DANAÉ DANS L’ILE DE SÉRIPHE
Pansa , et la manière dont la Jille dAcrisius, assise demi-nue sur des rochers, au milieu dun jardin, recevait dans sa draperie la plaie dor, qui semblait tomber du ciel, montrait que l’artiste avait affecté de s'éloigner de la tradition antique. Dans une autre peinture de Pompéi, qui ornait une des parois d’une chambre à coucher de la maison dite de la Chasse, et qui avait pour pendant, sur la muraille opposée, Léda portant sur ses bras le cygne quelle Caresse-, ce sujet de Damé s’est trouvé rendu d’une manière aussi neuve qu’ingénieuse1 2 3 4 5. La fille dAcrisius, debout, demi-nue, écarte de sa main gauche le vêtement transparent qui la couvre, pour recevoir la pluie dor qu’un Amour ailé verse sur elle d’un vase qu’il tient des deux mains; et un foudre, dessiné dans le champ, indique la présence de Jupiter11. C’est encore une Damé que je crois reconnaître dans une peinture qui décorait un cabinet d’une maison située à 1 extrémité de la rue de la Fortune; elle y est représentée assise sur un lit garni d’étoffes précieuses, et écartant de ses deux mains le vêtement qui laisse toute la partie supérieure de son corps découverte, pour recevoir quelque objet, qui ne peut être que la pluie dorJ. Le nom de Vénus quon a donné à cette ligure ne convient ni à son attitude ni à son mouvement, qui s’expliquent si bien dans l’hypothèse de Danaé; et le cercle métallique muni d’un petit anneau qu’on lui voit à la jambe droite, et dont l’antiquaire napolitain na pas cherché à rendre compte, tout en signalant cette particularité qui a certainement un motif, est un indice de la captivité de Danaé6, que l’auteur de cette peinture avait pu trouver dans quelque tradition aujourd’hui perdue.
Ce sont là, à ma connaissance, les seuls monuments relatifs à la fable de Damé qui nous soient parvenus de lantiquite. Je ne cite pas quelques pierres gravées qui offrent ce sujet7 * * *.
1 Real Mas. Borbon. t. II, t. xxxvi, p. 4-
2 Voy. ma Lettre à M. de Salvandy, p. 37.
3 Real Mus. Borbon. t. XI, lav. xxi.
4 Cet indice de la présence de Jupiter est une particularité neuve et curieuse qui a été relevée avec raison par l’interprète napolitain de cette peinture. Du reste, il n’est pas moins certain, ainsi que l’a observé un autre savant antiquaire napolitain, M. Minervini, Ballet, archeol. Napolet. ann. I, n. iv,p. 26-27, que, dans la plupart des représentalions relatives aux amours et aux métamorphoses de Jupiter, il ne se trouve aucun symbole propre à indiquer la présence du maître des dieux.
5 Real Mas. Borbon. t. XI, tav. u. On n’objectera pas que la plaie d'or 11’est pas ici représentée. Cette circonstance a pu être
sous-enlendae par l’artiste, comme il y en a tant d’exemples sur les
monuments; ou bien elle a pu disparaître de la peinture par
le fait même des altérations quelle a subies; ou bien enfin
elle a pu être négligée par le dessinateur; ce qui ne serait pas
non plus une chose nouvelle ni extraordinaire.
0 Le môme anneau, placé au-dessus de la cheville du pied droit de la belle statue Borgbèse réputée généralement un Achille, Bouillon, Mus. des anticj. t. II, pl. xv, m’a servi à y reconnaître Mars enchaîné par les aloïdes, mythe déjà connu d’Homère, Iliad. v, 389-395, et souvent rappelé par les mytbographes anciens; voy. à ce sujet les témoignages rassemblés par M. Creuzer, Meletemata, I, 83, 56). C’est dans mes Monuments inédits, Achilléide, p. 54-57, que j’ai développé celte explication nouvelle d’une des plus belles statues grecques qui nous restent
de l’antiquité; et, bien que l’on continue encore à employer, pour la désigner, la fausse dénomination d'Achille, j’ai la ferme conviction que celle de Mars, proposée d’abord par Winckelmann, et appliquée par moi à la circonstance mythologique que j’ai indiquée, finira par prévaloir dans la science; car c’est la seule qui rende un compte satisfaisant de l'anneau, dont je trouve un nouvel emploi, fait à pareille intention, comme indice de captivité, dans notre figure de Danaé. Ce qui me confirme encore dans mon opinion au sujet de la statue Borgbèse, c’est que j’apprends par M. Creuzer, Zur Archiiologie, etc. Leipzig, 1 846 , p. 1 3 2 , que M. Feuerbach avait eu la même idée que moi, c’est à savoir que cette statue représente un Mars enchaîné. M. Creuzer cite l’écrit intitulé : Fragment iiber Apollo von Belvedere, Speier, 1828, S. 19, Anm. 4o, dont je n’ai eu jusqu’ici aucune connaissance.
7 Une de ces pierres, de la galerie de Florence, a été publiée par Gori, Mus. Florent. 1. 1 , tab. lvi, 4, p. 109. On y voit Danaé, accroupie et me, recevant la pluie d’or, et, dans le haut, Jupiter assis, avec l'aigle à ses pieds. J’avoue que je ne trouve rien d’antique à cette représentation , et je laisse à ceux qui ont le monument sous les yeux à décider s’il est bien authentique. J1 éprouve moins de scrupule à condamner, comme l’œuvre d’un faussaire moderne, le camée de Miliotti, publié par Raspc, dans le Catalogue de Tassie, pl. xxn, n. ii5i,p. 101. Je ne puis rien dire de l’améthyste du baron de Gleichen, décrite aussi par Raspe, n. 1149; mais elle me paraît également trèssuspecte.
parce que j’attache, en général, peu d’importance à ces monuments produits sous 1 influence du goût individuel, et parce que l’antiquité même de ces pierres gravées me paraît au moins très-suspecte, d’après les seuls dessins que j’en connais. Quant à une peinture dArtémon, décrite par Pline1, et à un groupe de Praxitèle, où Danae se trouvait associée a Pan et aux nymphes 2, il est si difficile de se rendre compte de la composition de ces ouvrages et du sujet même de ces représentations, conçus, à ce qu’il paraît, en dehors de toutes les données antiques que nous possédons, que je m’abstiens de conjectures qui manqueraient de hases suffisantes.
Mais il est un de ces monumen ts de la céramographie grecque venu jusqu à nous où j’ai cru reconnaître la circonstance de Danaé placée dans le coffre avec Persee, enfant, a ses côtés, et dont je ne puis me dispenser de parler. C’est un petit vase, clunc forme et dune fabrique ordinaires, qui se trouve au musée de Naples3, et qui est orne, sur le devant, d’une peinture dont le sujet a donné lieu aux suppositions les plus étranges. Cette peinture offre une femme debout, s’entretenant avec un jeune homme debout aussi a ses côtés , places l’un et l’autre dans un coffre dont le couvercle est levé derrière eux. A de pareils traits, qui rappellent si bien la scène représentée sur le vase de Cære et sur notre peinture de Pompéi, il semble qu’on ne puisse plus hésiter à reconnaître ici Danaé et Persée , au moment, où ils viennent d’être descendus dans le coffre et avant que le couvercle se soit abaisse sur eux. Cette conjecture, que j’avais formée même avant d’avoir acquis la connaissance du vase de Cære, et que j’avais dès lors rendue publique4, m’a paru depuis encore confirmée par une autre explication qu’a proposée récemment un docte antiquaire allemand, M. Panofka5, en reconnaissant sur le vase de Naples l’aventure de Tén'es et d 'Hémithéa; car la situation de ces deux personnages, placés dans m coffre et jetés à la mer, est absolument la même que celle de Danaé et de Persée; mais la célébrité bien plus grande de ce dernier mythe me paraît devoir déterminer la préférence en faveur de mon explication. La seule objection qu’on pourrait
1 Plin.XXXV,xi, 4o: » ArtemonDanaen, miranlibuseam præ-
donibus. » Je ne connais aucune circonstance du mytbe qui
motive cette présence des prœdones; mais, s'il était permis de
corriger prœdonibus en piscatoribus , le sujet de ce tableau s’expliquerait naturellement par Y arrivée de Danaé à Sériphe, où les compagnons de Dictys témoignaient leur étonnement à l’apparition de la belle Argienne.
5 Ce groupe est célébré dans deux petits poërnes de Y Anthologie, Brunck, Analect. t. II, p. 383, carm. iv, et t. III, p. 218, carm. adesp. cccxv; mais la manière dont cette association de Danaé aux nymphes et à Pan s’y trouve indiquée est trop vague pour qu’on puisse se faire une idée de la composition du groupe. J’observe seulement, d’accord avec M. Sillig, Calalog. vet. actif, v. Praxiteles, p. 388, que c'est à tort que Heyne, Comment. Soc. Gotting. t. X, p. 89, avait vu le Satyre de Praxitèle dans cette figure de Pan associée à Danaé, et je suis surpris que M. Jacobs ait approuvé cette opinion du savant critique de Goettingue, Animadv. ad Anthol. Pal. t. X, p. 1 3o, et t. XII, p. 62. L’expression à Tpccydnovs ne peut convenir qu’à Pan, et le Satyre de Praxitèle était une statue isolée qui n’avait rien de commun avec celle-là.
3 Ce vase est placé dans la huitième salle, sous le n" 2048; il a été publié dans le R. Mas. Rorbon. t. II, tav. xxx, 4, p. 3-4- On y avait vu d’abord Aslyanax caché dans un tombeau par sa mère Andromède (lis. Andromaque); depuis, on a cru y reconnaître l'origine de la comédie dans le rustique chariot de Tliespis, et cette idée de l’antiquaire napolitain, appuyée principalement sur l’exemple du moderne Pulcinella, a été adoptée par MM. Éd. Gerhard et Panofka, Neapels antik. Bildwerlce, l. I, p. 374, u. 2o48. La seule observation que je me permettrai de faire au sujet de ces explications si contradictoires, c’est que l’apparence d’un enfant, qui avait fait songer à Astyanax, est réellement celle qui résulte du premier examen de cette peinture.
4 Voy. Journ. des Savants, février i845, p. 73.
5 C’est daosY Archciologische Zeitung de M. Ed. Gerhard, 1. IV, xvi, p. 267-270, que le savant auteur a donné cette explication, qu’il a complétée par celle d’un vase de Chiusi, actuelle ment au musée de Berlin, où il reconnaît avec beaucoup de bonheur, à mon avis, Ténès seul et barbu : deux circonstances qui me semblent peu d’accord avec la présence de Ténès, jeune et imberbe, près d' Hémithéa, sur le vase de Naples.