SECONDE PARTIE
PLANCHE XXL
ACHILLE A SCYROS
Hauteur, 1 mètre 44 cent. — Largeur, o,m90 cent.
La peinture que nous représente cette planche fut trouvée en 1828, dans une belle et grande maison de la rue dite de Mercure, qui fut d’abord appelée la maison du questeur1, mais qui est aujourd’hui généralement connue sous le nom de maison de Castor et Pollux, ou des Dioscures, à cause de l image de ces dieux jumeaux, peinte à l’une des entrées et reproduite en d’autres endroits2. Cette peinture décorait l’un des murs du tablinum, ou de la pièce principale de la troisième partie de cette habitation; et elle est d’une très-belle conservation, si ce n’est que le côté gauche du tableau ayant été endommagé durant la fouille, on crut devoir scier ce morceau, en ayant plus d’égard pour la régularité du cadre
1 Voy. la Refozione degli Scavi di Pompei du Aprile 1828 jino a Maggio 1829, qui se lit à la fin du t. V du R. Mus. Borbonico, Napoli, 1829.
2 Ibid. p. 5.
TEMPS HÉROÏQUES, que pour l'intégrité de la composition; et c’est à cette opération, qui pourrait s appeler barbare, si elle n’avait beu dans un pays civilisé, qu’est due la mutilation de toute la tête qui subsistait encore d’un personnage du fond, et celle de la jambe droite d Achille . Telle quelle se trouve aujourd’hui dans le Musée des Sludj où elle a été transportée, elle a ete publiée déjà plusieurs fois, dans un dessin plus ou moins réduit, au simple trait’ ; elle figure pareillement dans le recueil de M. Zahn1 * 3; et j’en avais donne une description succincte dans mes Monuments inédits 4, d’après une excellente copie que j en possédais des lors et que je publie aujourd’hui.
Le sujet de cette peinture s’y trouve rendu avec tant de vérité et denergie, cju il ne saurait y avoir d’incertitude à cet égard. Lejeune héros, qui ses! déjà dégagé en partie de ses vêtements de femme, et qui vient de saisir de la main droite une epée dans sa gaine, en même temps qu’il tient de la main gauche un boucher dresse sur un petit socle, ne peut être qu Achille, caché sous ce déguisement parmi les filles du roi de Scyros. Tout le mouvement de cette figure répond à l’action du personnage, et l’expression de la tête est digne du héros de f Iliade. Achille est placé entre deux personnages qui cherchent à l’entraîner par un effort commun, différemment exprimé; celui qui est placé à droite du spectateur, et qui se reconnaît pour Ulysse, à son visage barbu et au bonnet dont sa tête est coiffée5, lui a saisi fortement le bras droit, et son regard, dirigé vers le jeune héros, semble lui montrer le chemin de la gloire ouvert devant lui; l’autre personnage, jeune et imberbe, qui s est emparé d'Achille, en l’étreignant de ses deux bras, ne peut être que Diomède, que les Grecs avaient associé à Ulysse dans cette mission importante6. Ce groupe, si bien conçu dans tout son ensemble et d’un effet si saisissant, occupe tout le devant du tableau. Sur le second plan, se voit, dans la partie droite de la composition, une femme, certainement Déidamie, qui s’éloigne, dans l’état de nudité où il semble qu elle ait été surprise, cherchant à rassembler son pépins au-dessus de sa personne, et montrant, dans son attitude et dans 1 expression de sa ligure, le trouble et la douleur que lui cause faction d’Achille rendu à lui-même et perdu pour elle. En face de Déidamie, apparaît entre deux soldats, sans doute deux des Grecs qui avaient accompagné le roi d’Ithaque, un homme d’un âge mûr, qui tient un sceptre de la main gauche, et qui fait de la main droite un geste d’accord avec l’expression de sa figure, oîi se montre une émotion grave qui ressemble à la satisfaction d’un grand dessein accompli. On a cru voir dans ce personnage Lycomède, le roi de Scyros, confus de la scène à laquelle il assiste7, et un docte antiquaire a donné son assentiment à cette opinion8; mais je persiste à croire, comme je l’avais d’abord pensé, qu’au heu de Lycomède, surpris et troublé, c’est Nestor qui intervient, à la distance et avec le caractère qui conviennent à ce personnage,
1 Jorio, Guide pour la paierie des peintures anciennes, p. 88, n° i5/|2, 2e édit.
- R. Mus. Borbon. t. IX, tav. vi ; W. Gell, Pompeiana, New Sériés, l. II, pl. i.xix, p. 38 et 1 48.
3 Zalin, Die schonste Ornamente ans Pompei, etc. t. II, Taf.
\ A Mil. et correct, p. 4 1 6 , B.
5 Sur ce bonnet de laine, ■ai'kos, tsCklStov, devenu , dès une
très-haute époque, l’attribut caractéristique d'Ulysse, puisqu'il
était déjà connu d'Homère, Iliad. x, 26o-65; cf. Eustath. ad 11. I. jj. 8o4 , 1. 17, ed. Rom. , je ne jjuis que renvoyer aux éclaircissements que j’ai donnés dans mes Monum. inéd. Odysscide, p. 247- 24g.
0 Stat. Achilleid. Il, 23; Quint. Smyrn. Posthomer. vn, 224; Philostrat. Jun. imcuj. 1.
7 Gugl. Bechi, R. Mus. Borbon. t. IX, tav. vi, p. 3 : «Tutto confuso délia frode svelata. «
8 Ott. Jahn, Archâolog. Beitràg. S xn, p. 370.
ACHILLE À SCYROS
chef de 1 ambassade envoyée à Scyros ; et l’argument dont on s’est servi, que la figure de Lycomede se trouve repetee à Poinpéi1, n’est ici d’aucune valeur, puisque cette répétition de la figure en question ne prouve pas que ce personnage soit Lycomede plutôt que Nestor, et quil y a plus de probabilité pour cette seconde supposition que pour la première. Le dernier personnage, dans cette partie du tableau, était Aqyrtes, représenté au moment où il embouchait la trompette. La figure a disparu tout entière, en partie par suite de l’accident dont il a ete parle; mais la trompette qui se voit encore suffit pour rétablir par la pensée le personnage AAgyrt'es.
Les accessoires de cette peinture ne sont pas moins intéressants, moins bien conçus dans I intention du sujet que les personnages qui y figurent. Le fond du tableau présente une galerie soutenue par des couples de colonnes, du milieu desquelles pendent des guirlandes de fleurs, avec une porte entrouverte en face d’un des entre-colonnements, et avec un tapis suspendu, peripetasma2 , en avant d’un autre; c’est l’image du gynœcée, où se passe l’action, dans une ordonnance d architecture digne du caractère héroïque de la scène. Sur le devant du tableau, sont épars, aux pieds des personnages, divers objets qui se rapportent au stratagème employé par Ulysse, un vase, de la forme de prochoë ou de préféricule, un casque, et un miroir enferme dans sa boîte d’argent, ÀO^EION3. Mais ce qui est ici tout à fait caractéristique, cest le choix du sujet qui orne le dessus du bouclier, et qui rappelle le groupe de Y éducation d Achille, si connu par la belle peinture d’Herculanum 4 et par ses répétitions antiques5 *, toutes certainement dérivées d’un modèle commun, qui doit être quelque original célèbre de lart grec, tel que le groupe cité par Pline0, ainsi que l’avaient présumé d’abord les académiciens d’Herculanum7, et que je l’avais pensé moi-même8; et je vois avec plaisir que c’est aussi l’avis de M. Otto Jahn 9.
Lne particularité que je ne dois pas omettre de signaler, c’est le cercle d’argent qu Achille porte au bas de la jambe gauche. Les antiquaires disposés, sur la foi de Visconti, à reconnaître Achille dans la statue Borghèse de notre musée du Louvre10, d’après Y anneau qu’on lui voit au bas de la jambe droite, pourraient peut-être se flatter de trouver dans cette circonstance un argument à l’appui de leur manière de voir. Mais j’ai montré11 que cet anneau
1 Schulz, Rapport, sugl. Scavi Pompeiuni, dans le Bulletin, archeol. 1 84 1 , p. 100.
2 Sur ces tapis, que les Grecs nommaient ■aepineTdtGp.a.Ttt. ou ‘ZsapccTreTtxo-ptxToc, et les Romains aulœa, parce qu’ils s’employaient surtout sous les portiques de Yanlê, les monuments ne donnent pas moins d'éclaircissements que les textes; voy. surtout les bas-reliels publiés par Winckelmann, Monum. ined. n° 89, 90, i48, et par Visconti, Mus. P. Clem. IV, xv et xxv, V, xix et xxii.
3 Pollux, X, 126 : Kdaonlpov, ou n )v xrjv lo<peïov. Cf.
Aristopban. Nub. 761, et Scliol. ad li. I.
’’ Pitlur. d'Ercolan. t. I, tav. viii; R. Mus. Borbônicn, t. I, tav. vu.
5 Telles qu’une peinture de Pompéi, citée par M. Schulz,
dans son Rapport, inlorn. gl. Scavi Pompeumi, dans les Annal, dell'
Instit. archeol. t. X, p. 172; un bas-relief en stuc d’un tombeau
romain, Campana, Due Sepolcri, etc. tav. 7 A; une lampe, dé-
crite dans le Ballet, archeol. 1 84 4 , p. 4o, et plusieurs pierres gravées, Mus. Florent. II, 25, 2; Miliotti, Pierres gr. n° 124; Millin, Galer. mythol. pl. cxlvi, n° 553; Winckelmann, Pierres gravées de Stosch, pl. 36o, n° 210, suiv.
9 Plin. XXXVI, 4, 5, 29.
7 Pitlur. d'Ercolan. t. I, tav. viii, p. 4 > , i4).
8 Monum. inèd. Achilléide, p. 68, 1).
9 Archâol. Beitràg. S xii, p. 371.
In Seuil, d. Fill. Pincian. st. I , n. 0; Bouillon, Mus. des anliq. t. Il, pl. 1 s.
11 Monum. inèd. Achilléide, p. 54-57- Il doit m’être permis de rappeler qu’un savant antiquaire, M. Labus, l’éditeur des Œuvres de Visconti, a cru pouvoir opposer les raisons qui m’avaient fait reconnaître Mars enchaîné dans cette statue à l’opinion de Visconti qui la prenait pour un Achille, sans toutefois se prononcer entre ces deux explications, Monum. sc. Borghes. Prefaz. p. vu-x, ed. Milan.
TEMPS HÉROÏQUES, ne pouvait être regardé que comme un indice de captivité, etquil s appliquait a Mars, dans un des traits les plus célèbres de son mythe, sa captivité par les Aloïdes ; et j ai eu plus haut l’occasion d’appliquer la même observation à une ligure de Danaé, representee avec un cercle métallique, muni d’un petit anneau, à la jambe droite, comme indice de sa captivité L anneau qui se voit ici à la jambe d 'Achille ne peut donc s’expliquer que comme un de ces bijoux de femmes qui se nommaient HEPIU^TPIA et flEPI^KEAl/YEZ1 2 3, dont lusage était surtout propre aux femmes de la condition d 'Hétæres ou de courtisanes* , et dont 1 objet était de caractériser ici le déguisement d'Achille.
Le mérite de la composition originale ressort si bien encore dans notre peinture de Pompei, quoique l’exécution soit si loin sans doute d’y répondre à celle du modèle, quon se trouve naturellement disposé à chercher ce modèle dans quelque belle production de la peinture historique des Grecs, qui s’exerça principalement en tableaux sur bois. Or nous savons, par l’histoire de l’art, qu’il exista au moins deux tableaux du sujet d 'Achille à Scyros, lun peint par Polygnote et placé dans la Pinacothèque des Propylées 4, l’autre, de la main d Athénion, cité par Pline5 comme un des ouvrages les plus importants de ce maître. 11 s agirait maintenant de décider à laquelle de ces deux compositions se rapporterait notre peinture de Pompei, et il semble qu’il ne soit pas impossible d’arriver à cette détermination par des considérations tirées du génie de l’art, à ses diverses époques. La peinture de Polygnote, certainement conçue d’après les principes sévères de l’ancienne école attique, devait offrir les personnages du sujet d'Achille à Scyros disposés sur un même plan et plus ou moins espacés, dans le goût du bas-relief. C’est ainsi qu’on trouve ce sujet traité sur les sarcophages antiques, qui dérivent pour la plupart d’un original célèbre, sauf quelques variantes de détail sans importance, probablement dues au caprice de l’artiste; et je crois pouvoir présumer, d’après ce motif, que cet original fut la peinture même de Polygnote, qui, à raison de la renommée de son auteur et de la place même quelle occupait dans une collection telle que celle des Propylées 6, dut jouir d’une grande célébrité dans toute l’antiquité.
Le tableau d’Athénion devait être d’un tout autre caractère et d’une composition toute différente, à en juger d’après l’époque même où llorissait cet artiste, et d’après ce que nous savons du genre de son talent. Effectivement, il nous est connu comme rival de Nicias, qu’il suivit dans la carrière à quelques années de distance, mais avec un succès au moins égal; d’où il suit qu’il dut fleurir vers la cxxie olympiade, 296 ans avant notre ère', sous les successeurs d’Alexandre. A cette époque, la peinture historique des Grecs avait acquis tout son développement ; elle possédait tous ses moyens d’illusion, et elle joignait à toute la science du dessin toute la puissance du coloris. On doit donc croire que le
1 Voy. plus haut, p. 197, 6).
2 Pollux, V, 16, 100; Plutarch. Moral, p. 1 4a, G; Long. Pastoral. 1, 5. Cf. Boissonad. ad. Philostr. Epist. p. 1 1 5 et 176; et ad Aristænet. p. boq.
3 Horat. Epist. I, xvn, 56; cf. Porphyr. ad h. I.
" Pausan. I, xxn, 6. Voyez, sur ce tableau de Polygnote, mes Lettres archéologiques sur la peinture des Grecs, I" part. S 1,
5 Plin. XXXV, 4o, 29.
0 Sur cette collection de tableaux formée dans le bâtiment de l’aile droite des Propylées, qui avait été le sujet d’un des livres de Polémon, Harpocrat. v. Aap/rrâs • tsepl -twv èv -rots H pouvAcdois ■aivdxcov, voy. mes Peintures ant. inèd. p. 1 77-8, 221, et 228, et mes Lettres archèol. sur la peint, des Grecs, Ir0 part. S 1, p. 54, suiv.
7 Sillig, Catalog. celer . artific. v. Alhenio, p. 101. Cf. Preller, Demeter und Persephone , p. 376-377. Voy. mes Lettres archèol. etc. S ni , p. 172-173.
ACHILLE À SCYROS
système de composition suivi par les peintres de cette période différait radicalement de celui cpii avait régné dans la période antérieure, en ce qu’il admettait une disposition de personnages placés sur plusieurs plans, de manière à produire un effet plus piquant par la distribution de la lumière. Par ce motif, notre peinture devra se rattacher aux productions du siècle voisin de celui d Alexandre; et, à ce titre, il sera permis d’en attribuer le modèle au tableau d Athénion, dont le sujet, tel qu'il est indiqué par Pline1, répond exactement à celui de nolie peinture de Pompéi. 11 paraît aussi que les œuvres d’ Athénion se distinguaient par une sorte d érudition, ce que Pline exprime ainsi: Ut in ipsa piciara eruditio eliiceat. Ce genre de mérite semble surtout se rapporter au choix des accessoires, à l’intelligence et au goût avec lesquels 1 artiste savait disposer la scène de ses tableaux, de manière à ce que chacun des éléments de sa composition concourût à l’effet de l’ensemble. A cet égard encore, notre peinture, ou tous les détails se trouvent si bien appropriés au sujet, rentre dans l’idée quon peut se faire du talent d Athénion; et je crois, par toutes ces raisons, qu’il est permis de voir dans cette peinture de Pompéi, une des plus remarquables qui soient sorties des ruines de cette ville, sous tous les rapports de la composition, du style et de l’exécution, une réminiscence d une des œuvres de la peinture grecque du me siècle avant notre ère.
En tout cas, il fallait que le tableau qui avait servi de modèle à notre peinture de Pompéi fût un original grec d’une grande célébrité, puisque la même composition s’est trouvée reproduite sur une autre peinture de Pompéi, découverte en î 8 3 4 , mais malheureusement t res-dégradée2. On en a encore la preuve par une mosaïque qui fut rendue à la lumière dans les fouilles de 183g, et que j’ai déjà publiée3. A la différence de toutes les mosaïques connues jusqu ici, qui servaient à l’ornement du pavé, celle-ci, aussi bien que deux autres appartenant à la même maison4 *, était encastrée dans une des murailles extérieures d une petite chambre qui faisait partie d’une des dernières maisons de la rue de Mercure0. Cette mosaïque, dune exécution du reste assez grossière, se composait des trois figures principales du sujet d 'Achille à Scyros, c’est à savoir le groupe cï Achille et d'Ulysse, conçu absolument comme il l’est dans notre peinture, de manière à prouver que l’auteur de la mosaïque s’était inspiré du même original que celui de la peinture, lequel original, au jugement du savant antiquaire M. Schulz6, ne peut guère avoir été qu’un des chefs-d’œuvre de la peinture grecque, produits après la mort d’Alexandre; ce qui s’accorde tout à fait avec l’attribution que j’en fais à Athénion. La troisième figure est celle de Déidamie, tpii a été rapportée ici sur le premier plan, en opposition à celle d'Ulysse, par une combinaison qui résultait nécessairement du champ plus étroit de la mosaïque et qui ne manque certainement pas d’intelligence.
1 Plin. XXXV, 1 1 , 4o : «Pinxit Achillem virginis ha-
bitu occultatum, Ulysse deprehenclente. »
2 Celte peinture est citée par M. Otto Jahn, Areliiiol. Beitrâg.
8 xii, p. 369, 3i).
3 Planche XX.
u Ces deux autres mosaïques, détachées de la muraille pour
être transportées au musée de Naples, représentaient, l’une les
Trois Grâces, l’autre la Dispute d’Acliille et d’Ai/amemnon, Schulz,
Rapport, sntjl. Seat. Pompeian. dans le Ballet, archeol. 1 84 1 , p. 99.
5 Schulz, Rapp. cit. p. 99.
* Schulz, /. /. p. 99 : «Che questa famosa composizione, la quale per la sua drammatica energia e la bellezza veramente greca dell insieme, ricorda l’ingegno dell’ arte greca vigorosissima dopo la morte d’Alessandro, si présentasse vivamente agli occhi del musaicista, sirileva ancorada alcuni accessorj che ricordano lo stesso dipinto, etc. »
Le sujet dt Achille à Scyros s’est encore rencontré sur d’autres peintures de Pompei, dune composition toute différente, et aussi d’un bien moindre intérêt. Une de ces peintures, que Mazois a fait connaître1, n offre sur le devant que deux personnages, Achille, qui s éloigne, à demi dégagé de ses vêtements de femme, et Déidanne, qui semble chercher a le retenir; et, dans le fond, un troisième personnage qui met le doigt sur sa bouche, et quà ce geste on a cru pouvoir reconnaître pour Ulysse. Mais je citerai particulièrement une peinture de la maison dite de la paroi noire2, où la composition du sujet d Achille à Scyros est présentée d’une manière différente, dont il existe pourtant plus d’un exemple à Pompéi, en ce que les personnages qui y figurent sont isolés les uns des autres, au moyen d ornements architectoniques qui les séparent.
11 me resterait maintenant à indiquer les autres monuments de l’art qui se rapportent au même sujet, ainsi que les témoignages de la littérature classique qui nous en ont transmis la notion. Mais c’est une tâche que j’ai déjà remplie, autant qu’il était en mon pouvoir, en publiant à plusieurs reprises, d’abord dans mes Monuments inédits 3 *, puis, dans les Annales de i Institut archéologie/ ue !l , trois bas-reliefs encore inédits de la fable d Achille a Scyros, avec un vase peint, où j’avais cru trouver ce sujet, et en accompagnant ces monuments de tous les éclaircissements qui me paraissaient propres à en établir l’intelligence. Je n aurais donc aujourd’hui aucune observation nouvelle à ajouter à mon précédent travail, surtout depuis qu’un savant et ingénieux antiquaire, M. Otto Jahn, s’est, occupé à son tour du sujet d Achille à Scyros5, pour y compléter, en même temps que pour y rectifier, tout ce qui laissait encore à désirer dans l’explication des monuments. Un seul de ces monuments, découvert postérieurement à tous ceux qui m’étaient connus, a pu être cité par M. Otto Jahn, à qui je n’avais pas laissé, comme il l’a cru6, le soin de faire mention du fragment de sarcophage
1 Mazois, Ruines de Pompéi, t. II, pl. xliii, p. 86.
2 Je ne connais pourtant cette peinture que par l’indication, malheureusement trop succincte, qui en est donnée par M. le D' Scliulz dans son Rapport, inséré au Ballet, archeol. i84i, p. 10G.
3 Achillèide, lro part. Su, p. 68-74. Voy. aussi les Addil. et correct, p. 4 1 6-4 17, où j’ai donné l’explication détaillée d’un bas-relief, de la collection Vescovali, que j’ai publié dans une des planches ajoutées postérieurement à cet ouvrage, pl. X B, n° 2, le même sarcophage, à ce que présume M. Otto Jahn, Archdol Beitriig. p. 35g, 1 5) , qui faisait partie des marbres de la villa Albani à l’époque où il fut publié par Winckelmann, A/onum. ined. n° 87, qui s’était trompé en le rapportant à la fable de Méléagre, Visconti, Mas. P. Clcm. t. V, p. 33, c); Welcker, Zeitschrift, etc. p. 427; voy. mon Achillèide, p. 7 1, 4). La conjec-
ture de M. Otto Jahn paraît bien vraisemblable. 11 est certain du moins que les deux bas-reliefs ont entre eux la plus grande analogie dans l’ensemble et dans les détails; et, ce qui est sûr, c’est qu’il n’est fait dans YIndicazione antig. délia villa Albani
(Borna, i8o3) aucune mention du monument publié par Winckelmann : d’où il semblerait résulter qu’il était sorti à cette époque de la villa Albani, comme tant d’autres qui sont aujourd'hui à
Paris, à Munich, et ailleurs, et par conséquent qu’il peut bien être celui qui s’est trouvé depuis chez M. Vescovali.
4 Annal, dell' Inslit. archeol. t. IV, tav. agg. D, E, p. 32 1-333. La figure de femme voilée de la tête aux pieds qui se montre sur ce sarcophage, un peu en arrière des filles de Lycomède, m’avait paru représenter l’âme de la défunte, d'après le motif que lame humaine est habituellement représentée sur les bas-reliefs des sarcophages et dans les peintures des tombeaux par une femme voilée. M. Otto Jahn a repoussé celte explication, Archâol. Beitriig. p. 355 , 9) , sans pouvoir contester la valeur des monuments que j’avais allégués à l’appui, et il s’est borné à dire que ce devait être la nourrice, dans la supposition que la pièce d'étoffe qui couvre ordinairement la tête de la nourrice avait été changée en ce long voile par la méprise du dessinateur. 11 est certain que , si la coiffure en question, dont j’ai, plus que personne, s’il m’est permis de le dire, cherché à établir le caractère et l’emploi, figure sur le bas-relief original , la figure doit être reconnue pour celle de la nourrice. Mais, si c’est réellement un voile qui enveloppe cette femme de la tête aux pieds, comme on le voit dans le dessin, je ne crois pas qu’il y ait d’autre explication possible que celle que j’ai proposée. C’est donc ici une question de fait, qui ne saurait être décidée que d'après l’examen le plus attentif du monument, qui ne m’a été connu cpie d’après deux dessins, à la vérité très-défectueux.
5 Arclmolog. Beitrâge (Berlin, 1847, 8), S xn, p. 352-378.
6 Ibid. p. 354 , 6).
ACHILLE V SCYROS. 2ÜI
du Masee Napoléon', puisque ce fragmenl est indiqué dans le nombre des bas-reliefs que je rapportais à la fable d 'Achille à Scyros1 2. Ce monument, acquis en dernier lieu à la science, est un bas-relief sculpté sur un petit coffre d'ivoire qui fut trouvé dans les fouilles de Xanien3, et qui paraît appartenir à l'époque de la décadence. Je n’aurais rien à ajouter à l’explication quen a donnée M. Urlichs, complétée, comme elle l’a été, par M. Otto Jahn4 5.
Mais il nest peut-etre pas inutile de revenir sur une classe de monuments où l’on a cru, avec plus ou moins de raison, trouver le sujet d 'Achille à Scyros, sans que , jusqu’ici, au jugement de M. Otto Jahn, le succès ait répondu à l’attente des antiquaires. Il s’agit des vases peints, sur lesquels il y a sans doute lieu de s’étonner, dans le grand nombre de monuments de ce genre acquis de nos jours à la science, où figurent tant de traits de la vie à Achille, que son aventure de Scyros ne se soit pas rencontrée plus souvent, du moins avec toute la certitude désirable. Il est constant, en effet, que la patère du musée de Naples , ou 1 on s était flatté de voir les filles de Lycoméde recevant les présents d’Ulysse, et Achille déguisé en femme avec m bouclier, peut fort bien représenter toute autre chose, malgré l’assentiment donné, il est vrai, avec une certaine réserve, à celte explication, par des antiquaires allemands6. Je n oserais non plus admettre, sans en avoir vu un dessin, l’explication que M. Minervini a donnée dun vase de Nola7, oii ce jeune et habile antiquaire a cru trouver Achille prenant conge de Déidamie; et je ne sais à quel litre on a cru reconnaître Achille caché parmi les filles de Lycoméde sur les fragments d’une coupe du cabinet de M. le duc de Luynes8, où il n y a rien, à mon avis, ni dans l’action des personnages, ni dans leur costume
et leurs attributs, qui se rapporte à ce sujet. Jusqu’ici, l’espèce d’arrêt prononcé par M. Otto Jahn , qui n’a fait pourtant aucune mention du vase signalé en dernier lieu, semblerait donc suffisamment justifiée. Mais peut-être faudrait-il faire une exception à cet arrêt en faveur d’un vase de la collection Durand9, qui paraît avoir échappé à la mémoire de M. Otto Jahn, et qui semble bien avoir rapport au sujet en question. Près d’Achille à demi agenouillé, qui vient de poser un casque sur sa tête, et qui a saisi une lance et un grand bouclier rond, se
montre debout Agyrtés, sonnant de la trompette; et, de l’autre côté du vase, qui est une amphore de Nola, une femme qui s’éloigne, en dirigeant son regard vers Achille et en étendant la main droite, semble bien ne pouvoir être que Déidamie.
Il ne me convient peut-être pas d’insister sur l’interprétation d’un autre vase peint que j'ai publié moi-même10, et dont j’ai expliqué l’une des deux scènes par Achille s’élançant tout armé du milieu de la famille désolée de Lycoméde, représentée par quatre de ses filles. M. Otto Jahn a rejeté cette explication, faute de trouver sur le vase en question aucune situation qui réponde à la découverte d’Achille; et, dans le doute où le laisse cette représentation, il préférerait plutôt y voir une de ces scènes de poursuite, dans lesquelles un jeune guerrier, s’élançant d’une embuscade au milieu de jeunes filles, se dispose à en saisir une. Mais le
1 Moiium. du Mus. Napol. t. II, pl. lx, p. 127.
2 Achillêidc, II, §11, p. 69, note.
3 Jahrbiich. des Rheinl. Vereins, V-VI, Taf. 7, 8.
" Archâol. Beilrâg. S xn, p. 36i-364.
5 Publiée par Millingen dans ses Peint, de Vases, pl. lvii, p. 82 .
0 Neapels ant. Bildwerke, t. I, p. 2 52.
7 Bullel. archeol. Napolet. t. I (Napoli, 1 843 , 4), p. 79-80.
* Publiée dans les Moiium. deÏÏ Instit. archeol. I. II, tav. xi. Voy. ce qui en est dit dans les Annal, t. VI, p. 296.
9 Descript. des antig. ducabin. Durand, n" 38o, p. 1 34 .
10 Monuments inédits, Orestéide, pl. LXXX, Additions, p. 4 1 7 B, 4 1 8 A.
docte antiquaire ne me semble pas avoir lait suffisamment attention à une circonstance importante: c’est que la scène dont il s’agit se lie nécessairement à celle qui suit dans le même rang de figures, et que cette seconde représentation a certainement pour sujet Achille, désolé de la mort de Patrocle, entre son vieux gouverneur Phœnix, et lliétis, suivie de deux de ses sœurs, portant ï armure divine. Dans un pareil état de choses, il me paraît sensible que l’autre scène doit aussi avoir rapport à Achille; et, cela pose, je ne vois pas pourquoi l’on ne reconnaîtrait pas Achille tout armé, s’élançant d un pas immense, immanis gradu1 , du milieu de ces quatre femmes éperdues; car j’ai prouvé que cette attitude si caractéristique, ce saut d Achille, ce saut pélcisgigue2 , ce saut thessalien3 * , était un trait particulier à Achille, dans la circonstance même dont nous nous occupons.
Il reste encore un de ces vases peints sur l’interprétation duquel les antiquaires n ont pu se mettre d’accord, et dont M. Otto Jahn s’est occupé en dernier lieu, en en publiant un dessin'1: c’est le vase de la collection étrusque5, où un antiquaire, qui s’étudie à chercher sur les vases peints des sujets et des personnages historiques qui n’v figurent certainement pas, a cru voir Sardanapale au milieu de ses femmes. Déjà, j’avais cru devoir m élever 6 contre cette dénomination de Sardanapale, d’un personnage assyrien si étranger à l’antiquité grecque, assignée à une figure de vase peint, qui ne présente rien que de grec dans tous les éléments de la composition; et, depuis encore, j’avais eu l’occasion de maintenir, contre le sentiment de M. Creuzer, l’opinion qu’on ne pouvait voir Sardanapale sur un monument delà céramographie grecque, dont la représentation ne remplit aucune des conditions du sujet'. Cest ce qu’a démontré M. Otto Jahn, dans l’examen critique auquel il s’est livré sur ce vase, et qui me dispense d’y revenir, si ce n’est pour opposer aux doutes que conserve encore le savant antiquaire, au sujet d 'Achille à Scyros, explication proposée par M. le duc de Luynes, quelques-uns des motifs qui m’avaient porté à l’adopter.
D’abord, il est certain que la figure placée en avant du roi assis, et tenant dans sa main une phiale, avec une outre qu’il porte sur la tête, est bien celle d’un jeune homme déguisé en femme; et, à ce trait, il semble qu’on ne puisse méconnaître Achille en présence du roi de Scyros. Les deux meubles, de forme différente, qui se voient aux mains de jeunes filles et qui excitent à un si haut degré leur intérêt, renferment probablement les présents qui viennent d’être apportés par les ambassadeurs grecs; et c’est ce qu’indique la poupe de vaisseau représentée à l’une des extrémités du vase, et non pas pour montrer, comme l’a pensé M. Otto Jahn8, que la scène se passe sur le rivage. C’est donc ici le moment qui précède l’arrivée d’Ulysse et de ses compagnons en la présence du héros déguisé; et, bien que cette circonstance n’ait pas l’importance et l’intérêt de la scène où Achille se découvre par l’effet du stratagème d’Ulysse, rien n’empêche quelle n’ait pu devenir le sujet d’une de ces compositions de vases peints, où nous avons tant d’exemples de traits accessoires représentés de préférence au motif principal.
1 Stat. Achilleid. Il, 209.
- Lycophron. v. 2 45 : UeXacrydv
3 Eurip. Androm. y. 1 1 3g : QeilakiKov ■an'iSnp.a,-, cf. Electr. 43g.
u Archiiol. Bcitriig. Taf. xi, p. 373, fT.
5 Catalog. ctrusq. n° i54, p. 97-98.
0 Journ. des Savants, septembre i837,p. 52 4-52 5.
1 Mémoire sur l'Hercule assyrien, etc. p. 257-8, 3). s Archâol. Beitrâg. Sxii, p. 377, 5 1 ) .