c’est ce qui résulte du témoignage d’Apollodore, II, v, 7, qui
le cite, à l’occasion du taureau qui transporta Europe en Crète.
9 Le nom de Uam^dv, mis à tort pour le motllao- i<pfky, dans un fragment d’Archiloque, Brunck, Analect. t. III, p. a36, Gaisford, Poët. gr. min. I, 3 10 (t. III, p. 1 i3-i i4 , ed. Lips.) , pourrait donner lieu de croire qu’Archiloque avait connu la fable de Pasiphaé; mais ce serait une erreur fondée sur une fausse leçon; voy. Liehel, Archiloch. Fragment, p. 159.
6 Hoeck, Kreta, t. II, p. 5g-6o.
7 Suid. v. Év zrtXVTÎ pé/Ocp xal t 0 AaiÆctXou fivtros , t. I, n, p. 271, ed. Bernhardy; cf. Zenob. Cenf. iv, n. 6, p. 85, ed. Schneidewin.
8 Plutarch. in Thés. c. xvi : Kai yàp ù Miras atel Steré^et xaxœs dxovuv xai XoiSoporifieros èr toïs kYltxoTs &edTpots.
notoirement un des plus anciens établissements; et les logographes, tels quAcusilas, Hellanicus et Phérécyde, ne firent en cela, comme dans tous leurs autres récits, que raconter d’une manière didactique ce qui, depuis déjà bien des siècles sans doute, avait cours dans la bouche des peuples, sous une forme à la fois populaire et poétique.
Je crois donc fermement que la fable de Pasiphaè avait chez les Crétois un fondement historique, en ce sens quelle se liait intimement aux dogmes de leur religion nationale et qu’elle avait reçu, dans les rites de cette religion, apportée de l’Asie, une expression figurée qui a passé, avec plus ou moins d’altération, dans les traditions de la Grece et dans les œuvres de l’art antique produites sous l'influence de ces traditions. Effectivement, sil est, en fait d’archéologie comparée, quelque chose de démontré, cest que le Minotaure, tel que nous le représentent tous les monuments de l’art1, avec un corps d homme et une tête de taureau, est une idole purement phénicienne2, l’image symbolique d’un dieu Soleil adoré sous cette forme chez les Phéniciens, à cause de la relation intime qui existait, dans toutes les religions asiatiques, entre le Soleil et le taureau, cet animal considéré comme l’emblème de la génération, de la Jertilitè et de la vie5. Ce qui nest pas moins sensible, cest que Pasiphaè
1 H serait difficile de se représenter, d’après ces deux vers du Thésée d’Euripide, cités par Plutarque, in Thés. Sxv; cf. Euripid. Fragm. Thés, vu, p. 357, ed- Mattbiæ :
^ipptxlov elSos xànotpcSkiov répas ,
T aipov pépi yOai xal fiporoü SnrXfi Çvaei ,
de quelle manière cette double nature de l'homme et du taureau se trouvait accomplie dans le Mmotaure ; et nous ne pourrions nous en faire une idée plus juste, d’après la seule indication que donne Pausanias, I, xxiv, 2 , du groupe de Thésée et du Mmotaure, érigé sur l 'Acropole d’Athènes, si nous n’avions ici le secours des monuments, qui suppléent à l’insuffisance des témoignages classiques. Je dis l’insuffisance; car ces témoignages ne nous manquent pas tout à fait: ainsi Apollodore nous apprend, sans doute sur la foi des logographes, que le Minotaure avait une tête de bœuf et tout le reste d’homme, III , i, 4 : Ovtos éfye ravpov ®po- (tcottov, rà Sè Xoi7rà dvSpds; c’est aussi, sur ce point, la tradition suivie par Diodore de Sicile, IV, lxxvit, par le scholiaste de Lycophron, ad v. 653 et i3oi, et même parHygin, Fab. xl: Capite bubulo, parte inferiore humana; et les monuments sont d’accord avec cette donnée. A la tète de ces monuments, je place la célèbre médaille de Cnosse, de notre Cabinet, Pellerin, Mèd. de peuples, t. III, pl. xcvni, 24; Barthélemy, Mém. de l’Acad. t. XXIV, p. 4o, pl. i, n. 7; Mionnet, Description, pl.XLVir, 6, et Supplément, t. IV, pl. vin, n. 2 , qui offre, sur sa face principale, le Minotaure, à corps humain, à tête de bœuf, tourné à droite, le visage de face, le genou gauche en terre, dans une attitude empruntée à un simulacre d’art asiatique, et tenant à la main droite, non une pomme, ni une patère, comme le croyait encore en dernier lieu Boettiger, Ideen , etc. t. I, p. 34g, mais une pierre, dernière arme qui lui reste pour se défendre; voy. mon Achilléide, p. 23, 8). Un pareil type sur une médaille de Cnosse, avec l’image du labyrinthe au revers, ne peut avoir été fourni que par un de ces monuments nationaux de la Crète, d’après lesquels Heyne présumait avec beaucoup de raison , ad Apollodor. III , i , 4 , que toute la fable du Minotaure avait été imaginée sous sa forme attique, et qui appartenaient originairement à un art phénicien. Le type attique du Minotaure
n’était pas différent de celui-là; et nous en avons la preuve par lès médailles mêmes d’Athènes, qui nous oflrent le groupe de Thésée et du Minotaure, Pellerin, Mèd. de peuples, t. I, pl. xxii, n. 7, certainement d’après le monument de l’Acropole , et où le Minotaure est figuré comme sur la médaille de Cnosse. La même tradition a été suivie sur les nombreux vases peints, la plupart d’ancien style grec, qu’on peut croire avoir été produits sous l’influence des modèles attiques, et dont je ne citerai ici que les principaux, tels que le vase de Mengs, publié par Winckelmann, Mon. ined. n. i oo ; le vase de la galerie de Dresde , décrit par Boettiger, Vasenerklàrung. t. II, p. 22; le célèbre vase de Talidès, publié par Millin, Peint, de vases, t. II , pl. lxi, et par Lanzi, Dei vasi dipinti, tav. ni ; le vase de Nikosthénès, provenant des fouilles récentes de Vulci, Calalog. di antich. n. i5i6, en renvoyant au travail exact et. savant que M. Slepliani a publié sur ce sujet, et qui est enrichi d’un grand nombre de monuments acquis récemment à la science; voy. l’ouvrage intitulé : Das Kampf des Theseus gegen den Minotauros, Leipzig, i84a , fol.
9 C’est ce qu’avait montré Boettiger, Ideen, etc. t. I, p. 336, ainsi que M. Hoeck, d’accord avec le savant antiquaire de Dresde, Kreta, t. II, p. 67-68, et ce qu’avait soupçonné avant eux Heyne, Anlig. Aufsatz. I, 20; et je puis dire que toutes mes recherches sur l’archéologie phénicienne m’ont convaincu que le Minotaure, tel que nous le représente la médaille de Cnosse, est une œuvre d’art purement phénicienne, sans doute, un de ces simulacres de bronze que la tradition grecque attribuait à Vulcain, IKpataloreouîct, tels que le Talés, Apollodor. I, ix, 26; cf. Heyn. ad h. I., qui était aussi une idole phénicienne, dont il s’est conservé une image sur la belle médaille de Phœstos, Cabin. de M. Allier, pl. vu, n°5, où il est accompagné de son nom, TAAflN, et sur une autre médaille de la même ville, Pellerin, Mèd. de peuples, t. III, pl. ci, n. 67, où il est représenté de même, avec un corps rond, c’est-à-dire avec une pierre dans chaque main : type si curieux, dont Eckhel avouait qu’il ne pouvait rendre compte, Doctr. num. vet. t. II, p. 317.
3 C’est ce que dit en termes exprès un auteur ancien, Her-
PASIPHAÉ ET DÉDALE
elle-même, devenue dans la Iradüion attique une femme, une reine, l'épouse de Minos, la rivale de Procris, l’amante passionnée d’un taureau furieux, était, dans le principe, une déesse, et précisément une déesse Lune : c’est ce qui résulte de son titre de fille du Soleil et de Persèis, de sa qualité d 'immortelle, et de son nom même de Pasiphaé, qui était, dans la langue des Grecs, l’épithète consacrée de dieux et de déesses du système solaire1; c’est ce que prouve pareillement cette passion même pour le taureau, qui était, dans la symbolique des anciens peuples, l’animal sacré de la déesse Lune, Tauropolos 2 ; et c’est ce qu’achève de démontrer 1 existence dun culte public rendu à Pasiphaé en divers endroits de la Grèce, où elle avait des temples et des oracles 3, dont les pratiques indiquaient une origine orientale, comme le reconnaissait l’opinion même des peuples.
Ce point ainsi établi, que Pasiphaé, pour les Crétois, de même que pour les Phéniciens, les premiers instituteurs de leur culte, était la déesse Lune, fécondée par le dieu Soleil, sous la forme de taureau, tout s explique facilement dans les traditions grecques, qui n’avaient fait que traduire, sous une forme positive, une croyance qui avait eu, dans les religions asiatiques, une expression symbolique. J’admets donc, avec une pleine confiance, ce qu’a présumé M. Creuzer, avec une rare sagacité4, que la fable de Pasiphaé et du Minolaure naquit,
mias, in Platon. Phœdr. apud Goens. ad Porphyr. De antr. nymphar. p. 108 : Tevécrecûs aopSolov b raüpos; cf. Creuzer, Annal, deïï Inst, archeol. VII, 99. De là l’opinion populaire qui faisait sortir de la Lune le taureau, objet de la passion de Pasiphaé, Nemesian. Laud. Hercul. v. 120, in Wernsdorf. Poët. lat. min. T. I, p. 293 :
Taurus medio nam sidéré Lurne Progcnitus Dictæa Jovis possederat arva.
Cf. Diodor. Sic. IV, xm; voy. Spanheim, ad Callimach. H. in Dian.j). a 55 ; Boettiger, Ideen, etc. I, 323, 12). Delà encore le nom de taureau de Vénus, donné à cet animal symbolique, considéré comme le maître de la génération, ysvéaewç SeairÔTris, dans les mystères de Mithra, Porphyr. De antr. nymph. c. xxiv,p. 22 : Èiroyehat Tat ’jpcp kcppoShne.
1 Le Soleil est qualifié UouTftpdvjs, Hymn. Orph. vin, 1 4 ; et Diane, ibid. xxxvi, 3, reçoit le même surnom, en qualité de déesse Lune; ce qui résulte du témoignage d’un ancien auteur, relatif à Sélénê, Maxim, ■arepl xcczapyjôv , v. i46. Pasiphaé est aussi une épithète de Vénus, Lyd. De mensib. p. 2 14, ed. Roether.; et l’on connaît, d’après une légende thessalienne qui paraît se rapporter à une origine orientale, Pseudo-Aristotel. Mirai, auscultai, c. cxlv, p. 294, Beckman. , une déesse Pasiphaessa, qui tend à se confondre avec Vénus; voy. Creuzer, Symbolik, IV, 259, 3e édit. ; Boettiger, Ideen, I, 33g, 1).
2 Les témoignages classiques sur ce point ont été rassemblés par Boettiger, qui y a joint les indications des principaux monuments figurés , de manière à ne rien omettre d’essentiel, Ideen, etc. I, 3i4-3ig, 4), 5) et 6); et il serait possible d’ajouter beaucoup de preuves de l’une et de l’autre espèce à l’appui des idées du docte et ingénieux antiquaire de Dresde.
3 Un de ces oracles, existant à Thalames, en Laconie, est cité en deux endroits par Plutarque, in Ag. S ix, et in Cleom. S vu, t. IV, p. 5i 1 et 544, Reisk. On passait la nuit dans le temple, et la volonté divine s’y manifestait par des songes : ce qui est un mode de rendre les oracles dérivé des habitudes de l’Orient. Ci-
céron fait mention de cet oracle, qu’il place aussi in Pasiphaæ fano, De divinat. I, xuii, 96, ed. Moser. et Creuzer; et la célébrité de cet ancien oracle s’était conservée jusqu’au temps deTertullien, qui en fait encore mention, De anim. c. xlvi, t. IV, p. 3i 1, ed. Semî. Il n’est pas douteux que ce ne soit du même oracle qu’il est parlé dans Pausanias, III, xxvi, 1, bien que ce soit sous le nom d'Ino que ce sanctuaire soit cité comme renfermant, dans son hypèthre, une statue de Paphia et une d' Hélios. Les rapports d’Ino et de Pasiphaé ont été expliqués par M. Creuzer, Symbolik, IV, 269, de manière que la double attribution à Pasiphaé et à Ino d’un même oracle ne fasse ici l’objet d’aucune difficulté sérieuse; mais je n’admets pas pour cela la correction de üaipfys en ThxtjiÇdys , proposée par Meursius et par d’autres savants, admise encore en dernier lieu par M. Creuzer, l. I. p. 259, et par M. Hoeck, Kreta, II, 62 , 0), et repoussée avec raison par M. Siebelis. Je regarde, en effet, la leçon JlaÇtys comme un indice curieux de l’assimilation de la déesse locale , appelée généralement Pasiphaé, à la déesse de Paphos, IIa£i?7, qui était une déesse Lune; et le fait qu’à côté de sa statue se voyait aussi une statue du Soleil : Tî?s t e s (ayaXpa) xa.1 ÎDJov t 0 ÜTepoi» ,
donne à cette induction le plus haut degré d’autorité et d’intérêt. Ce qu’ajoute Pausanias, que cette Papliia était à Thalames une divinité étrangère : Ka» où QaXaftctTaJs ètuycbpios Saiposv èc/lh rj IIa£»; , achève bien de montrer que c’était ici, en effet, un culte asiatique. Le même culte, sous le nom de Pasiphaessa, avait été porté aussi en Thessalie, et il se liait pareillement avec les traditions phéniciennes de la Béotie, ainsi que nous l’apprenons du curieux passage du Faux-Aristote, cité plus haut, 2), et si bien expliqué par M. Creuzer, Symbolik, IV, 2 5g, 3° édit.
4 Symbolik, IV, 269 : « Ohne Zweifel ist fast die ganze Fabel von Pasiphaé und Minotaurus, von Theseus und Ariadne aus mysteriôsen Chôren und Scenerien entsprungen, womit frühzeitig in den Tempeln von Creta nach Ægyptischer und Phônicischer Weise jene Hauptsatze der Naturreligion an den Jahresfesten gefeiert worden waren. » J’admets en entier celte manière
à une époque primitive, de la célébration des chœurs ou danses sacrées, si anciennes en Crete, à en juger par le chœur d'Ariane, déjà célèbre du temps d'Homère \ danses dans lesquelles on représentait, à la manière phénicienne, les principaux dogmes de la religion naturelle. L’acte principal de ces représentations sacrées devait être l'union mystique du dieu Soleil taureau et de la déesse Lune vache, ce que les Grecs d’une époque postérieure appelaient une hiérogamie, et dont leur propre mythologie offrait tant d’exemples, qui avaient reçu dans les cérémonies du culte tant d’applications, réalisées sous une forme plus ou moins licencieuse, en même temps que symbolique. Tel dut être aussi le double caractère de l 'hiérogamie phénicienne et crétoise, où Pasiphaé jouait le rôle de la vache fécondée par le taureau ; et il est permis de présumer, d’après les abominations que le législateur des Juifs reproche aux diverses tribus cliananéennes, à la place desquelles devait s’établir le peuple élu dans la terre promise2, que ces unions monstrueuses n’avaient été, chez ces peuples, issus de la même race que les Phéniciens, d'un usage en quelque sorte public, que parce quelles se rapportaient à un motif religieux. Un trait bien curieux d’archéologie assyrienne vient à l’appui de cette supposition. Pline rapporte3, sur la foi de Juba, ce roi si savant, que Plutarque appelait le plus érudit des rois1, que Sémiramis avait eu pour un cheval une passion qui avait été satisfaite; et c'est au même trait, réduit malheureusement à cette simple indication , que se rapporte un passage d’Hygin5, où il est dit que Sémiramis, ayant perdu le cheval quelle aimait, se jeta dans un bûcher. Sémiramis était notoirement une déesse Lune assyrienne0, comme la Pasiphaé crétoise; et l’union mystique de l’une avec le cheval, animal sacre du Soleil1 , est un fait absolument du même genre que celle de 1 autre avec le taureau. Or ces deux faits, séparés par une si grande distance de temps, bien que réunis dans un même ordre d idées , s’expliquent et se justifient par le témoignage exprès du livre de Moïse; et ici encore, comme en tant d’autres traits de l’archéologie grecque, nous saisissons la véritable intention du mythe, en même temps que nous apprenons à en connaître l’origine orientale.
de voir, sauf en un point, qui me paraît, de la part du savant auteur, l’effet d’une préoccupation générale, en ce qui concerne l’association de YÉgypte et de la Phénicie. A mon avis, tout est purement phénicien dans la mythologie crétoise; et 1 influence de Y Égypte ne s’y montre d’aucune manière, même indirectement; car la notion du labyrinthe crétois, seul appui tant soit peu plausible de l’opinion de M. Creuzer, n’a aucun rapport avec celle du labyrinthe égyptien.
1 Homer. lliad. xym, 5go, sqq. Cf. schol. adh. I.
2 Levitic. xvin, a 3 : Kœi yvvi) où ancrerai ■apos'ssàv reTpamvv fii§aoQrjva.i • f ivtrocpàv y dp écrit-, xx, 16 : Kai yvvrj fins •ErpoCTeXeûo'eTa! •sTpos •oâv xlrjvos fîiëtxcrOijvcti avril v dit’ aÛTOû , diroxlevcfre nju yv voiïxat xoù t 6 xlrjvos, B-avdrw &a,vœrovcr8aaav • ëvoyol ehriv; xx, 23 : Kai ovyj rsopevEcrOe êv rots vop.lp.ois tüv èdvœv, ovs èÇa.irocflé'k'ka dÇ>’ vpütv • 6n ravra, rsdvra. èirohiaav, xcù è&SeXvÇapi jv ctvrovs.
3 Plin. VIII, xlii, 64 : “ Equum adamatum a Semiramide usque ad coïtum , Juba auctor est. » Hardouin voulait corriger ici coïlum en rogum, d’après le passage d’Hygin qui sera cité plus bas; mais c’était une correction arbitraire que rien ne justifiait, et qui était contraire au véritable esprit de l'antiquité.
u Plutarch. in Sertor. § ix, t. III, p. 523, ed. Reisk. î 6§a...., t où isàvrwv iolopixcordrov (SacrikéMV.
5 Hygin. Fab. ccxliii : « Sémiramis in Babylonia, equo amisso, in pyram se conjecit. »
0 Sur l’identité de Sémiramis avec YAstarté d’Ascalon, comme avec la déesse de Paphos et avec la déesse Lune, conséquemment aussi avec la Pasiphaé crétoise, je renvoie aux savantes recherches de M. Movers, Die Phœnicier, etc. t. 1 , p. 63 1 et 632.
7 C’est un point d’archéologie asiatique que j’ai traité spécialement dans mon Mémoire sur l’ Hercule assyrien , où j’ai fait usage de ce trait si curieux, fourni par Hygin, sur la pyra de Sémiramis, à Babylone; et j’y renvoie d’avance mes lecteurs.
8 Le rapprochement des textes de Pline et d’Hygin avait été fait par Méziriac, à la vaste lecture duquel si peu de textes antiques avaient échappé; voy. ses Comment, sur les Eptlr. d! Ovide, p. 342. Mais, en faisant ce rapprochement, il n’avait eu, comme il le dit, d’autre raison , que de ne pas laisser Pasiphaé toute seule diffamée pour sa détestable brutalité, en lui associant Sémiramis. 11 n’avait pas saisi la liaison des idées, et la science n’était pas alors assez avancée pour qu’on pût comprendre la véritable intention du mythe.