‹ Choix de peintures de PompéiChapitre 2 sur 27 · PLANCHE I · texte numérisé non relu

PLANCHE I

JUPITER ET Jl NON SUR LE MONT IDA.

Hauteur, 1 m. 37 cent. — Largeur, 1 m. 27 cent.

Procédons ici comme les anciens eux-mêmes : commençons par Jupiter1. Ce maître des dieux était certainement celui dont le mythe avait fourni à la poésie et aux arts d’imitation le plus de ces motifs licencieux2, qui, d’abord exposés comme des dogmes philosophiques dans les écoles orphiques3, étaient devenus, entre les mains des artistes, des images simplement voluptueuses. Le nombre des maîtresses de Jupiter était, pour les philosophes d’un certain âge, qui voulaient tout expliquer par l’allégorie, un embarras à force d’être un scan-

1 Theocrit. Idyll. xvn, î : Èx Aios dpyûfieada,; add. Virgil. Eclog. m, 6o; cf. Serv. ad h. I. ; vid. Heyn. ibid.; Voss. ad Eclog. viii, il.

2 Catull. Carm. lxviii, i38-i4o :

Sæpe etiam Juno , maxima cœlicolum ,

Conjugis in culpa flagravit qvotidiana ,

Noscens omnivoli piurima furta Jovis.

3 On peut juger à quel degré de licence put être poussée la hardiesse de cette ancienne théologie grecque , d’après le trait d’une peinture obscène de Jupiter et de Junon , citée par Ori-

gène, contr. Cels. IV, xlviii, 54o, sur la foi du philosophe Chrysippe. Il est vrai que l’emploi que j’ai fait, dans mes Peintures antiques inédites, p. 94-9 5 et 253-254, de ce trait de pornographie sacrée, a été combattu par le critique dont j’ai parlé plus haut, p. 3, 2); voyez son Appendice, etc. p. 34-36. Mais je reviendrai sur ce sujet dans la iv' de mes Lettres archéologiques sur la peinture des Grecs, et il me sera d’autant moins difficile de réfuter la contradiction que j’ai éprouvée de la part de ce savant, que je me trouve tout à fait d’accord, pour la manière dont j’ai exposé le fait et pour les conséquences que j’en ai tirées, avec l’illustre auteur de 1 ' Aglaophamus , 1. 1, p. 606.

AMOURS DES DIEUX, dale; mais, pour la société tout entière, il semblait quelle y vit un exemple, et mieux encore, une autorité pour ses vices, et quelle trouvât, dans les adultères de 1 Olympe, une sanction plutôt encore qu’une excuse pour ceux de la terre. Platon reprochait déjà aux Crétois l, chez lesquels régnait une habitude honteuse, qui. du reste, leur était commune avec la plupart des peuples grecs, d’avoir imaginé la labié de Jupiter et de Ganymède pour déifier en quelque sorte un vice qui ne pouvait se justifier aux yeux de la morale; et il est bien probable que tant de scènes de surprise ou de violence, de rapt ou de métamorphose, mises sur le compte de Jupiter, n’eurent d’autre motif que celui d'autoriser ou même d’ennoblir, par les exemples du maître des dieux, les faiblesses de l’humanité et les dérèglements du monde. C’est à peu près la même réflexion que cette même fable de Ganymède, devenue déjà populaire du temps d’Homère2, dans le sens voluptueux qui s’y attachait, celui de l’amour de la beauté physique, inspirait à un autre philosophe païen, à Cicéron3, qu’on ne soupçonnera pas d’avoir écrit sous l’influence des idées chrétiennes. « Je n’approuve pas Ho- « mère, lorsqu'il nous dit que Ganymède fut ravi par les dieux À CAUSE DE SA BEAUTÉ, pour « devenir l’échanson de Jupiter. Ce n’était certainement pas là un juste motif de faire une « si grande injure à Laomédon. Homère, en inventant (il devait dire plutôt en propageant) «de pareilles images, transportait aux dieux les faiblesses humaines; il eût mieux fait de « mettre à notre portée les vertus filles. »

Les sages de l’antiquité avaient donc compris de quel danger pouvaient être, pour les mœurs publiques, les exemples d'incontinence et de déréglement donnés par les dieux euxmêmes, puis chantés par les poètes sur tous les tons, représentés par les artistes sous toutes les formes, et traduits jusque sur la scène; de manière que la société tout entière se trouvait., pour ainsi dire, assiégée en tout temps et en tout lieu par ces sortes d’images; et, lorsque Arnobe, dans son style déclamatoire, il est vrai, mais avec l’indignation d’un honnête homme et avec la verve d’un écrivain convaincu, s’élève contre cette contradiction des païens, qui punissaient entre eux l’adultère et qui le déifiaient en Jupiter4, il ne fait qu’exprimer,

1 Platon, de Lecjib. I, p. 636, C, t. VII, p. 457, ed. Bekker. : ndvles Sè Si) K prflwv t ov TSepi tov Ta.vvp.ySy f ivdov xcflyyopovpev, ùjs 'koyoTOiyadvioiv tovtuv.... tovtov tov pvQov TSpoale- Oeixévai xaiià tov Aids, tva énopevoi Sy tw Beü> xap-nanflai xai TxvTyv tijv i )Sovyv. Ce n’est plus, comme on le voit, un docteui' chrétien, un père de l’Église, qui impute aux Crélois une intention aussi odieuse que leur vice; c’est un sage grec, c’est un philosophe païen, dont on ne peut, à aucun titre, récuser le témoignage accusateur. Voyez, du reste, sur cette fable de Ganymède si souvent représentée sur les monuments de l’art antique, et particulièrement sur les murs de Pompéi, les témoignages classiques rassemblés par Heyne, ad Iliad. xx, 234; par Moser, ad Nonn. Dionys. vin, g4, p- i?5, et par M. Boeckh, de Platon. Legib. p. 107.

2 Ilomer. Iliad. xx, 2 35. Add. Ilymn. Homer. in Ven. v. 2o3,

sqq. Cf. Athen. Deipnosopli. XII, p. 566, D, etp. 602, E. On sait

que Xénoplion a cherché à expliquer celte fable de l’enlèvement de Ganymède dans un sens moins déshonnête ; voyez son Banquet, vin, 3o. Mais le témoignage de l'antiquité tout entière dépose contre ce sentiment d’un philosophe honteux du liber-

tinage de ses dieux et des vices de sa religion. Voyez, à ce sujet, les réflexions de M. Boeckh, dans le livre cité à la note précédente.

3 Cicéron. Qnœst. Tascul. I, xxvi, 65 : « Nec Homerum audio, qui Ganymedem a diis raptum ait propter formam, ut Jovi bibere ministraret; non justa causa cur Laomedonti tanta fieret injuria. Fingebal hæc Homerus, et humana ad deos transferebat; divina mallein ad nos. »

“ Arnob. adv. Gent. IV, xxii : « Potest ulla gravior contumelia Jovi vestro infligi, aut quidquam est aliud quod labefactet aul destruat deorum principis auctoritatem , quam quod eum creditis voluptatibus aliquando libidinosis viclum , et in femineos appetitus inflammati pectoris incaluisse fervore?.... Quid dicitis, 0 impii, vel quas de vestro Jove opinionum conlingitis fœditates? Ita non animadvertitis, non videtis, cujus eum notelis probri? cujus criminis constituatis auctorem? vel quas in eum labes flagitiorum, quantas coacervelis infamias? » Et c. xxm : « Ad libidines liomines proni,.... adulteria lamen legibus vindicant, et capilalibus alüciunt eos pœnis, quos in aliéna comprehenderint fœdera genialis se lectuli expugnatione jecisse. Subsessoris et

JUPITER ET JUNON SUR LE MONT IDA

en termes vifs et éloquents, l’état de malaise moral d’une société qui trouvait dans sa conscience la notion du bien, et qui tâchait d’y conformer ses lois, dans le même temps que sa religion ne lui offrait que les modèles du vice, avec un caractère sacré et une sanction divine.

Le tort d’une injure si grave, faite par les païens eux-mêmes au caractère de leurs dieux, remonte, de leur propre aveu, par le témoignage de leurs propres philosophes, jusqu’à Homère, c’est-à-dire jusqu’au premier instituteur de leur poésie sacrée, jusqu’au suprême régulateur de leur mythologie positive : c’est reconnaître que ce tort appartient au principe même de la civilisation grecque, et qu’il n’est pas, comme on pourrait le croire, et comme on a affecté de le dire, un effet de la corruption des temps et de la décadence des mœurs. Non; il était de l’essence même de cette religion, qui personnifiait, sous des formes mythiques, les puissances naturelles, qui reconnaissait dans ses dieux autant d’expressions figurées des forces physiques, de prêter à ces dieux des passions qui fussent d’accord avec leur nature; et le culte de la beauté, qui fut le principe de l’art grec, se développant parallèlement à un pareil système religieux, il dut en résulter, comme conséquences nécessaires, dans la mythologie, les fables obscènes qui en constituent le fond primitif, et dans l’art, les images licencieuses qui en étaient la traduction plus ou moins libre, traitée en style plus ou moins idéal. Telle est, sur ce point important du tableau de l’antiquité grecque, mon opinion, formée par de longues études et justifiée par le rapprochement de beaucoup de textes et de beaucoup de monuments; opinion que j’exposerai ailleurs, comme je l’ai dit plus haut, dans tous ses détails et avec toutes ses preuves, mais qu’il doit me suffire ici d’avoir énoncée d’une manière générale, en en faisant une application particulière à la première de nos peintures de Pompéi. C’est Homère, ai-je dit, Homère, le premier des poètes, qui a fait à Jupiter, le premier des dieux, l’injure de le représenter enflammé de toutes les passions de l’humanité, et glorifiant en sa personne tous les exemples de l’adultère. Nous en avons la preuve dans un passage célèbre de l’Iliade, qui n’a pas seulement fourni aux docteurs et aux apologistes du christianisme, tels qu’un Athénagore1, un saint Cyrille2, un saint Grégoire de Nazianze3, et au défenseur du judaïsme, Josèphe4, un argument victorieux contre les principes du paganisme, mais qui a été, pour des philosophes païens eux-mêmes, tels que Platon5 et Maxime de Tyr6, un sujet de blâme et de confusion. On connaît la scène de l’épopée homérique, où Junon, parée de tous ses charmes naturels, auxquels elle a encore ajouté tous ceux que l’art pouvait lui fournir, y compris le ceste de Vénus7, qu’elle a emprunté, à l’aide d’un mensonge, à la déesse de la beauté, se rend auprès de Jupiter, qui siégeait alors sur le sommet de l’Ida, dans le dessein de le séduire, et de lui faire oublier dans ses bras la querelle des Grecs et des Troyens8. L’entrevue du couple divin est rendue par le poète avec

adulteri persona cujus esset turpitudinis , notæ cujus, regum maximus nesciebat, etc. »

1 Athenag. Légat, pr. Christ. S xvn, p. 1 33 , ed. Lindner.

2 S. Cyrill. in Julian. II, p. 4o.

3 S. Gregor. Nazianz. Steliteut. I, p. 73. ù Joseph, contr. Apion. II, ix.

5 Platon. Republ. III, t. II, p. 3go (t. VI, p. 3gg, ed. Bekker.).

0 Maxim. Tyr. Serm. xxrv, 5, p. 28g.

7 C’est à cette circonstance du mythe que fait allusion saint Clément d’Alexandrie dans ce passage du Protrept. p. 28, Potter.: S epvàv âvcnr'XdTTets , Ôpvpe, rov A la., xal vevp.cc7sepidirfleis ccütü Te1ipvp.évov âXk’ èàv èmSsfêps pôvov, âvOpwrte, t ov KE2T0N, èÇsXéyy^êlai ô Zeùs, xal t) xôpr) xal aiayy vêlai.

8 Homer. Iliad. xiv, i6o-2gi.

des couleurs dont la vivacité faisait monter le rouge au front des sages du paganisme. A la vue de Junon, si belle et si séduisante, le roi des dieux n’est plus maître de ses transports1; il éprouve les mêmes désirs qu’il satisfit jadis avec elle le jour où il entra, pour la première fois, dans son lit, à l’insu de leurs parents2; et, dans l’ardeur qui l’agite, il ne consent même pas à cacher leurs embrassements dans leur chambre nuptiale de l’Olympe3. C’est à la place même où ils se trouvent, c’est sur le sol de l’Ida, à la vue du soleil qui les éclaire, au mépris des dieux qui les contemplent, que Jupiter propose à Junon de se livrer à ses caresses; et tout ce que la pudeur de la céleste épouse peut obtenir de l’impatience du céleste époux, c’est qu’un nuage d’or, en les enveloppant dans le lieu qu’ils occupent, les dérobe aux regards des habitants de l’Olympe et à ceux de l’œil même du monde4. Telle est cette scène de l’Iliade, où la licence des idées est certainement poussée aussi loin qu’il est possible, et où la magnificence même du langage employé par le poète ne sert qu’à rendre plus sensible cet oubli de la décence, si indigne, je ne dirai pas de la majesté divine, mais de la bienséance humaine.

Il y a cependant, dans ce passage d’Homère, quelque chose de plus coupable encore qu’un tableau si voluptueux, si propre à enflammer les imaginations de la société grecque par un exemple si auguste; c’est la manière dont Jupiter explique à Junon les désirs qu’il éprouve pour elle , et qu’il n’a jamais sentis au même degré pour aucune déesse ni pour aucune mortelle5. Qui croirait qu’à cet aveu, déjà si libre, succède, dans la bouche du maître des dieux, l’énumération effrontée des maîtresses qu’il a possédées dans le ciel et sur la terre, et que c’est du nombre de ses adultères qu’il se fait, en quelque sorte, un titre aux faveurs de son épouse? Jupiter rappelle donc à Junon qu’il a été épris de la femme d’Ixion, qui lui a donné pour fils Pirithoüs, puis de Danaé, dont il a eu Persée, puis encore de la fille de Phœnix, et de Sémélé, et d’Alcmène, et de Cérès, et de Latone; et c’est par l’amour de Junon elle-même qu’il couronne, en la glorifiant, cette scandaleuse liste de ses infidélités6. Y a-t-il, dans tous les écrits des Pères de l’Eglise, un témoignage aussi accablant que cette page d’Homère pour la morale du paganisme? Et peut-on assez s’étonner qu’une société qui eut de pareils dieux, et qui se complut à de pareilles images, n’ait pas encore eu plus de vices.

Et qu’on ne croie pas, en effet, que ces libertés d’Homère, si contraires qu’elles fussent

1 Homer. Iliad. xiv, 2 g4:

Ùs S' ïSsv, ois piv Ipcos vwxivàs ÿpévas ifitp sxeftinfiev.

Cf. Theocrit. Idyll. h, v. 82 :

Ùs iSov, fis ipdvnv.

Virgil. Eclog. vin, 4 1 : « Ut vidi, ut perii. »

2 Homer. Iliad. xiv, 295-6 :

07oi> St s •œp’Jnialov èjiiayéoQtiv <piXo7i/n ,

E Is sùvi)v Ç’otlâv'le , (ptkovs "XrlOovIe roxijas.

3 Idem, ibid. 3 1 4> C’est surtout ce trait de l’incontinence de

Jupiter qui révoltait Platon, Republ. t.VI.p. 3g9,Bekker: Ùefle

pv& EÎS TÔ AQMÀTION èdéXetv eXÔeïv, dXk’ avTov j3ovX6pe-

vov XAMAl ZvyytveerOai, xcti 'kèyoïfla, dis oütcos ùiro èmdvplas

éfydlou, à)s oùS’ 6re r 6 ’iïpiïnov èÇohwv •©pôs dXkij'kovs, (pCkov s \-ndodlt TOKÎjas. Eusèbe a fait son profit de ce passage de Platon , qu’il reproduit au nombre des témoignages accusateurs de la morale corrompue du paganisme, Præp. Evang. 1. XIII, c. xiv, L II, p. 284» ed. Heinichen. (Lips. i843, in-8°); et Josèphe, avec la même intention , y fait allusion, contr. Apion. II, xxxiv : Tl ydp oùx ëpeXXov, Ô7to't£ prjS’ b ’BpeaSvTtzlos xaù (3acr<Xeùs éSvvridri rÿs -rspos tî;i> yvvoiïxa. pigeas èma-^eïv t rjv àpprjv, ôaov yovv EÎS TÔ AOMÀTION dneXdeTv.

4 Homer. Iliad. xiv, 342-345.

5 Idem, ibid. 3 1 5 :

Oiî yàp ■atlma'U ft’ SSe 0EÂ2 Spos, oiSè TYNAIKÔ2 ,

Qupèv êv) </hi6etT<Ti •usepiispoyyOsls êSdparrasv.

0 Idem, ibid. v. 3 17-328.

JUPITER ET JUNON SUR LE MONT IDA

à la majesté des dieux, et blâmées, à ce titre, par des philosophes tels que Platon, aient été, pour la société grecque, l’objet d’une réprobation semblable. La Grèce continua, dans tous les âges de sa civilisation, de se vanter des adultères du maître des dieux, en y rapportant la naissance de la plupart de ses héros et l’origine des plus célèbres de ses cités. La liste des maîtresses de Jupiter, bornée, dans la tradition homérique, à huit noms de femmes et de déesses, s’était accrue, en traversant les siècles, d’une foule d’autres noms que la vanité des peuples et l’effronterie des poètes ne cessaient d’introduire dans ce catalogue auguste; et l’on peut juger, d’après ce progrès du libertinage de l’Olympe , quelle marche avait suivie celui de la terre1. Il dut y avoir cependant, pour ces maîtresses de Jupiter, un nombre en quelque sorte hiératique, déterminé par quelques motifs, soit religieux, soit politiques, et fondé sur un certain choix de personnes mythologiques; c’est ce qui semble résulter d’un passage curieux du poème de Nonnus, où sont décrits les amours de Jupiter, tels qu’ils étaient figurés en peinture sur le carquois de l’Amour2. Les objets de la passion du maître des dieux y sont nommés au nombre de douze, dans cet ordre : Io, Europe, Plutô, Danaé, Sémélé, Ægine, Antiopc, Léda, Dia, Alcmène, Laomédie et Junon. Ces douze femmes, y compris Junon l’olympienne, étaient sans doute les plus célèbres, les plus universellement admises entre toutes les maîtresses de Jupiter; et ce sont effectivement, à l’exception de Dia3, déjà connue d’Homère en cette qualité4, de Plutô, célébrée au même titre par d’autres auteurs5, et de Laomédie6, citée seulement dans ce passage de Nonnus, celles des maîtresses de Jupiter dont les noms reviennent le plus fréquemment dans les textes classiques, et dont les aventures avaient fourni le plus de sujets de monuments de l’art. Mais les déesses qui avaient eu part aussi aux tendresses de Jupiter, et parmi lesquelles, indépendamment de Junon, sa sœur, de Cérès et de Latone, nommées par Homère, on comptait Rhéa, sa mère, Proserpine, sa fille, Thétis et Vénus, les déesses ne figurent pas dans ce catalogue de Nonnus, dirai-je par quelque motif de rehgion, ou par quelque scrupule de décence, qui réservait la connaissance des mythes où Jupiter s’était uni à des déesses, pour la célébration des mystères, et qui voyait moins de scandale dans les infidélités commises avec de simples mortelles par le maître de l’Olympe? C’est là une question que je me propose de discuter

1 Je tâcherai de donner, dans la iv' de mes Lettres archéologiques sur la peinture des Grecs, la liste aussi complète que possible des maîtresses de Jupiter.

2 Nonn. Dionys. vu, î i5-ia8.

3 Fille de Déioneus et femme d’Ixion , Schol. Pindar. ad Pyth. n, 39. Le mythe relatif à cette passion de Jupiter, qui prit la forme d’un cheval pour séduire Dia, est raconté par Eustathe , ad Homer. Iliad. p. 101, 2 . C’est à cette métamorphose de Jupiter en cheval que fait allusion ce vers de Nonnus, vu, ia5 :

Ehctlos ÏTiniA >Jx1pa Çépei Ustfeu 6tS, StV (lis. Atp).

Ce mythe a fourni aussi le type d’une médaille de Thessalie, qui sera publiée et expliquée dans la iv“ de mes Lettres archéologiques sur la peinture des Grecs.

u Homer. Iliad. xiv, 317.

5 Euripid. Oresl. v. 5; cf. Schol. ad h. I.; Pausan. H, xxn, 4; cf.

Siebelis. ad Hellenic. p. 282; Schol. Pindar. ad Olymp. m, 4 1 ï Hygin. Fabul. clv.

6 Cette Laomédie, fille de Nérée et de Doris, est nommée dans Hésiode, Theogon. v. 257; mais je ne me rappelle pas d’avoir trouvé dans aucun auteur ancien la mention de ses amours avec Jupiter, dont Nonnus reste le seul garant, à ma connaissance. Il serait donc possible qu’une faute de transcription se fût glissée ici dans le texte de Nonnus, et qu’au lieu de AecofieSelijs il fallût écrire AaoSa-fielvs. Rien n’était, en effet, plus célèbre dans l’antiquité que les amours de Jupiter avec Laodamie, fille de Bellérophon, et que la naissance du héros Sarpédon, qui fut le fruit de celte union. Homère connaissait déjà cette fable, Iliad. vi,

AaoSapstr) pèv vraps'Xé^alo ptihéra Zeili,

tï J* hex? ivllQeov SapnriSiva ytùjioxopua'l tjv.

si toutefois ces deux vers ne sont pas une interpolation due aux rapsodes d’un âge postérieur.

LO vVMOURS DES DIEUX.

ailleurs avec les détails et les développements quelle comporte. Bornons-nous en ce moment à ce qui concerne les amours de Jupiter et de Junon.

Le trait le plus remarquable de ces amours du couple olympien est sans doute la circonstance à laquelle se rapportent l’allusion d’Homère1 * et le blâme de Platon-, celle ou Jupiter, triomphant pour la première fois de la pudeur de Junon, entra dans son lit, a linsu de leurs parents. C’était là le sujet de cette hiérogamie si célèbre, dont plusieurs contrées de la Grèce se disputaient l’honneur d’avoir été le siège3 4 5, et dont les details, plus ou moins libres, n’avaient été qu’imparfaitement déguisés sous le voile des symboles. On voit, par un mot échappé à l’indiscrétion d’une des Syracusaines de Theocnte ', mot qui se retrouve dans une des comédies gréco-latines de Plaute0, qu’il devait y avoir, dans cette fable licencieuse, plus d’une de ces circonstances qui piquaient la curiosité des femmes grecques, et dont la représentation, offerte à la vue des initiés6, avait dû fournir le sujet de plus dun monument de l’art. C’est peut-être une de ces circonstances que nous montre une peinture des thermes de Titus, qui se rapporte bien certainement aux amours de Jupiter et de Junon'. La déesse y est représentée couchée et endormie, la poitrine découverte, avec un enfant nu, qui paraît attaché à sa mamelle. Le dieu du sommeil étend de ses deux mains une draperie en avant de la déesse endormie, comme pour la protéger contre des regards indiscrets, et le paon qui veille auprès delle caractérise la reine des dieux. Jupiter, accompagne de son aigle, s’en approche avec un mouvement dont la vivacité n’a rien d’équivoque; il se penche en avant, comme pour enlever l’enfant que Junon allaite; et Minerve assiste a cette scène, dans une attitude qui exprime la surprise. On peut croire que 1 enfant couché sur le sein de Junon est Vulcain, le fruit illicite de son union avec Jupiter, de cette union qui s’était accomplie à l’insu de leurs parents, et que cette scène relative à 1 allaitement de \ulcain faisait partie de la célébration de l 'hiérogamie. D’autres monuments, dont le sujet était puisé dans les divers épisodes de cette légende sacrée, durent exister dans l’antiquité; et Ion présume, avec plus ou moins de raison, qu’il en est parvenu quelques-uns jusqu a nous8. Mais cette recherche et les discussions quelle exige trouveront plus convenablement leur place ailleurs; et, tout en me bornant, pour le moment, à l’explication de la peinture qui se rapporte, suivant moi, à lepisode homérique de l’entrevue de Jupiter et de Junon sur le mont Ida, je crois devoir indiquer ici un superbe vase peint, inédit, d’ancien style, où 1 hièroga-

1 Homer. Iliad. xrv, 295-6.

3 Platon. Republ. Il], t. VII, p. 399, ed. Bekker.

3 Suivant diverses traditions locales qui avaient cours dans l’antiquité, le mariage de Jupiter et de Junon s’était accompli en Eubée, Stephan. Byz. v. Kdpviflos-, Eustath. ad Homer. Iliad. p. 208, 43; à Samos, Lactant. Défais. Relig. I, xvn; à Cnosse, en Crète, Diod. Sic. V, lxxii. Mais la version la plus accréditée plaçait le siège de cet événement sur le mont Thornax, au sud de l’Argolide, Pausan. II, xvn, 4, etxxxvi, 2.

4 Theocrit. Idyll. xv, 64 :

IliMa yvvaïxss ïaavh xa! c5s Z eus iydyeB’ Ùpav.

Cf. Kiessling. et Valcken. ad h. I.

5 Plaut. Trinumm. I, xi, 171 : 1 Sciunt quod Juno fabulata est

cum Jove. »

0 Sur ces représentations de l’iepos yd/ios de Jupiter et de Junon, qui sont indiquées par Diodore de Sicile, V, lxxii, voy. Wernsdorf, Poet. minor. latin, t. III, Excurs. xi, p. 53g, sqq.; Boetliger, Amalthea, t. I, p. 3 1 , '), et Ilithya, p. 12. C’est un sujet que je me propose de traiter spécialement dans la ive de mes Lettres archéologie/ aes sur la peinture des Grecs.

7 Mirri, Pitture delle Camere Esgniline, tav. vi.

8 Tels que deux vases peints publiés dans Y Elite de monam. cëramograph. 1. 1 , pl. xxix A et xxix B , et un scarabée étrusque publié dans les Annal, dell’ Instit. Archeol. t. VII, tav. agg. H, 1, p. 245. Mais les explications dont ces monuments ont été l’objet sont encore trop problématiques; voyez les observations qu’ils nous ont suggérées, dans le Journal des Savants, avril 1842, p. 213-217.

JUPITER ET J IJ NON SUR LE MONT IDA

mie de Jupiter et de Junon est figurée avec des détails qui ne laissent aucun doute sur le caractère licencieux des représentations même hiératiques de ce sujet'.

La peinture où l’on a cru voir d’abord la scène homérique en question décorait cette charmante maison de Pompéi que l’on a appelée la maison clu poëte tragique, ou la maison homérique1 2, à cause de ses peintures, dont les sujets, empruntés aux poèmes d’Homère, avaient été transportés sur la scène. Cette peinture, déjà publiée plusieurs fois3, mais jamais encore d’une manière digne de l’original, est certainement une de celles qui, par la grandeur de la conception et par l’élévation du style, accusent le plus manifestement un modèle dû à quelque habile maître d’une belle époque de l’art. Le sujet y est traité, sous son point de vue idéal, avec une noblesse de formes, d’attitudes et d’expressions tout à fait conforme à la dignité du langage homérique. Tout ce qu’il pouvait y avoir d’humain dans la passion du dieu, et de libre dans la situation des personnages, s’y montre réduit à l’image majestueuse des souverains de l’Olympe, sans rien de mortel ni de vulgaire; c’est, en un mot, la poésie d’Homère, dégagée de ce quelle avait de contraire à la morale et d’offensant pour la décence4, et rendue sensible aux yeux sous les formes les plus élevées et les plus nobles.

Quoique le sujet de cette peinture ait été reconnu par l’éditeur napolitain qui l’a publiée le premier, M. G. Rechi, et que cet éditeur ait été suivi, dans son explication, par le savant auteur de la Galerie homérique, M. Fr. lngbirami, l’opinion des antiquaires resta quelque temps indécise5. J’avais cru d’abord qu’on pouvait voir dans cette peinture un autre sujet homérique, l’épisode de Thétis allant trouver Jupiter sur le mont Olympe, pour l’implorer en faveur de son fils6; et ma principale raison pour reconnaître ici un sujet lié à l’histoire

1 Ce vase est une amphore de Vulci, d’ancien style, à figures noires sur fond jaune, avec des détails blancs et violets; il existe à la pinacothèque de Munich , où il est exposé sous le n° 1 o 1 . Le sujet principal offre Jupiter et Junon debout sur un quadrige, qu’accompagnent une femme portant un flambeau de chaque main, sans doute Hécate, puis Mercure et Bacchus, au-devant desquels marche Vénus, relevant de sa main droite le bas de sa tunique. Le revers de cette peinture, qui peut en être considéré comme la continuation, présente Bacchus portant un canthare, debout entre deux ménades et deux satyres ithyphalliijues , en attitude obscène. Ce vase, un des plus importants que je connaisse, sera publié dans les planches jointes à la IV“ de mes Lettres archéologiques ; et, dans les explications qu’il me suggérera, j’aurai occasion de discuter un assez grand nombre de peintures de vases, où l’on a cru trouver des hiérogamies, soit de Jupiter et de Junon , soit d’autres personnages mythologiques, mais sans que l’opinion des antiquaires soit encore fixée sur ce point d’archéologie.

2 Cette maison, qui m’a fourni le sujet d’un ouvrage particulier, publié de 1 828 à 1 832 , et resté incomplet par la faute des circonstances, a été décrite par sir W. Gell, dans son Pompeiana, New Sériés, l. I, ch. vm, p. 142-178, et par M. G. Bechi, dans le Real Museo Borhonico, t. II, tav. lv, p. 1-12.

3 Dans le Real Mus. Borbon. t. II, tav. lix; dans ma Maison du

poëte tragique, pl. 22; dans la Galleria Omerica, t. II, tav. cxxxi,

et dans le Pompeiana, New Sériés, t. I, pl. xli.

1 A côté de cette espèce de pudeur, qui ne montre de l’image homérique que ce qui s’accorde avec la majesté des dieux, on devra remarquer le trait d’effronterie que nous a offert une chambre de la même maison, la seconde à main gauche, ouvrant sur l 'atrium, où se voit encore une peinture d’une telle obscénité, qu’il est impossible même d’en indiquer le sujet, et qui représente pourtant une scène des amours des dieux, dont Mercure est le héros. Quoi qu’en dise sir W. Gell, ibidem, p. 1 64 , cette peinture, laissée en place et couverte d’un volet de bois fermé à clef, est encore très- reconnaissable. J’en possède un calque, de la main de feu Marsigli, exécuté au moment même de la découverte, d’après la peinture encore intacte; et c’est en me servant de ce calque, qui tiendrait lieu, au besoin, du monument original, que je dirai, de cette peinture et de son sujet, ce que j’en pourrai dire, dans la iv“ de mes Lettres archéologiques.

5 Jorio, Plan de Pompéi (Naples, 1828, in-8°), p. 78.

6 Homer. Iliad. 1, 49Ô-5o2. Dans cette hypothèse, la figure de femme ailée serait toujours Iris. On pourrait aussi reconnaître dans cette figure l’Aurore , qui est habituellement représentée avec des ailes, et dont la présence serait motivée ici par la circonstance de temps indiquée dans Homère, Iliad. 1, 497 :

Ùeplti S’ àvéêti fiéyav oipaviv.

C’est d’après cette particularité qu’un jeune et savant antiquaire napolitain , M. Minervini , a cru reconnaître le sujet en ques-

d’Achille, c’était l’ensemble des représentations, toutes relatives à Achille, qui decoraienl ïatrium de la muison tragique. Cette opinion , qui trouva plus d un partisan à Naples 1 , et qui obtint l’approbation de sir W. Gell, de préférence à deux autres explications quil rapporte, et qui sont effectivement bien peu plausibles2, me laissait pourtant des doutes auxquels je ne pouvais trouver de réponse satisfaisante. Ainsi 1 entrevue de Jupiter et de Thetis, dans le récit homérique, a pour théâtre l’Olympe, et non pas 1 Ida ; et cette circonstance du heu de la scène était trop importante pour que le peintre eût pu la dénaturer a ce point. Une autre explication plus savante, proposée par un illustre antiquaire allemand, M. Oit. Müller, me satisfaisait encore moins, précisément par cette raison quelle était plus savante; il y voyait les noces de Kronos et de Rliéa3. Mais j’ai déjà eu occasion de dire, et je me crois plus que jamais fondé à penser, que les mythes d’un certain ordre et d’une époque antérieure à la dynastie des dieux olympiens, tels que ceux qui ont rapport à Kronos et à Rliéa, sont rarement entrés dans le cercle des représentations de l’art grec, et qu'ils sont presque entièrement en dehors de celui des peintures de Pompéi. Les réflexions qui m’ont ainsi éloigné de toutes les explications proposées jusqu’ici m’avaient déjà ramené à la première de toutes, comme à la plus probable ; et c’est encore à cette explication que je m’arrête, après un nouvel et plus mûr examen. On va voir, en effet, combien tous les details de notre peinture s accordent avec cette donnée, à commencer par le lieu de la scène.

C’est une montagne, où s’élève une colonne dorique, dont le chapiteau supporte une tablette échancrée en trois endroits et ornée de trois figures de lions, et dont le fût est ceint d’une bandelette servant à y suspendre deux flûtes et deux clochettes, avec un tympanum au-dessous. A de pareils objets, il est impossible de méconnaître le mont Ida, siège primitif des mystères de la déesse de Phrygie, dont le lion était l’animal symbolique, et qui avait pour instruments de son culte, employés de toute antiquité, les clochettes, les flûtes et le tympanum. C’est donc sur le mont Ida que se passe l’action représentée dans notre peinture. Le personnage principal se reconnaît, au premier coup dœil, pour le roi des dieux, a sa

tion sur un vase agrigentin, récemment publié par M. Politi, et où les trois personnages, Jupiter, Thélis et l’Aurore, sont désignés chacun par son nom, ZET2, 0ETIS, HE02; voy. le Bulletin archéol. napolit. n. H, p. 16. Mais je suis convaincu que la peinture du vase en question se rapporte à un tout autre sujet, et qu’elle représente la supplication adressée à Jupiter par Thétis et l’Aurore en faveur de leurs fils, Achille et Memnon, au moment du terrible combat qui devait amener la mort de l’un des deux. C’est ce sujet que Pausanias avait vu à Olympie, représenté par trois statues disposées sur une base en forme d’hémicycle, et qu’il indique en ces termes, V, xxii, 2 : Zsùs xai Qêrts ts xai Ûpépa tov A la. intèp twv téxvav Ixéle^ouexaf, et cette indication répond si bien à la peinture du vase agrigentin, qu’il semble que l’artiste ait eu en vue le monument d’Olympie, lorsqu’il dessinait ce vase; on en jugera par le dessin que j’en donne, vignette n° 1 , p. 5 . J’ajoute que Thélis et l’Aurore étaient habituellement représentées de même, c’est-à-dire de chaque côté de Jupiter, dans la scène si célèbre de la psychostasie , Plutarch. de aud. Poet. p. 17, A (t. I, p. 63, Wyttenb.) : ËN0EN pèv TVV 0STMJ, ÉN0EN Sè T r)M ftw, Ssopévas ù-rrèp iwv vléav pa yo-

pévcov; aussi bien que dans celle du combat même, Pausanias, V, xix , 1 : kyjk'Ad Sè xai JAépvovt payopévois zsape&l^Kamv ai prflé pes; ainsi que nous en avons des exemples sur plus d’un vase peint, Cabinet Durand, n° 44; Cabinet Magnoncourt, n°‘ 5g et 60.

1 C. Bonucci, Pompei descrilta (Napoli 1 827, 3" ediz.), p. 1 14, et Pompéi décrite (Naples, i83o, in-8°), p. 111.

- Pompeiana, New Sériés, 1. 1 , p. 1 6 1 . Après avoir dit que quelques antiquaires avaient cru découvrir dans cette peinture le retour d’Hélène auprès de Ménélas, d’autres, le mariage de Thétis et de Pélée, il ajoute, au sujet d’une troisième explication, celle de Thétis allant trouver Jupiter pour se plaindre de l’injustice faite à son fils, l’observation que voici : «This seems the mosl rational idea, and one with which her countenance and every other circumstance correspond. » D’ailleurs, il garde le silence sur l’opinion de ceux qui voyaient ici l’entrevue de Jupiter et de Junon sur le mont Ida.

3 Dans un article intitulé : Le nozze di Crono e Rea, in presenza de" Cabiri, rappresentate in un intonaco di Pompei, et inséré au Ballet, archeolog. de i832, n° X, p. 189-192.

JUPITER ET JUNON SUR LE MONT IDA

haute stature, à son costume et à ses attributs. Il est assis sur un rocher de l’Ida; le pallium dont il est vêtu, et qui laisse nue la partie antérieure de son corps, lui couvre le derrière de la tête, particularité qui convient à Jupiter dans la situation où il se trouve, et qui n’est pas d’ailleurs sans exemples sur les monuments de l’art antique1 II. Il a le front ceint de la couronne de chêne, qui est l’attribut propre et caractéristique du dieu hellénique, du Jupiter dodonéen2, et il tient le sceptre, attribut ordinaire du roi des dieux. A de pareils signes, qui rendaient moins nécessaire la présence de l'aigle et du foudre, dont les images de Jupiter ne sont pas toujours accompagnées, il était impossible de méconnaître ce dieu dans la situation indiquée par Homère, retiré sur le mont Ida pour y contempler de plus près les succès du peuple qu’il favorise. Malheureusement le visage du dieu a souffert une atteinte qui nous prive de la vue d’une partie de ses traits ; et j’ai mieux aimé représenter fidèlement la peinture dans son état d’imperfection , que de la suppléer arbitrairement, comme l’ont fait l’éditeur napolitain, M. Inghirami, et sir W. Gell. Je suis ennemi de ce procédé de restauration, qui a rempli tout le domaine de l’antiquité de tant de notions fausses; et c’est pourquoi les peintures de Pornpéi qui feront partie de ce recueil seront données telles quelles se trouvent, sans y rien changer, sans y rien ajouter.

Devant le dieu se présente une déesse qui, à la majesté de sa démarche, à la noblesse de sa figure et à la richesse de son costume, se manifeste pour Junon; c’est ainsi qu’on l’a d'abord nommée, et c’est ce quelle doit être en effet. Elle est debout, et se montre de face, dans toute la dignité de sa personne. Elle a le front orné d’une haute Stéphane 3, par-dessus

I L’éditeur napolitain a cité lui-même une de ces images de Jupiter avec le pallium sur la tête, à la vérité, en en donnant une indication inexacte. J’avais pareillement cité la figure de Jupiter voilé de cette manière, qui orne l’autel triangulaire Borghèse, publié d’abord par Winckelmann, Monum. ined. n“ 1 1, et reproduit par Visconti, Monum. Gabin. tav. agg. D, E, F, p. 1 67- 8, ed. Milan. A l’appui de cette représentation, dont il n’avait pourtant pas bien saisi le motif, Winckelmann avait indiqué des témoignages classiques, Arnob. ad Gent. VI, xxi, etMart. Capell. deNu.pt. Philol. 1, p. 17, qui se rapportaient à des images de Jupiter la tête voilée, et Visconti a fait connaître une de ces images sculptée sur l’une des faces du beau candélabre d’Ocriculum, Mus. P. Clem. t. V, tav. 11, p. 3-4, en rappelant une figurine de bronze publiée par Monlfaucon, Anliq. expi. t. I, pari. 1, pl. ix, n° 9, qui offre la même image. Je puis citer encore, après Oit. Muller, le buste en bronze du Musée Odescalchi, t. II , tab. xxxm (et non 88), et surtout la terre cuite antique de Samos, publiée par M. Ed. Gerhard, Antike Bildwerke, cent. I, taf. 1, p. 19, 22). Quant à cette particularité de costume, rare dans les images de Jupiter et propre à celles de Saturne, dont ni Winckelmann ni Visconti lui-même ne me semblent avoir reconnu le véritable motil, elle se rapporte certainement à l’intention de caractériser le dieu du ciel, d’après les exemples que nous possédons de cet emploi du voile déployé au-dessus de la tête à pareille intention; voyez mes Monuments inédits, appendice, pl. lxix, p. 391, 3 g4, 3), et ailleurs.

II Au sujet des raisons qui firent attribuer le chêne à Jupiter, voy. Servius, ad Virgil. Æn. vr, 752. Sur une peinture d’Hercu-

lanum , où il est représenté avec tous ses attributs , avec le sceptre et le foudre de chaque main , l’aigle à son côté et l’Amour sur son épaule, par allusion, sans doute, à ses nombreuses faiblesses, qui le rendaient l’esclave de l’amour, Jupiter porte sur son front la couronne de chêne, Pittur. ÆErcolan. t. IV, tav. 1, p. 2, 3). Mais la plus belle image qui nous soit restée, sur un monument de l’art antique, du Jupiter dodonéen, couronné de chêne, c’est celle qui forme le type du superbe tétradrachme de Pyrrhus, roi d’Épire, que j’ai publié dans mes Mémoires de Numismatique et d! Antiquité, § II, pl. 1, n° 7, p. 5o, 1). A cette occasion, je ne puis m’empêcher de rappeler le fait raconté par Plutarque, in Pyrrh. S 1 1 , des couronnes de chêne portées par Pyrrhus et par ses soldats en l’honneur du Jupiter dodonéen, dieu national des Epirotes , des Thessaliens et des Macédoniens , dont les monnaies ont pour type la tête de Jupiter ornée de cette couronne. C’était en qualité de dieu protecteur des villes, HoXieus, que la couronne de chêne était spécialement consacrée à Jupiter, au témoignage de Plutarque, in Coriolan. S 3; et de là vint l’usage qui s’en fit chez les Romains en guise de couronne civique; cf. Plin. XIII, h, et XVI, v; Phædr. Fabul. III, xvii, 2. Un des plus beaux monuments de la glyptique grecque, le superbe camée Zuliano, offre le buste de Jupiter Ægiochus couronné de chêne; voyez les observations que ce magnifique camée a suggérées à Visconti, Oper. var. t. I, p. 192-193, tav. xvi, ed. Milan.

3 Ce diadème métallique se voit aux têtes de Junon qui forment le type de plusieurs des plus belles médailles grecques, notamment de celles d’Élis, d’Argos et de Crotone, où ce diadème est orné de palmettes et de figures d’animaux symboliques.

laquelle est passé le pèpliis que Minerve avait tissu pour elle de ses mains savantes1; son visage rayonne d’une beauté fière et vraiment divine, et la grandeur et l’éclat de ses yeux répondent bien à la description homérique2. Elle est vêtue d’une tunique longue, richement brodée, qui laisse à découvert ses beaux bras vantés par Homère3; et, par un sentiment de pudeur, ou plutôt de coquetterie, toujours grave, comme il convient à Junon, et qui, du reste, s’accorde à merveille avec le mouvement de toute sa personne et avec l’expression de sa figure, elle tient relevé devant elle un pan du pèplus qui lui couvre la tête et les épaules. C’est donc le moment où Jupiter, qui lui a pris le bras gauche pour l’attirer à lui, lui exprime, dans les termes que nous connaissons par Homère, les désirs qu’il éprouve pour elle, et où Junon oppose à l’ardeur impatiente de son époux des délais qui ont pour objet de l’irriter encore4.

Un troisième personnage assiste à cette scène, à la fois auguste et voluptueuse : c’est une femme ailée, qui se reconnaît à ce signe pour un personnage divin; elle est vêtue d’une longue tunique verte, qui convient à une divinité de l’air5; et elle semble, par toute son attitude, pousser Junon dans les bras de Jupiter. A s’en tenir aux données homériques, où Junon, en se rendant sur l’Ida, n’était accompagnée que du dieu du sommeil, mais sans que ce dieu fût lui-même témoin de l’entrevue des deux époux , on pourrait voir ici Pasithéa, l’épouse du Sommeil6, telle que nous la connaissons par une autre peinture de Pompéi7, sur le sujet de laquelle les opinions des antiquaires ne sont pas encore fixées8; et cette explication de la figure dont il s’agit a été proposée par Ott. Müller9, dans l'hypothèse que notre peinture représentait Jupiter et Junon sur le mont Ida. Mais je trouve encore plus de probabilité à reconnaître dans ce troisième personnage Iris, la messagère des dieux, qui pouvait seule, en cette qualité, assister aux plus secrets entretiens du couple suprême de

1 Homer. Iliad. xiv, 178-80 :

Àjilpl & &p' àpëpitTio v êavbv Saaff , Üv ol kBrjvn ÉÇuct’ àtrxtftratra , tlOsi S3 Ail SalSaXa noXkâ.

5 Idem, ibidem, xiv, 2 63, et passim : Boâhrts diiw H pi?.

3 Id. ibid. 1, 55, 195, 208, et passim : 0eà XeuxcôXevos Hpij.

a Ovid. Art. Amat. ni, 4?3 : « MORA semper amantes incitât; » cf. ibid. v. 752 : a Grala MORA est Veneri; » cf. 1, 673 :

Quod juvat, INV1TAE sæpc dédisse volunt.

5 Bien qu’il ne faille pas, en général, attacher beaucoup d’importance au choix des couleurs employées pour le vêtement des personnages mythologiques sur nos peintures de Pompéi , attendu que ce choix dépend souvent du pur caprice de l’artiste, il y a pourtant des cas où les couleurs peuvent tenir à quelque inten-

tion. Ici, par exemple, où nous croyons pouvoir en toute sûreté reconnaître Iris , la couleur verte peut avoir été déterminée par l’idée d’indiquer l’influence que certaines opinions philosophiques attribuaient à l’iris sur la germination des plantes et des fleurs, Aristot. Problem. XII, ni; Theophrast. Hist. plant. VI, xxv; Plutarch. Sympos. IV, u; Plin. XII, xxiv. Iris est toujours représentée ailée, comme elle l’est ici, sur les nombreux monuments de l’art où elle ligure, notamment sur les vases peints. Homère lui

donne des ailes d’or, ypvaàTvIepos, Iliad. viii, 3g8, et xi, 1 85 ;

et Virgile est resté fidèle à cette tradition homérique, Æneid. iv,

700; mais nos peintres de la Campanie ne se sont pas fait scru-

pule d’y manquer. Sur une peinture de Pompéi, Iris est représentée avec des ailes roses, Piltur. d'Ercolan. t. V, tav. xv; et sur une autre peinture de Civita, ibid. tav. xxvix, avec des ailes violettes. Sur la première de ces peintures, le vêtement d’iris est d'une couleur changeante, rose et vert; sur la seconde, il est violet: d’où l’on voit que les artistes de cet âge et de cet ordre ne se conformaient plus aux traditions hiératiques, et qu’ils ne suivaient, la plupart du temps, que leur goût particulier. Au reste, cette licence avait moins d’inconvénients, et elle avait aussi plus de raison pour Iris, qui était précisément, au témoignage d’Ovide, Metam. xi, 589, la déesse au vêtement mille colorum.

6 Homer. Iliad. xiv, 267; cf. Catull. Carm. xui, 62; Nonn. Dionys. xxxi, 129; voy. mes Monuments inédits, Achilléide, p. 38,

7 Cette peinture a été publiée dans mon Achilléide, pl. ix; voyez-en l’explication, ibidem, p. 36-42.

8 Ces opinions si diverses ont été l’objet d’un examen critique de la part de mon savant et illustre ami, M. Welcker, qui s’est prononcé pour le sujet des Noces de Zéphyre et de Chloris; voy. son article dans le Bulletin, di Corrisp. archeol. 1 83a , p. 186-189. Je ne reviendrai pas sur une discussion qui paraît épuisée; mais, en présence de contradictions qui durent toujours, je puis dire que je n’ai pas trouvé encore, dans ces explications différentes, de motif suffisant pour renoncer à mon opinion.

0 Dans le même Bulletin. i832,p. 191.

JUPITER ET JUNON SUR UE MONT IDA

l'Olympe. D’ailleurs, c’était, au témoignage de Théocrite1, Iris qui avait, dans une circonslance analogue, apprêté la couche nuptiale de Jupiter et de Junon, et qui avait servi de pronuba à leur union clandestine. La même Iris pouvait donc bien intervenir dans la scène conjugale que nous avons sous les yeux, et où sa présence se trouve autorisée par tous les témoignages de l’antiquité.

La plupart des antiquaires se sont accordés à reconnaître, dans les trois figures de jeunes gens, de moindre stature, assis, en des postures diverses, sur un des degrés inférieurs de l’Ida, et couronnés de feuilles, les trois Curètes ou Corybantes, dont on connaît les rapports avec les orgies de Cybèle et avec la naissance de Jupiter, qui avaient eu pour siège l’Ida, ou bien les trois Dactyles idéens, personnages mystiques du même ordre2, ou enfin les trois Cabires, qui, suivant une tradition poétique3, avaient assisté, sur une hauteur voisine de Pergame et conséquemment de l’Ida, à l’enfantement de Jupiter. Entre ces trois explications, qui different moins entre elles dans le fond que dans les termes, attendu quelles se rapportent à des personnages qui durent être, dans le principe, autant, d’expressions diverses

1 Theocrit. Idyll. xvn, 1 3 2-1 33 :

Év Si "kéxps o'iipvixriv lavziv Zrji’l xaï tipa,

Xeïpas Çoiëaaaaa pi pois, ht vrapBévos lpis.

Malgré cette virginité attribuée par Théocrite à Iris, il ne paraît pas que 1 opinion générale de l’antiquité ait été aussi favorable à sa vertu. Suivant une tradition que nous devons à Eustathe, c’était d elle et de Zéphyre qu’était né l’Amour; et, d’après la même tradition , Iris passait pour être dans un rapport intime avec Vénus, Eustath. ad Iliad. v, p. 555 : <I>acn Sè t rjv ïpiv ÉPQTIKHN xctl ainrjv efocu. K ai /ufv rives uinîjs xot i Zepvpov zaaïSd (pa.cn yevéadcti t ov Êpwla,.... Sio xctl olxelws zsws ëyeiv Soxeï rspos k<ppo- Shrjv.

2 On a beaucoup écrit sur les Curètes ou Corybantes, les Dactyles idéens, les Cabires, en joignant à ces personnages mythologiques d’autres êtres mythiques, qui paraissent avoir avec eux des rapports plus ou moins directs, tels que les Telchines, les Cyclopes et les Paliques; et, sur un sujet qui avait produit chez les anciens eux-mêmes tant d’opinions diverses, il n’est pas étonnant que les modernes, réduits à des textes presque toujours contradictoires, n’aient pu parvenir encore à se mettre d’accord. On consultera sans doute avec fruit les dissertations de Guberleth, de Myster. deor. Cabir. ed. 1703; de Fréret, Recherches pour servir à l’histoire des Cyclopes, dans les Mêm. de l’Acad. t. XXIII, hist. p. 27, suiv.; de Sainte- Croix, dans ses Mystères du paganisme, I, 36, suiv., 60, suiv., 67, suiv.; de Heyne, Religion, et sacror. cumfurore peract. origin. dans les Comment. Soc. reg. Gotting. t. VIII, p. i, sqq.; de Schelling, Ueber die Gottheiten von Samothrace (Stultgard , 181 5, 8); de Münter, Anliguar. Abhandlung. S vu, p. 181 -a 54 ; de Lobeck, Aglaophamus, t. II, p. 1111, sqq., pour ne parler ici que des principaux de ces travaux de l’érudidition moderne; voyez encore Spanheim, ad Callimach. Hymn. in Jov. v. 52; Muncker, ad Hygin. Fab. cxxxix; Foggini, Mus. Capitol, t. IV, tav. vi et vn; Visconti, Mus. P. Clem. t. IV, tav. xi, p. 1 0-1 5. Mais, après les avoir lus, on restera, sur beaucoup de points, dans l’état d’incertitude où se trouvait l’antiquité ellemême, à en juger d’après le témoignage de Strabon, qui avait

cherché à se rendre compte de l’opinion de ses compatriotes sur cet intéressant sujet, et qui en a fait l’objet d’un des plus importants chapitres de son livre, 1. X, p. 466-474. Cette dissertation de Strabon sur les Curètes, les Cabires, les Dactyles et les Telchines, est certainement ce que l’on peut appeler le passage classique sur cette matière; et l’on y trouve résumées les principales opinions des anciens, avec les noms des auteurs qui s’en étaient faits les interprètes. La notion générale qui en résulte, et qui peut se justifier par un grand nombre de textes antiques, c est que les personnages mythiques désignés sous les noms de Dactyles, de Cabires et de Curètes, formaient originairement une corporation d’ouvriers asiatiques, venus, suivant toute apparence, de la Phénicie, que leur habileté à travailler les métaux faisait apparaître, aux yeux de populations encore incultes, comme autant de magiciens, de faiseurs de prestiges, yàifles , et que le besoin de dérober les secrets de leur art à la connaissance des indigènes força de se constituer en une espèce de secte religieuse, qui eut d’abord ses mystères et ses fêtes empreintes d’un caractère orgiastique. Leurs noms , et ceux de quelquesunes de leurs inventions, se rapportent à cette profession , comme ils appartiennent aux langues de la Syrie. Les lieux où ils s’établirent, les environs du mont Ida, en Troade, la Thrace, les îles de Lemnos et de Samothrace, et celle de Crète, son,t des localités occupées de bonne heure par des colonies phéniciennes; et c est toujours cette origine phénicienne qui perce de toutes parts à travers le voile mythologique qui enveloppe ces personnages. A cet égard, je partage entièrement les idées développées par l’illustre Boettiger dans ses Ideen zur Kunst-Mylhol. 1. 1 (Dresden, 1826, in-8°), et je crois que cette vérité ressortira de plus en plus de l’étude comparative de l’archéologie asiatique et de l’archéologie grecque, sujet auquel je rapporte presque toutes mes études depuis déjà plusieurs années, et que je compte traiter dans une suite de mémoires qui ne tarderont pas à paraître.

3 Cette tradition se trouve consignée dans une inscription en vers, provenant de la localité même dont il s’agit, Vidua, Inscript, antig. p. 1 4 ; Welcker, Syllog. epigramm. veter. n° i83, p. 229, sqq.

d'une même pensée mythologique, celle qui donne à ces trois jeunes gens le nom des trois Curètes, sans tenir compte de la manière dont ils sont représentés ici, et qui nest sans doute pas conforme au costume hiératique, me paraît la plus vraisemblable; et cest celle que j’avais d'abord adoptée. Du reste, la circonstance que ces trois ligures sont dune bien moindre proportion que celles de Jupiter, de Junon et même dlris, est un de ces tiaits de convention employés par l’art antique, qui semble prouver que notre peinture dérivé de quelque modèle d'une ancienne école. Cette présomption se trouve daccord avec la gravite de la composition et avec la sévérité du style qui distinguent cette peinture, une des plus remarquables, sous ce rapport, qui aient été retirées des ruines de Pompéi, et très-recommandable aussi par l’exécution, bien quelle soit au-dessous de celle d Achille et de Bnséis, de la même maison1. Mais, en la considérant comme une imitation faible, sans doute, d’un tableau dune haute école grecque, on ne risque pas de se tromper; et Ion acquiert avec cette réminiscence, due à la dernière période de la peinture antique, un des plus précieux monuments de cet art, qui a péri tout entier et irréparablement dans ses chefs-d’œuvre de tout genre.

1 Publiée dans mon Achilléide, pi. xix, p. 75-78. C’était aussi l’opinion de sir W. Gell, dont personne ne récusera le jugement en pareille matière, Pompeiana, New Sériés, 1. 1, p. 161.

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