DANAÉ DANS L'ILE DE SÉRIPHE
a cherché à rendre compte du mythe de Damé \ en employant surtout la signification des mots à l’explication des choses; et je ne nie pas qu’il ne puisse y avoir, dans les rapprochements présentés par I illustre auteur de la Symbolique, plus d’un trait de lumière jeté sur le principe du mythe. Le fond de la légende de Perde indique, à n’en pouvoir douter, un héros solaire, qui personnifie d’anciens rapports de la Grèce avec l’Asie. Sa ville de Myc'enes, avec les Cychpes qui lont bâtie et qui sont les compagnons du héros, avec sa porte des Lions, monument encore subsistant d’un culte et d’un art asiatiques, est évidemment un siège d’une religion orientale; et la pluie dor de Danaé ne peut véritablement avoir qu’un sens symbolique, lié à la croyance d’un dieu Soleil. Mais, si l’ensemble du mythe s’explique dans cet ordre d’idées d’une manière suffisamment plausible, je ne pense pas qu’il soit possible de rendre compte de tous les détails de la fable, ornée par le génie grec de tant de circonstances poétiques, à l’aide de mots grecs, instrument si commode et si dangereux, dont on a tant abusé pour semer le champ de la mythologie de tant, de conjectures savantes et de brillantes hypothèses. Les anciens, qui ne voyaient généralement dans la fable de Danaé qu’une allégorie de la puissance de l’or2, avaient certainement perdu de vue l’idée originaire de cette légende et son principe oriental; mais, si l’allégorie est trompeuse, l’étymologie n’est guère moins sujette à l’erreur; et vouloir tout expliquer à l’aide de noms propres, dans une fable qui avait passé par tant de mains et qui avait traversé tant de siècles, c’est s’exposer à courir après des illusions et à mettre les rêves du savoir à la place des vérités de la science.
Deux circonstances du mythe de Danaé méritent cependant de fixer plus particulièrement l’attention, parce quelles ont, à mon avis, plus d’importance, soit positive, soit symbolique, qu’on ne semble l’avoir cru jusqu’à présent. La première de ces circonstances est la chambre de bronze où fut enfermée Danaé. Que celte chambre ne fût pas simplement une image symbolique tirée de la tradition des temples souterrains de l’Égypte et de la Nubie, d’où ce culte était venu à la Grèce, comme l’a pensé M. Creuzer, mais que ce fût réellement un appartement souterrain plaqué intérieurement de lames de bronze, c’est ce que tend à démontrer le témoignage de Pausanias3, qiü rapporte que, de son temps encore, on montrait, parmi les monuments les plus remarquables d’drjos, cet appartement souterrain, où avait été la chambre de bronze détruite sous la tyrannie de Périiaos. On sait d’ailleurs qu’il existait aussi à Mycénesi de ces constructions souterraines destinées à servir de trésors, telles que la chambre d’A trée, qui
à Sériphe, lui donnaient aussi pour protecteur un pêcheur, qu’ils nomment Persée, Mythogr. Vat. i, 167; 11, 110; cf. Serv. ad Æneid. vu, 372.
' Creuzer, Symholik, t. IV, p. 242-243.
C est l’idée qui se trouve exprimée dans le magnifique début de la xvie ode du livre III d’Horace ; et il n’est pas aussi sûr que le pensait M. Jacobs, Prolog der Danaë, dans ses Vermischte Schriften, t. V, p. 620, 17), que cette idée, exprimée aussi par 1 auteur de ce prologue, v. 3 1 , fût étrangère au siècle d’Euripide; voy. plus bas, p. 191, 2). En tout cas, il est constant, par les allusions plus ou moins directes à la puissance de Yor qui agit dans la fable de Danaé, allusions qui se rencontrent souvent dans la littérature des Grecs et des Romains, que c’est de cette manière que l’on entendait généralement la métamorphose de Jupiter en pluie d’or; voy. Ovid. Amor. III, vin, 29; Paul. Silen-
tiar. in Brunck. Analect. III, 76, carm. xvi; cf. Jacobs, Prolog der Danaë, p. 634 , 17); et il n'est pas moins certain que la plupart des antiquaires modernes se sont expliqué cette fable de la même manière : témoin ce qu’en dit Millin, Peint, de vases, t. II, p. 3, 1), et M. Quaranta, Real Mus. Borbon. t. XI, tav. xxi, p. 2 : « Questo awenimento in cui gli antichi adombrarono la suprema ed irresistibile forza delT oro, » etc.; ce qui fait que je remarque avec plaisir que M. Campana s’est défendu de cette erreur commune des antiquaires, Bulletin, etc. i845, p. 217.
3 Pausan. II, xxm, 7 : AXXa Sé èe/hv kpyetois Béas aÇia • xa- Td.ytx.iov oixoSàpypa, èir’ aÙTcp Sè yv ô yalxovs Balapos, ôv kxpttTiàs zjots èm tppovpâ Ttjç BvyaTpos èirolyae • UepYkaos Sè xaOeïke v aÙTov Tvpavvÿtras.
* Idem, II, XVI, 5 : t noyaux 0lx0S0p.yp.aT a, ëvda oi Bytravpol aCpicri twv yjpypaTwv fjtrav.
eut probablement cette destination, et qui fut bien certainement revêtue a 1 intérieur de lames de bronze; les clous de bronze qui s’y trouvent encore attachés, et qui nont pu servir qu’à y fixer ces lames de bronze1, ne permettent plus le moindre doute à cet égard. C'était d’ailleurs un usage tout à fait propre à l’âge héroïque de la Grèce que celui de ces chambres souterraines plaquées de bronze, usage emprunté sans doute des habitudes de la civilisation asiatique, comme ce mode même de revêtement, qui est une pratique essentiellement orientale, et qui avait passé aussi chez les Étrusques2, à la suite de l’émigration tyrrhénienne. Les nombreux exemples de chambres de bronze, qu’offre l’histoire poétique des Grecs3 *, ne peuvent être regardés comme une invention du siècle des tragiques ou comme un jeu de 1 allégorie; et, quant à moi, je regarde la chambre de bronze de Danaé comme un trait de mœurs réel, dérivé d’une influence phénicienne \ qui vient ainsi à l’appui de l’origine orientale du mythe.
La seconde circonstance de ce mythe, qui me parait digne aussi d’une attention particulière, c’est celle du coffre où fut enfermée Danaé avec son fils. Que cette idée dun coffre, qu’il ne faut pas prendre pour une barque ni pour une nacelle, mais pour un coffre véritable, que cette idée, disons-nous, fût un élément essentiel de la fable de Danaé, et quelle eût pris place dans celte légende dès une époque très-ancienne, certainement avant 1 âge des tragiques, puisqu’on la trouve dans le poème de Simonide de Céos5, écho fadèle de la tradition populaire, c’est ce qui résulte déjà du rapprochement qua fait M. Creuzer entre le coffre de Danaé et ceux qui portaient sur les côtes de la Syrie la momie d’Osiris, et sur celles de la Laconie, l'idole de Bacchus 6 : deux traits de la mythologie dont il n’est pas possible, en effet, de méconnaître l’analogie complète et le sens symbolique. Mais cette image du coffre se retrouve dans bien d’autres légendes poétiques, toujours dans des circonstances analogues, et très-probablement avec une intention liée au même ordre didees. Ainsi cest dans m coffre
1 J'ai déjà eu l’occasion d’établir, contre les doutes exprimés par plusieurs antiquaires, Canina, Descriz. di Cere anlic. p. 76; Braun , Ballet, dell’ Inslit. archeol. i836, p. 58, 1), le fait de 1 existence des clous de bronze à l’intérieur du trésor d’Atrée, ainsi que la forme de ces clous, à tête plate et non à crochet, tels quils n’aient pu servir qu’à fixer des lames de revêtement.; voy. Journ. des Savants, juillet i843, p. 417-418, où j’ai déclaré que je possédais moi-même un de ces clous, qui m avait été donne a Athènes par M. de Prokesch, et qui serait déposé quelque jour dans notre Cabinet des Antiques, pour conserver la preuve authentique de ce fait si important pour l’histoire de l’art. Ce revêtement de lames de bronze, admis d’ailleurs avec toute raison par tant d’antiquaires de notre âge, Hirt, dans les Analecta de Wolf, t. I, p. 1 58-i5g; Semper, Bemerkungen, etc. p. 8; Ott. Millier, Handbuch, S 4g, p. 3i : « mit Erzplatten bekleidet, wovon die Nâgel noch sichtbar sind; » Abeken, Bulletino, etc. i84i, p. 43; ce revêtement, dis-je, se trouvait indiqué dans quelques témoignages antiques, tels que celui-ci de Claudien, m Eutrop.
1, 8a , œralam domam, qui se rapporte précisément à la chambre de Danaé.
- Témoin les deux tombeaux étrusques, l’un de Corneto, l’autre de Chiusi, dont les murs étaient intérieurement revêtus de
lames de bronze ; voy. les détails que j’ai donnés à ce sujet dans
mes Peintures antiques inédites, p. 42 4-42 5.
3 Indépendamment du B-âlafios yalxovs de Danaé et du Chalciœcos de Sparte, Pausan. III, xvii, 3, qui était un édifice dans le même cas, on connaît les Sdlot.p.01 des Prœtides, Pausan. II, xxv, 8 , qui n’ont certainement rien de commun , quoi qu’en ait pensé Siebelis, avec les labyrinthes de Nauplie, Strabon. 1. VIII, p. 369, 373, mais quidûrent ressembler au thalamos d’Alcmène, bâti parTrophonius et Agamédès, Pausan. IX, xi, 1 . La chambre déformé pyramidale, où fut enfermée Cassandre, Lycophr. v. 348- 5o ; cf. Schol. ad h. I, devait être aussi une construction du même genre; et c’est la même notion qui s’applique, avec l’idée accessoire de revêtement de lames de bronze, au xépufios ya)-.xeos, où Mars fut tenu en captivité par les Aloïcles, Homer. Iliad. v, 387, ainsi qu’au zsiBoe yalxov s, où Eurysthée cachait sa frayeur, Apollodor. II, v, 1; Diodor. Sic. IV, xir.
4 Telle était effectivement, sur ce point, l’opinion de Hirt, exposée dans les Analecta de Wolf, t. I, p. 1 58-i 5g ; et je puis dire que toutes mes recherches sur l’histoire de l’art asiatique m’ont mis à même de la justifier, ainsi que j’en ai pris l’engagement, Journ. des Savants, juillet 1 843 , p. kig, 1).
5 Simonid. ira Brunck. Analect. t. I, p. 121, carm. vu, 1 : Ôte AÀPNAK1 èv SaiSaXéa. ètvepos, x. t. X.
0 Pausan. VII, xix, 20; cf. Oppian. Cynœget. iv, 2 53; voy. Creuzer, Symbolik, IV, 100, 2 43, et ailleurs.