‹ Choix de peintures de PompéiChapitre 16 sur 27 · DANAÉ DANS L’ILE DE SÉRIPIIE · texte numérisé non relu

DANAÉ DANS L’ILE DE SÉRIPIIE

et si brillant, à ces peintures, pour la plupart exécutées, à ce que je pense, en détrempe, et non à la fresque ou à l encaustique 1 , elle paraissait terne et décolorée; mais la composition en était intacte, et le style, qui est d'une noblesse remarquable, attestait quelle ne pouvait provenir que d’une excellente école grecque.

Le moment choisi par l'auteur de celte peinture, pour sujet de son tableau, est celui où Danaé vient d’être tirée du coffre qui l'a portée sur les côtes de l’île de Sériphe. La belle Argienne est assise au bord de la mer, sur un amas de rochers dont la masse surplombe au-dessus de sa tête ; elle est vêtue d’une tunique d'une forme particulière , qui découvre l’épaule gauche en même temps que le sein et le bras droits, peut-être pour indiquer, par cette sorte de désordre , la situation où Danaé s’est trouvée dans le périlleux voyage quelle vient d’accomplir, peut-être aussi pour montrer quelle sert de nourrice à son fils nouveau-né. Ses cheveux, qui flottent sur son front et sur son cou, sont enfermés dans un kékryphalos de 1 espece la plus simple, consistant en un morceau d'étoffe tout unie. Tout ce costume, qui convient au malheur de Danaé et qui accuse la rigueur de son père, contraste avec la grâce répandue dans toute sa personne, avec le charme de sa figure et avec l’expression de son visage, où respire une joie naïve, jointe à une modestie touchante. Elle tient dans ses bras son enfant nu, qui étend vers elle une de ses petites mains, et qu’elle cherche à couvrir dun pan du péplus sur lequel elle est assise. A ses pieds est le coffre où elle était enfermée, et dont on ne voit pas le couvercle, qui sans doute aura été brisé. De l’autre côté de ce meuble si caractéristique, sont deux hommes debout, l’un et l’autre dans une attitude et avec des attributs qui ne permettent pas de les méconnaître. L’un, qui est vêtu d’une simple tunique courte, échancrée par le haut et attachée sur l’épaule gauche, avec la tête nue, tient de la main gauche, en guise de sceptre, une rame2, indice de sa royauté insulaire, et il porte la main droite vers le bas de son visage, dune manière qui s’accorde avec l’expression de son regard, dirigé sur Danaé : c’est le roi de Sériphe, Polydectès, qui ressent déjà pour la fille d Acnsius un amour qui deviendra pour elle une source de nouveaux dangers3. L’autre personnage, debout aussi sur le premier plan, qui est vêtu d’un trïbon, avec la tête couverte dune coiffure métallique \ et qui tient de la main gauche une ligne à pêcher, en éten-

1 C est une question que je me réserve de discuter dans Ylntroduclion de cet ouvrage, et je renvoie d’avance mes lecteurs aux éclaircissements que je me propose de donner sur ce sujet.

* Cette particularité n’est pas assez clairement indiquée sur le dessin que j’ai eu à ma disposition ; mais je dois m’en rapporter, à cet égard, au témoignage de M. Avellino, qui, ayant examiné avec tout le soin possible et à plusieurs reprises la peinture originale, où il avait cru voir d’abord un sceptre aux mains de Polydectès, a reconnu depuis et a déclaré que c’était bien une rame; voy. le Ballet, archeol. Napolet. ann. I, n. ix, p. 70; cf. ibid. ann. II, n. xix, p. 10.

3 Cet amour de Polydectès pour Danaé, qui était allé jusqu’à la violence pour s’emparer de sa personne, était déjà connu de Pindare, Pyth. xn, 1 4 ; cf. Scbol. ad Pyth. x, 72; et il est attesté par les mythographes, Pherecyd. apud Scbol. Apollon. Rb. ad iv, 1 5i 5; Apollodor. II, iv, 2 ; Hygin. Fab. lxui; Schol. Lycopbron. ad. v. 838. Cette passion de Polydectès, dont le souvenir est aussi rappelé dans une des épigrammes relatives aux stylopinakia du

temple de Cyzique, apud Jacobs. Anthol. Pal. t. XIII, p. 632, n. 18, jouait un grand rôle dans la tragédie d’Euripide, intitulée Diclys, dont les fragments ont été interprétés avec tant de bonheur par M. Welcker, Die Griech. Tragod. t. II, p. 668-674.

h Cette coiffure offre en effet, sur le dessin qui m'a été envoyé, une apparence métallique qui pourrait le faire prendre pour un casque; mais je doute encore que cette indication soit réelle. M. Avellino se sert du mot cansia pour désigner celte partie du vêtement du pêcheur Dictys, et je ne suis pas bien sûr non plus que cette désignation soit exacte. La causia, qui était une espèce de pilos, eTSos 'GiCkov , Eustath. ad Homer. p. 2 55, 1; cf. Valckenaer. ad Adoniaz. p. 342, d’un usage propre aux Macédoniens, -nsTkos MaxeSovtxôe, Pollux, X, clxii, était une coiffure plate à larges bords, -ssTXov zskctTÙv, Eustath. ad Homer. p. i3g8, 3; elle ressemblait beaucoup au pétase, et ce n’est pas ainsi quelle est figurée sur notre peinture. J’avais pensé d’abord que la coiffure de notre Dictys, à peu près pareille à celle qui se voit sur la tête de deux figures de pêcheurs dans une peinture de Civita,

dant la main droite vers Danaé, en signe de protection, est évidemment le pêcheur Diciys , l’ami fidèle de Danaé et de son fils. Cette composition, où chaque personnage est si bien caractérisé, et où respirent à un si haut degré la simplicité et la noblesse antiques, me paraît, à tous égards, une des plus remarquables qui soient sorties des ruines de Pompéi.

Je compléterai l'explication de notre peinture en indiquant les autres monuments, jusqu’ici acquis à la science, qui se rapportent au sujet de Danaé, et qui, il faut bien le dire, ne répondent ni par leur nombre, ni par leur importance, à la célébrité de cette fable, si l’on excepte les deux dont nous venons de nous occuper. Cette rarete de monuments relatifs à Y amour de Jupiter pour Danaé2 a d’autant plus beu de nous surprendre, qu’il est bien constant que ce sujet était un de ceux dont les anciens se plaisaient à décorer leurs chambres à coucher : le célèbre passage de 1 Eunuque de Térence , ou il est question d’un tableau de Jupiter changé en pluie d’or recueillie dans le sein de Dcinae, ne laisse aucun dou te à cet égard ; et 1 usage que j avais fait précédemment de ce texte important?1 ne lui a rien fait perdre de sa valeur5. Ce qui achève, d ailleurs, de prouver que le trait de mœurs grecques signalé dans la comédie latine était bien conforme a la vente et bien d’accord avec le goût général des deux peuples, c’est que ce sujet de Danaé recevant dans son sein la pluie dor s’est rencontré sur plusieurs peintures de Pompéi, où il servait à l’ornement de chambres à coucher. Une de ces peintures se trouvait dans la maison de

Pitlur. d'Ercolan. t. II, tav. l, p. 169-171, devait être de cuir, et que ce pouvait être un galerus, espèce de coiffure faite de peaux d'animaux divers, Serv. ad Æn. 11, 683 : Galerum ex pelle hostiæ cœsœ, qui n’était pas seulement d’usage sacerdotal, mais qui servait aussi aux chasseurs, Gratian. Cynœget. v. 33g, Calpurn. Ecl. 1,6, aux Gladiateurs, Juvenal. Sat. vm, 207, et à toute sorte de personnes, Virgil. Æn. vil, 688 : Fulvosgue lupi de pelle galeros. C’était ainsi une des sortes de coiffures, zsepixeépakalai , répondant à la xvvéy ou xvvr) , dont l’usage était propre à beaucoup de peuples grecs, à partir des temps homériques, Homer. Iliad. x, 257 : Àf L<pl Sé ol xvvériv xe<pakrj(piv ëOrixs t avpebfv, cf. Herodot. VII, lxxvii : Èx SiÇOépuv ©sironjfiéi'as xvvéas. Mais, sur ce point encore , je n’oserais rien prononcer, n’ayant pas sous les yeux le monument original, et je dois m’en rapporter à 1 opinion des antiquaires napolitains.

1 La ligne, nommée par les Grecs xaka.fi.os et pd€Sos, Pollux, X, cxxxn, p. 435, ed. Emm. Bekker., et par les Latins arundo, Ovid. Metam. XIII, 924, est comprise par Pollux au nombre des instruments de la pêche, Pollux, l. I. Plutarque en donne. De solert. animal. 1. 1, p. 976, E (t. X, p. 65, ed. Reisk.), une description qui s’accorde bien avec les monuments. On voit , en effet, sur plusieurs peintures antiques , des pêcheurs, ou des génies ailés, occupés à la pêche, ayant en main cet instrument, figuré comme il l’est ici à la main de Diciys, Pittur. d’Ercolan. t. I, tav. xxxvi, 2; t. II, tav. l; pour ne point parler de la figure de Vénus représentée dans cette occupation, image si souvent reproduite sur les murs de Pompéi. La pêche à la ligne n’est qu’indiquée par les mots xa.ka.fuj) B~r)pwvra.s dans la description d’une peinture antique, consacrée principalement à la pêche des thons, telle qu’elle se pratiquait dans le Bosphore, peinture décrite par Philostrate l’ancien sous le titre de hkiéïs, Imag. I,

xm, p. 2 3-2 4, ed. Jacobs. Ælien, qui donne aussi des détails très-curieux sur les quatre principaux genres de pêche auxquels se livraient les anciens, fait pareillement, à l’occasion du quatrième, qui est la pêche à l'hameçon, dyxtc/lpela , une mention particulière des lignes de la meilleure condition : Éi> Sè toi s xal xa.kd.p/üv eii<pvâv xal fipôyjov, Hist anim. XII, xliii, 1. 1, p. 2 84; cf. Jacobs. Animadv. t. II, p. 434-435.

a J’ai peine à comprendre comment, après avoir rappelé les principales circonstances de la fable de Danaé, depuis l’amour quelle inspira à Jupiter jusqu’à son arrivée à Sériphe, Millin a pu dire, Peint, de vases, t. II, p. 3, 1), que tous ces faits sont consacrés par plusieurs monuments. La vérité est qu il n en existait aucun à l’époque où Millin écrivait cette phrase, puisque nos peintures mêmes de Pompéi n’étaient pas encore découvertes à cette époque.

3 Terent. Eunuch. III, v, 36-37-

4 Peintur. antig. inéd. p. 266-267.

5 Témoin l’usage qu’en a fait tout récemment le savant antiquaire napolitain , M. Avellino , à l’occasion de la découverte de notre peinture de Pompéi , qu’il décrit, Bullet. archeol. Napolet. ann. I, n. ix, p. 70-71. Dans ce même article, il est parlé en termes généraux des nombreuses peintures, toutes avec des variantes, qui représentent les amours de Jupiter et de Danaé: «I dipinti Pompeiani rappresentano in tante svariate fogge gli amori di Giove e di Danae, solito argomento de’ quadri messi ne’ cubicoli. » Ce témoignage, émané d’un antiquaire aussi instruit, qui a les monuments sous les yeux, est sans doute d’une grande autorité ; toutefois, j’avoue que je ne connais encore à Pompéi , en fait de peintures relatives aux amours de Jupiter et de Danaé, que les trois représentations dont il sera parlé.

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