‹ Choix de peintures de PompéiChapitre 24 sur 27 · PLANCHE \XV · texte numérisé non relu

PLANCHE \XV

CASSANDRE ET PRJAM.

Hauteur, 1 m. i3 cent. — Largeur, o m. 81 cent.

La peinture que je présente ici appartenait à une maison qui fut fouiiiée dans le cours des années 1827 et 1 82 8 1 , et qui se trouve en tête de ia rue de Mercure, sur ia droite de cette rue, immédiatement après avoir passé l’arc qui en décore l’entrée2. Cette habitation avait cela de particulier que la partie la plus noble, celle qui doit avoir formé la demeure du propriétaire, et qui était décorée de peintures de sujet mythologique, entre lesquelles se distinguait la nôtre, communiquait, par un passage unique, avec une seconde partie qui avait son entrée principale sur la rue de Mercure, et une autre entrée sur la ruelle adjacente, et qui renfermait plusieurs pièces, destinées, les unes à l'usage de cabaret3, une

1 Voy. la Relaz. degl. scavi di Pompei da giugno 1827 fino ad

aprilc 1828, insérée à la fin du t. IV du Real Mus. Borbon.

1 Sir W. Gell a donné une courte indication de cette maison, accompagnée d’un plan, dans son Pompeiana, new sériés, t. I, p. 182, pi. lx, et il a dit aussi quelques mots des peintures

mythologiques qui la décoraient, sans faire pourtant mention de la nôtre, si ce n’est dans un autre endroit du même ouvrage, t. II , p. 157.

3 C est ce qui résultait du sujet des peintures exécutées dans cette partie de la maison, une desquelles est publiée par sir W. Gell, Pompeiana, new sériés, t. Il, p|. i.xxx, p. 1 55 -1 57.

TEMPS HÉROÏQUES, autre, à celui de lupanar; ce qui résultait de la nature des peintures qui en couvraient les murs. J’ai essayé, dans un de mes écrits, où j’ai donné une courte description de cette maison 1 , de rendre compte de cette particularité curieuse ; mais c est surtout de la peinture que je publie aujourd’hui, et dont je n’avais fait alors qu’une simple mention, que je dois occuper mes lecteurs.

Cette peinture, qui m’avait frappé d’abord par la rareté de son sujet et par le caractère de sa composition, et qui méritait certainement, sous ce double rapport, tout i intérêt des antiquaires napolitains, est pourtant restée, jusqua ce jour, à peu près inédite; car le dessin au simple trait réduit, qui en a été publié dans un recueil archéologique", ne peut en donner qu’une idée bien imparfaite. Javais cru, dans le premier moment , y reconnaître Hélénus, faisant à Énée, en présence du vieux Priam et du jeune Ascagne, la prédiction dont il est parlé dans Virgile4. Mais un examen plus approfondi du monument m’a convaincu que la prédiction, qui s’adresse à Priam lui-même, passe par la bouche de Cassandre; en sorte que c’est toujours une scène relative à la destinée de Troie, avec des acteurs appartenant à la famille de Priam , que je trouve ici représentée. C’est à la même opinion qu’est revenu, comme moi, M. Panofka, qui avait vu dabord, sur notre peinture, le vieil Anchise et le jeune Énée5 , deux personnages de la même famille; d’où il résulte toujours que, pour deux antiquaires qui considéraient séparément la même peinture, l’impression quelle produisait était celle d’un sujet tiré de l’histoire de cette grande famille de Troie.

Le premier objet qui fixe l'attention, dans notre peinture, est un personnage debout, vêtu d’une tunique longue à manches, par-dessus laquelle est passé un long manteau, qui est attaché sur l’épaule droite, et qui enveloppe foule la partie gauche du corps, en descendant jusqu’aux pieds. Ce costume ne saurait convenir qu’à une femme, et je n’en avais pas suffisamment tenu compte, en voyant dans ce personnage Hélénus. La forme de la tête, qui ne se distingue pas par la beauté, mais qui ne manque pas de caractère, avait contribué encore à ma méprise, que M. Welcker ne paraît pas éloigné d’avoir partagée0. Mais, quoique la beauté si renommée de Cassandre ne se retrouve pas dans cette figure, par la faute du peintre de Pompéi, c’est pourtant l’héroïne aimée d’Apollon7 et plus tard encore d’Agamemnon8, c’est la prêtresse inspirée, dont les oracles, malheureusement pour elle et pour son pays, ne trouvaient pas de croyance9, qu’il faut voir dans ce personnage, caractérisé d’ailleurs comme prophète de la manière la plus indubitable.

Cassandre est couronnée de laurier. De la main gauche, elle tient deux branches de laurier, l’arbre fatidique par excellence; et, à ce double signe, elle se reconnaît avec toute cerlilude

1 Lettre à M. de Salvandy (Paris, 1 84 1 , in-8°), p. a5-26. 7 Apollodor. III, xii, 5; Serv. ad Virg. Æn. n, 247.

5 Ed. Gerhard’s Archâolog. Zeitung, neue Folge, April 1 848, 8 Euripid. Troad.x. 2 55. Cf. ibid. v. 249; Horat. Od. 1. II, 4, 7.

Taf. xvi, p. 241-244. 0 C’est ce que déclare Cassandre elle-même, dans unfragment

3 Lettre à M. de Salvandy, p. 25. de YAlexandros d’Euripide qui nous a été conservé par Plutarque,

4 Virg. Æn. ni, 370, sq. Prœcept. reipubl. ger. S 28, p. 821, B, C; cf. Euripid. Fragm.

5 C’est ce qui résulte en effet delà description que donne, de Alexandr. n. xx, p. 634, ed. Wagner.; et le même aveu se recette peinture, sir W. Gell, d’après les idées de M. Panofka, trouve encore dans sa bouche, joint à celui de la ruse quelle

Pompeiana, new sériés, t. II, p. 1 67. avait opposée à l’amour d’Apollon, dans une scène de YAga-

6 Ballet, archeol. Napolet. t. I, p. 34- memnon d’Eschyle, v. i2o5-i2i3.

()um la prêtiesse d Apollon, le dieu de Delphes, à qui le laurier était consacré. Elle tient sa main droite ouverte, en faisant ainsi un geste qui accompagne la prédiction quelle vient de prononcer; son attitude se trouve donc parfaitement d’accord avec sa profession. Il en est de même des objets au milieu desquels elle est placée, et qui tous se rapportent à la même intention. La prêtresse est debout prés d’une table où c’était l’usage de déposer les divers objets du culte . Sur celte table, se voient en effet des branches de laurier, attachées avec des bandelettes, et, près du bord, une amphore, dont une des anses paraît brisée, sans que cette circonstance puisse tenir à quelque motif particulier, et dont on ne saurait dire si l’eau quelle contenait servait à la prophétie1 2 *, ou à toute autre fonction sacrée. Au pied de la table est un vase de la forme que les Grecs nommaient kados 3 et les Romains situla; c’était le vase en forme de seau qui s’employait habituellement dans la lustration, et qui se voit, sur beaucoup de vases peints4, porté à la main de génies mystiques , au moyen d’une anse mobile qui s’y adaptait.

De 1 autre côté de ta table, en avant de laquelle est placée Cassandre, on aperçoit une partie du sanctuaire domestique5 , où se passe la scène. C’est ce qu’indique la colonne, liée avec une bandelette, derrière laquelle se voit le simulacre du dieu, sans nul doute Apollon, qui s adorait dans ce sanctuaire. Le trépied, dressé sur une base, derrière la colonne, est effectivement, comme l’on sait, le meuble sacré d’Apollon, l’objet sur lequel s’accomplissait, à Delphes 6 et dans les autres sanctuaires d 'Apollon, la prédiction divine dont la pythie était l’organe; en sorte que tous les accessoires de noire peinture s’accordent parfaitement avec l’objet de la représentation.

En face de Cassandre, et conséquemment en dehors du lieu sacré où elle se tient se montrent plusieurs personnages réunis tous ensemble dans une intention commune : l’attention qu’ils prêtent aux paroles de la prophétesse. C'est d’abord un vieillard, à barbe et à

1 La table, rpA-neÇa, qui se plaçait dans le temple, près de

l’autel et de la statue du dieu, Pausan. V, xx, î ; VIII, xxx, 2;

IX, xl, 6, s'appelait proprement S-uwpds, d’après un motif ex-

pliqué par les grammairiens, Phavorin. v. Qvaplrtis' rponreÇo- (pv Aaf. Qvoopos yàp xvpla s TpdnreÇa, tsapà t 0 xà 3-inj xdw &eüv Séyeadau. La présence habituelle de ce meuble dans les temples explique les allusions, telles que celle-ci : opxos (xexaêù xoû eSovs k cri Tpjs rpairé&is, Dinarch. ado. Philocl. S 2 , et d’autres du même genre, qui se rencontrent chez les orateurs attiques, Demosth. F. L. S 2g3, et Mid. S 53; cf. Polyb. xxm, 3, 7; Athen. xv, 48. Voyez, sur ce point d’antiquité, Sturz, ad Pherecyd. Fragm. p. 84, ed. ait.; Osann, Syllog. inscript, p. 217, 26)-3o); K. Fr. Hermann, Lehrhuch d. gnttesdienstl. Alterthiim. S 17, 1 5) , P. 73.

1 Pausan. V, vii, 3; Jamblich. De myster. p. 74- L'antiquaire allemand infère de la présence de cette amphore et de celle du kados, que la prédiction qui s’accomplit ici avait lieu suivant le mode delphique, dont les Thriades, Qpleu , étaient les ministres, et qui employait les sorts, Archâol. Zeitnng, endr. cité, p. 2 43. Mais la kléromantie de Delphes se servait d’une phialc et non d’une amphore; c’est ce qui résulte du témoignage de Suidas : Èv g> yaiXxovs Tphrove ïSpvrat xtxi ïncspOsv <MAAH , ij vis pctvTtxàs

£Î?J tyÇevs, «• t. A. Cf. Schol. Pindar. ad Pyth. iv, 33 7; Eustath. ad lliad. vu, 191. La comparaison du mode de prédiction de notre peinture avec la pratique de Delphes est donc sans fondement, aussi bien que l’assimilation de Cassandre aux Thriades. Voy. du reste, sur le mythe de ces nymphes delphiques, Lobeck, De Tliriis Delphicis (Regiomont. 1820, 4), et Aglaopham. p. 81 4.

Schol. Euripid. ad Cyclop. v. 33; Hesych. v. TavXàs; Suid. r. KaSîaxoe- crhrv a e/s à xà iepà èrldeerav xcù xà Ayyeîa e/s & xàs tpi} <povs ë(pepor.

Les exemples en sont si nombreux, particulièrement sur les vases de fabrique apuhenne, que je me contenterai de citer ceux qu’en offrent les vases du musée de Naples, décrits dans les Neapels ant. Bildwerke, t. I, p. 267, 272, 275, 278, 296, 362, 392.

5 C’est effectivement l’image d’un lieu sacré, mais non d’un temple, qu’offrent tous les détails d'architecture de notre peinture.

0 Caylus, Recueil d’Antig. Il , 1 6 1 - 1 6 7 ; Spanheim, ad Callimach . Hymn. Delph. 90; K. Oit. Muller, De tripod. Delphic. dans YAmulthea, I, iig-i35, et III, 1 g-3 4 ; Passow, dans Y Archaol. und Kunst, I, 1 53, suiv.; Brôndsted, Voyag. et Recherch. I, 117, suiv.

cheveux blancs, qu’à son air vénérable et à son costume majestueux on ne risque rien de prendre pour Priam, le roi des Troyens. Il est assis sur un siège dont les pieds de derrière sont façonnés avec art1, et qui est pourvu, sur le devant, d’un marchepied : ce qui est toujours un signe de dignité. II est vêtu d’une longue tunique verte, dont les manches sont d’une couleur différente ; sorte de bizarrerie de costume dont les exemples ne sont pas rares dans les peintures de Pompéi 2 3 4, et qui dut tenir, dans le principe, à une mode asiatique. Il est enveloppé, par-dessus cette tunique, d’un long manteau, de couleur jaune, qui lui couvre l’épaule gauche et auquel il porte la main gauche. Enfin, le haut de sa tête est couvert d’une espèce de calotte hémisphérique, de laquelle pendent des bandelettes, et qui devait être une coiffure phrygienne, propre à Priam; car on la lui voit aussi sur un vase peint qui représente Priam aux pieds d'Achille.

Près de l’auguste chef des Troyens se montre un enfant debout, qui s appuie familièrement sur les genoux du vieux roi, en portant sa main droite à son visage, et en tournant la tête vers Cassandre, qu’il observe avec loute l’attention de son âge. Cet enfant est vêtu dune tunique jaune, à manches pareilles, et d’un manteau bleu, et il est coiffé d’une tiare phrygienne , de même couleur. La relation intime qui existe entre le vieillard et l’enfant, et qui s’exprime si bien dans la manière dont est conçu le groupe des deux figures, désigne naturellement cet enfant comme Astyanax, bien que son âge, à l’époque de la prise de Troie, où il figure parmi les scènes de deuil de cette grande catastrophe5, semble former une difficulté pour notre peinture, dont le sujet est antérieur au siège de Troie. Mais ces sortes d’anachronismes sont si familiers aux peintres de Pompéi, et ils ont en eux-mêmes si peu d’importance, qu’il n’y a pas lieu de s’y arrêter. Si l’on préférait cependant de voir ici Troïlus 6 , l’un des plus jeunes fils de Priam, et le sujet de beaucoup de représentations de l’art, je n’v verrais pas non plus de difficulté.

Derrière le siège de Priam se montre, sur des plans différents, un groupe de guerriers troyens, dont le premier s’annonce, par cette circonstance même qu’il est le plus près de Priam, pour un personnage héroïque. Il est vêtu d’un manteau rouge, doublé d’une étoffe bleue; il a la tête nue, et il tient de la main gauche son parazonium appuyé sur la table, avec un objet, dans sa main droite abaissée, qui ne peut guère être qu’un bouclier. A cette place, à

1 Je n’ai pu bien me rendre compte du motif de l’allusion que l’anliquaire allemand a cru trouver dans les pieds de lion de ce meuble, comme indiquant la captivité de Priam, Ed. Gerhard’s Archüol. Zeitung, April 1848, n. xvi, p. 2 43.

2 Je me borne à rappeler celui que nous offre la figure de Calchas, dans la peinture du sacrifice d’Iphigénie que j’ai publiée, Monuments inédits, Orestéide, pl. x\vn, p. 1 3 3 , suiv., et où j’ai signalé cette particularité du costume antique, alors nouvelle pour moi, p. 137, 4), mais connue depuis par d’autres exemples.

3 Ed. Gerhard, Auserles. Vasenbild. t. III, Taf. cxvn, p. 100.

4 Sur cet élément du costume phrygien, voy. les éclaircissements que j’ai donnés dans le Journ. des Savants, février i852 , p. 72-73, 2).

5 La mort d’Astyanna.', lancé du haut des murs de Troie par la main de Néoptolème, selon la tradition de Leschès, Pausan.

X, xxv, 2, est le sujet de plusieurs vases peints d’ancien style, dont un a été publié par M. Ed. Gerhard, Auserles. Vasenbild. t. III, Taf. ccxiv, p. 127. J’ai fait connaître moi-méme d’autres monuments, tels que la ciste Tonnley, où la mort d! Astyanax était représentée d’une manière différente, d’après d’autres traditions, Monum. inéd. Odysséide, pl. lviu, p. 334-337; mais je m'étais trompé dans l’explication des urnes étrusques, où j’avais cru trouver Astyanax entraîné an supplice, ibid. pl. lxvh, n. 1, 2, p. 328, et pl. lxvii A, 2 , p. 327. Je reconnais avec plaisir que la vraie interprétation de ces monuments est celle qu’en a donnée M. Otto Jahn, Telephos nnd Troilos (Kiel, i84i, 8), p. 3, suiv. pi. 1.

r> C’est l'idée de l’antiquaire allemand, Arcliciol. Zeitung, April 1 848, n. xvi, p. 243. Sur les monuments relatifs à Troïlus, voy. la dissertation de M. Otto Jahn, citée à la note précédente, p. 70,

ces armes, qui le montrent dans une relation si étroite et si familière avec Cassandre, on ne peut connaîtie qu Hector, le plus vaillant des héros troyens. Son regard, dirigé vers Cassandre, C^lie 3SSez ^ 'nlclt l Mur l'ù inspire sa prophétie. Il en est de même des autres assistants e cette scène solennelle. Ils témoignent tous la part qu’ils y prennent, par l’expression de leur figure et par le mouvement de leur tête, tournée vers Cassandre. Mais je ne voudrais pas attribuer des noms mythologiques, tels que ceux d Hélénus, d 'Énée et de Déiphobe' , à des personnages que rien ne caractérise, et qui n’apparaissent ici que sous des formes communes, comme des satellites du roi des Troyens. Je n’admets pas, d’ailleurs, qu’il faille toujours reconnaître, sur les peintures antiques comme sur les vases peints, des héros de la mythologie dans des personnages, souvent de l’ordre le plus vulgaire, auxquels l’artiste n’avait pu songer a donner des noms; et j’ai eu heu de m’expliquer récemment sur ce sujet, dans un travail critique1 2, ou je me suis associé aux vues d’un jeune et savant antiquaire, M. Otto Jahn3.

Je ne cherche pas davantage à découvrir quelle était la prédiction qui faisait le sujet de notre peinture. Toute conjecture de ce genre ne pourrait être qu'arbitraire, et ne servirait en rien à 1 intelligence du tableau. C’était certainement une de ces prophéties relatives à la destinée de Iroie, qui tenait ainsi attentifs les chefs de cet empire. Mais, entre toutes ces prophelies, également inspirées par le dieu et accueillies par l’incrédulité, quelle était précisément celle que le peintre avait en vue? C’est ce qu’il me paraît impossible et ce qu’il est aussi inutile de savoir. Je crois donc devoir m’épargner ici des frais d’imagination qui seraient, en pure perte.

Je servirai mieux la science en faisant connaître, à cette occasion, une autre peinture antique qui fut trouvée dans la même maison, et qui paraît bien aussi se rapporter à Cassandre. Restée inédite jusqu'à ce jour, elle n’est encore connue que par une description très-sommaire et très-inexacte, insérée dans un recueil archéologique3; en sorte qu’en publiant la peinture même, d’après le dessin que j’en reçus, au moment de la découverte, et qui forme le sujet de la vignette n° xv, et en en donnant une explication que je crois aussi satisfaisante que possible, je me Datte d’offrir un double motif d’intérêt à mes lecteurs.

Cassandre, vêtue d’une longue tunique d’un bleu clair, la tète mie, ceinte d’une bandelette, les cheveux tombant par tresses sur ses épaules, est assise sur une base de pierre carrée; dans la main gauche abaissée elle tient des rameaux de laurier, et, de la main droite quelle élève, elle tient sa couronne hiératique, formée de branches du même arbuste, dont elle vient de se dépouiller. L’expression de sa tête, dirigée vers le ciel, d’accord avec le mouvement de toute sa personne, indique bien quelle prend à témoin le dieu, qui a trahi sa cause et celle de son pays, du sort indigne qui l’attend. Ce dieu est Apollon, dont le simulacre se voit, en arrière de Cassandre, assis sur un haut piédestal, tenant de la main droite une tixje de laurier, avec son trépied placé devant lui. Derrière Cassandre est un homme d’un âge mûr, le front ceint de laurier, tenant de la main gauche une branche de laurier, la tête baissée vers Cassandre, avec un air d’intérêt qu’accompagne le geste de sa main droite ramenée sur la poitrine;

1 Archciol. Zeitung, endr. cité, p. 243. 3 Die Ficoron. Cista, p. 8-g; 12; 16-17, et a*ll.

3 Journ. des Savants, octobre i852, p. 655 et 658, et dé- 4 Dans l'Archiiol. Zeitung, April 1 848 , n. xvi, p. 244, où se

cembre, p. 781, 783, 784, 786 et 791. trouve cette indication, suivie d’une courte description.

TEMPS HÉROÏQUES, ce personnage, où l’on a vu contre toute vraisemblance le vieux Priam, est certainement le prêtre d'Apollon , qui s’associe à la triste situation de la noble vierge troyenne.

Jusqu’ici , tout s’explique sans peine dans notre peinture ; mais il reste un personnage sur lequel l’antiquaire allemand a gardé un silence prudent, et qui semble former toute la difficulté du sujet, tandis que c’est lui qui en révèle en effet le vrai motif. Ce personnage se tient debout devant Cassandre, vers laquelle il dirige son regard, en faisant de sa main droite un geste d’autorité; il est vêtu d’une tunique, serrée vers le milieu du corps par une ceinture, et d’un manteau attaché sur l’épaule droite. Il a le front ceint d’un diademe, et il porte aux pieds une chaussure particulière, qui semble destinée pour le voyage. La même intention résulte, à ne pouvoir s’y méprendre, de la présence du cheval, qui se montre tout harnaché derrière lui, et qui indique ainsi un départ prochain. Tout se réunit donc pour faire reconnaître dans ce personnage, empreint de tant de dignité dans toute sa personne, Agamemnon, le chef des Grecs, qui vient annoncer à Cassandre quelle lui a été livrée comme captive, et qu elle doit le suivre à Mycènes, où s’accomplira désormais sa destinée1; et c’est la nouvelle imprévue de cet indigne sort qui vient la frapper, en présence même de la statue A Apollon, qui motive à la fois l’action véhémente de la prêtresse et 1 intérêt touchant du prêtre. Le lieu où se passe cette scène pathétique est une vaste enceinte, qui laisse apercevoir les tentes de l’armée des Grecs, dressées contre des colonnes de bois et couronnées par des statues de la même matière; et cette indication du camp des Grecs devient un élément du sujet si propre et si caractéristique, qu’il y ajoute encore un nouveau motif de certitude et d’intérêt.

La destinée de Cassandre est trop connue par des témoignages antiques2, et cette histoire a déjà trop exercé le savoir des critiques modernes3, pour que j’aie besoin de m’y arrêter. Je remplirai mieux l’objet que je me suis proposé dans cette publication de peintures antiques, en faisant connaître ma pensée sur quelques monuments, qu’on a cru pouvoir rapporter à Cassandre, mais sur la véritable interprétation desquels les antiquaires ne sont pas encore d’accord.

De ce nombre, est un vase de Nola, que Münter admira comme un des plus beaux ornements de la collection Vivenzio, et dont il donna le premier connaissance au monde savant4. Il y vit sans difficulté Cassandre conduite par Mercure à Apollon, et cette explication, certainement ingénieuse, fut complétée par Boetliger5, en ce point que la scène représentée sur le vase se rapportait au don de prophétie accordé par Apollon, pour prix d’une faveur

1 C’est effectivement une chose notoire que Cassandre, pour laquelle Atjamemnon s’était épris (l’amour, Eurip. Twad. v. 2 55, fut livrée à ce roi par l’armée des Grecs, Id. ib. v. 254; cf. v. 294 : ÈÇaipeTÔr vw è'Xaéer kyapépvwv a.va&-, et c’est en vertu cle cette tradition, déjà connue d’Homère, Odyss. xi, 420-421, que Cassandre figure, auprès d’ Agamemnon revenu à Mychn.es, dans Y Agamemnon d’Eschyle, où le caractère moral de Cassandre est peint à si grands traits, et où l’idéal de ce personnage est tracé d’une manière qui dut servir de modèle aux artistes des âges suivants.

2 Apollodor. III, xii, 5); Hygin. Fab. xcm, cvm, cxvii,

cxxviii; Anticlid. inschol. ad Tliad. vu, 44, Pt Schol. Euripid. ad

Ilecub. v. 86; Tzelz. ad Lycophron. in Pivœm. p. 266, sq., et ad v. 35o, 353, 365-372, 1457; Serv. ad Virg. Æn. 11, 247; Mythogr. Vat. 1, 180 et 181 ; 11, 196; ni, 10, 6.

3 Méziriac, Comment, sur les Fpîtres d’Ovide, t. I, p. 43o-432; Heyne, ad Apollodor. 111, xii, 5; Pitturc d’Ercolano, I. II, p. 1 10, 29); mais surtout Boettiger, Ueber den Raub der Cassandra (Weimar, 1794, 4), p. 28, suiv. On ne lira pas non plus sans fruit le savant et curieux article de Cassandre, dans le Dictionnaire de Bayle, t. IV, p. 484-491, ed. Beuchol.

4 Nachricht. ans Neap. and Sicil. p. 61.

5 Ueber den Raub, etc. p. 3o, 8).

de ia jeune fille, qui lin fut refusée. Mais la manière dont cette circonstance est rapportée pai les auleius ne s accorde en aucune façon avec la représentation du vase. La présence de Mercure y serait tout à fait inexplicable; et l'on n’a pas fait non plus attention à ce que la prétendue Cassandre porte une longue lance, qui ne saurait convenir à la prêtresse à' Apollon, aux mains de laquelle l’antiquité n’avait connu que la clef Au temple, dont elle avait la garde-, ou, du moins, le sceptre hiératique1 2 3. Les difficultés de cette explication devaient p°it< i les antiquaires à en proposer une meilleure, et l’on a cherché successivement à appliquer à ce vase les noms mythologiques de Marpcsm, de Manlô, de Cyrene, toutes maîtresses A Apollon, qui offrent chacune un motif plus ou moins plausible, mais non pas encore tout à fait satisfaisant, de lavis de l’antiquaire napolitain, qui, en publiant ce vase, maintenant placé au musée des Studj\ essaya à son tour d’en rendre compte à sa manière. Cette nouvelle tentative ne paraît pas avoir été plus heureuse que les autres; et j’en dirai autant de celle de M. Ed. Gerhard, qui, après avoir, en dernier lieu, rappelé toutes ces explications diverses, a fini par voir, sur le vase qui nous occupe, une de ces réunions de divinités appartenant aux cultes attique et delphique, sans objet déterminé, qui se composerait ici d 'Apollon, de Minerve et de Mercure 5. Mais une représentation telle que celle-ci, exécutée avec tant de soin et empreinte de tant de caractère et d’expression, ne saurait avoir été, dans ia pensée de j artiste, laissée dans une pareille généralité et dans un pareil vague. C’est certainement une action particulière, avec les personnages qui y convenaient, que l’auteur de ce beau vase a voulu représenter. Ce point établi, il est évident que la femme qui porte une longue lance, avec un air si majestueux et si grave, ne peut être que Minerve; le personnage de Mercure n’est pas moins impossible à méconnaître; en sorte qu’il ne reste plus à déterminer que celui qui a été pris généralement, mais sans raison suffisante, pour Apollon. La manière dont ce personnage est assis sur un amas de rochers, est une circonstance qui ne saurait s’accorder avec l’idée d'Apollon, dans une réunion de dieux; et ce qui n’y est pas moins contraire, c’est l’attitude familière de ce personnage, qui tient son genou gauche élevé avec le coude qui s’y appuie, en soutenant son menton sur sa main gauche. A de pareils signes, je ne puis reconnaître que Paris, devant qui se présente Minerve, conduite par Mercure, pour obtenir la préférence sur ses rivales. La couronne de laurier qu’il porte sur la tête, le laurier qui croît près de lui, et la lyre qu’il tient de la main droite, sont des attributs d'Apollon, que l’artiste a bien pu donner à Pâris, dans une circonstance telle que celle-là, et qui ne sont pas sans exemple sur les monuments6; et je trouve toutes les conditions de la probabilité dans cette explication, déjà proposée par M. Otto Jahn7, et dans laquelle je suis heureux de me rencontrer avec cet ingénieux et habile antiquaire.

Un autre monument, qui n’a pas donné lieu à moins d’incertitudes et de difficultés, c’est la belle peinture d'Herculanum, qui représente Apollon debout, appuyé contre une colonne, en face d’une jeune fille, assise sur un siège de pierre, et tenant à la main un rameau de lau-

1 Schol. Lycophron. ad v. 353 et îtiS’j, et al.

2 Euripid. Troad. v. 267 et 3ag. Voy. Winckelmann, Monnm. ined. part. I, p. 4o.

3 Æschyl. Agamemn. v. 1 266.

4 De Jorio, R. Mus. Borbon. t. 11, tav. xxix.

5 Archâol. Zeitung, mai i845, n. xxix, p. 67-69.

0 Ed. Gerhard, Antih. Bildwerhe, Taf. xxxn, xxxm. 7 Bnllet. dell’ Instit. archeol. 1842, p. 25.

296 TEMPS HÉROÏQl ES.

rier 1 . A ce symbole, qui semblait caractériser une suppliante, et à l’expression de la tête, baissée vers la terre, expression qui n’est pourtant pas celle de l’affliction, mais bien plutôt celle d’une joie modeste, ainsi que les académiciens d 'Herculanum en ont lait la remarque, on crut d’abord reconnaître Polyxene ou Iphigénie; on pensa même à Harmonie ou à Eriphyle , à cause du collier, qui pend de la nuque jusque sur la poitrine, et qui nest qu un bijou, ordinaire parure d’une jeune fille ; et l’on finit par trouver plus de probabilité à Cassandre, recevant d Apollon le don de prophétie, sous une condition quelle est décidée à ne pas remplir. Cette dernière explication, qui avait pour elle tous les caractères de la vraisemblance, n’a cependant pas satisfait l’antiquaire napolitain, qui, en reproduisant récemment cette charmante peinture2, n’a pas cru pouvoir décider quelle était la femme qui en est le sujet, ni même si la divinité qui s’y voit représentée était Apollon ou Diane, doute déjà exprimé par les académiciens d Herculanum. D'autres antiquaires ont proposé, en dernier lieu, Mantô, la captive thébaine, et l'un des objets des nombreux amours Sl Apollon*. Mais, à mon avis, il est peu conforme aux règles de la critique de prêter aux peintres de la dernière époque de l’antiquité, tels que ceux d' Herculanum et de Pompéi, la pensée de mythes recherchés, qui n’étaient point entrés dans le domaine commun de limitation; et, lorsque tous les éléments de la représentation conviennent à Cassandre, il est trop hasardeux de penser à Mantô, personnage mythologique, qui peut bien avoir trouvé sa place sur des vases peints, mais qui n’a pas du figurer sur des peintures d Herculanum ou de Pompéi. C’est, d’ailleurs, une chose sensible pour tout le monde, que la facilité avec laquelle notre peinture s’explique dans l’hypothèse de Cassandre. La jeune prêtresse d Apollon tient le rameau de laurier, qui était l’attribut de son sacerdoce, et elle est couronnée de laurier, à ce titre même, précisément comme la représente Eschyle4. Sa tête, modestement inclinée devant le dieu, et l’expression de sa physionomie trahissent la joie secrète et maligne quelle éprouve d'obtenir, de la passion du dieu quelle ne veut pas satisfaire, ce don de prophétie quelle désire si ardemment. Tout s’accorde donc, dans cette charmante figure, avec l’idée de Cassandre ; et il n'est pas besoin de songer au siège thébain de Mantô, pour rendre compte du siège de pierre sur lequel elle est assise.

Les deux monuments que je viens d’examiner sont les seuls qu’on ait pu essayer de rapporter au trait de l’amour d'Apollon pour Cassandre, comme les deux peintures de Pompéi que j’ai décrites sont les seules qui la représentent dans son rôle de prophétesse. Mais la circonstance qui la recommanda principalement aux compositions de l’art, fut l’attentat commis sur sa personne par Ajax Locrien, sans doute à cause du motif favorable qu'il offrait à l’imitation, dans ce groupe d’un guerrier arrachant du sanctuaire de Mineixe la vierge timide qui y avait cherché un refuge. Cet attentat, sans doute déjà connu d’Homère, bien que la mention expresse ne s’en trouve ni dans l’un, ni dans l’autre de ses poèmes5, exerça

1 Pitture <t Ercolano , t. 11, tav. xvn.

2 Quaranta, fi. Mus. Borbon. t. VII, lav. xix.

3 Kunstblatt, 1826, n. 97.

Æschyl. Agamemn. v. 1 9.65-6, ed. Schutz. :

T / Sni’ éfiaSttis xcnayCkon’ êyeo idée,

Koi trxijirlpa, xa) MANTEÏA urep) Sdpy 2TÉ<DH ;

5 Hermann a rapporté, dans sa Mythologie des Homcr, deux passages, J7iW. xiii, 365, et Odyss. xi, 4 2 1, où il est question de Cassandre, sans la moindre allusion à l’attentat d’ Ajax, et il en a oublié un troisième, Iliad. xx, 69g, auquel s’applique la môme observation. Boettiger en a déjà fait la remarque, Ueberden Raub, etc. p. 33, i/|). L’auteur de 1 Iliade ne nomme deux fois Cassandre,

de bonne heure, en tout cas, ie talent des poêles cycliques', ü entra de bonne heure aussi dans te domaine de l’imitation, puisque nous voyons qu’il figurait déjà sur le coffre de Cypsehis2; et sans doute qu il s’y maintint toujours avec éclat, puisque Panænus, le parent, l’élève

k collaborateur de Phidias, avait compris le sujet de Cassandre outragée par Ajax au nombre des peintures dont il avait orné trois des côtés de la barrière qui entourait le trône de Jupiter, a Olympie3. Ce sujet était probablement conçu d'après ie modèle consacré sur le coffre de Cypsélus, mais avec tout le progrès de l’art accompli depuis cette époque, et dans la forme tpie nous voyons suivie sur la plupart des monuments de la céramographie grecque, et meme sur des bas-reliefs d’époque romaine et sur des pierres gravées, celle d’une jeune fille, tantôt vêtue, quelquefois demi-nue, ou même entièrement me, violemment arrachée daupres du simulacre de Minerve par un jeune héros, qui l’entraîne ie plus souvent par les cheveux. Telle est, en effet, la représentation que nous offrent plusieurs vases peints, de beau style, depuis longtemps connus4, qui se sont encore accrus, dans les derniers temps, de monuments nouveaux, du même genre5; sans parler des bas-reliefs, tels que celui du palais Borghèse, récemment publié aussi", et des pierres gravées7, qui nous ont offert la même image, certainement dérivée de quelque original célèbre, qui peut fort bien avoir été la peinture de Panænus.

Mais ce motif, qui se prêtait si heureusement aux combinaisons de fart, et qui, à ce titre, paraît avoir obtenu tant de faveur clans l’antiquité, offrait aussi, par l’image même de

qu’à cause de sa beauté, et celui de ï Odyssée n’en parle qu’à l’occasion de sa mort, qui eut lieu de la main de Clytemnestre, à côté d’Agamemnon.

1 Arctin. in Procl. Chrestomath. p. 584, ed. Didot; Quint. Smyrn. XIII, 4a5, sq. Cf. Tychsen, Prolegom. p. lxvii.

2 Pausan. V, xix , i .

3 Idem, V, xi, 2. Je remarque que Boetliger, qui a recherché avec tant de soin les monuments antiques qui durent représenter Cassandre et qui sont connus par l’histoire de l’art, n’a pourtant pas fait mention de. cette peinture de Panænus, qui fut, à tous égards, une des plus importantes, et sans doute celle qui exerça le plus d’influence sur les compositions des âges suivants.

4 Tel est, en premier lieu, le vase publié par Passeri, Piclur. Elruse. in vase. t. III, tab. ccxiv, reproduit dans le X’ecueil d’Hamillon, t. IIJ, pl. lvii. Je citerai ensuite, d’après l’ordre des temps, le célèbre vase Vivenzio, Millin, Peint, de vases, t. 1, pl. xxv; Schorn, Homer nach Antiken, IX, v; puis le vase de la collection Lamberg, I. II, pl. xxiv. Mais je signalerai particulièrement, à cause du mérite du travail critique qui en accompagne la gravure, le vase de la bibliothèque grand-ducale de Weimar, publié par Boetliger, U cher den Raub der Kassandra (Weimar, 1794. in-4“), p- 1-90, Taf. i-m.

5 Je puis citer les deux vases, l’un de la collection Durand, l’autre de celle de M. le duc de Blacas, que j’ai publiés dans mes Monuments inédits, Odysséide, pl. lx, p. 3a 1-323, et pl. lxvi, p. 4o5, suiv. Je dois y ajouter les quatre vases, dont trois sont de fabrique ancienne, qui sont décrits dans le Cabinet Durand, n°’ 4071 4o8, 409 et 4io, et y joindre encore ceux qu’a fait connaître M. Éd. Gerhard, Etrusk. und Kampan. Fax. xxii ; AuscrJcs. Vasenbild. III, ccxxvm. Voy. dans ce dernier ou-

vrage, l’indication donnée, p. i/t7, 48), de neuf vases archaïques du même sujet. On a cru pouvoir y rapporter aussi le miroir étrusque que j’avais publié, Monum. inèd. Odysséide, pl. xx, 3; et c'est K. Ott. Müller qui s’est rendu l’interprète de cette opinion, Handbach der Archaologie, S 4i5, 1. M. Éd. Gerhard a publié récemment un vase de sa collection, d’ancienne fabrique, qui représente le mythe de Cassandre d’une façon toute particulière, et il s’est livré, à celte occasion, à un examen critique des monuments céramographiques relatifs à ce mythe, qui se recommande à l’attention des antiquaires, Archiiol. Zeitnng, nette Folge, n. xiv, Taf. xm, xiv, xv, p. 209-2 1 7, bien que, pour mon compte, je n’en admette pas tous les résultats.

0 Nibby, Monum. scelt. dell. Vill. Borghese (Roma, i832,in-8°), p. 61, tav. xvi ; Éd. Gerhard, Anlik. Bildwerke, Taf. xxxvu, 1.

7 Winckelmann, Pierres de Stosch, p. 93, n0* 333-337; Mus. Florent, t. II, tab. xxxi, 3; Visconti, Oper. var. I. II, p. 282, n. 383-385; Catalog, de la Turbie, n. 37, p. 4. Je ne mentionne la pierre gravée publiée par Caylus, Recueil I, pl. lvi, 2, et les autres, à peu près pareilles, où il voyait un bacchanl, tenant dans ses mains une petite statue de Minerve et poursuivi par un soldat, p. 1 5 2 - 1 53, je ne la mentionne, dis-je, que pour avertir que cette pierre, certainement mal représentée dans la gravure de Caylus, ne peut se rapporter, aussi bien que celle du recueil de Gravelle, part. II, pl. lviii, qu’au sujet de Cassandre et d 'Ajax; mais je crois devoir rappeler, à cette occasion, le fragment de bas-relief en terre cuite, et non en marbre, publié par Winckelmann, qui le possédait, Monum. ined. n. i4i, et maintenant placé dans notre musée du Louvre; voy. les Monum. du Musée, t. II, pl. lxiii, et je citerai enfin la belle pierre gravée du Museo Worsleiano, tav. xxiv, 3, p. 111, ed. Milan.

cette violence exercée sur une suppliante et sur une prêtresse, un inconvénient non moins sensible pour la Grèce civilisée; et l’on doit croire que la chaste réserve d Homère avait trouvé plus d’un imitateur parmi les grands artistes. Nous en avons la preuve par ce que nous connaissons des peintures de Polygnote au Pœcile d’ Athènes et au Lesché de Delphes. La première de ces peintures avait pour sujet l’assemblée des rois grecs, vainqueurs de 'Iroie, délibérant sur l’attentat commis par Ajax sur Cassandre 1 . Ajax faisait partie de cette réunion, sans doute dans l’attitude d’un accusé qui se défend, et Cassandre y figurait parmi les femmes troyennes captives, de manière à atténuer tout ce que l’acte d Ajax avait d odieux et la situation de Cassandre de pénible; mais, du reste, sans que nous sachions de quelle manière était conçue cette vaste composition, qui se distinguait sans doute au plus haut, degré par les qualités du style et de l’expression. La même pudeur de l’art se retrouve dans la mention que nous possédons du personnage de Cassandre, au Lesché de Delphes 2. Près d Ajax, debout à V autel et prononçant un serment, le peintre avait représenté Cassandre assise par terre, ayant entre les mains le simulacre de Minerve, qu’il semblait quelle eût elle-même arraché de sa base, dans l’acte de violence dont elle avait été la victime; en sorte que ce que cet acte même avait d’odieux était montré d'une manière indirecte, qui rendait plus sensible l’intérêt attaché à la situation de Cassandre. Ces deux peintures de Polygnote, où le personnage de Cassandre offrait sans doute tout ce que le sentiment le plus profond de l’expression peut ajouter de beauté morale à l’effet de la beauté physique, avaient dû constituer, chez les Grecs, une de ces traditions de l’art qui produisirent de nombreux et excellents ouvrages; et l’on est libre de comprendre parmi ces grands travaux de la peinture grecque, exécutés sous l’influence des modèles créés par Polygnote, la Cassandre de Théodore3, dont Pline, qui la cite au nombre des plus belles peintures grecques apportées à Rome, nous laisse ignorer le motif, mais qui était, en tout cas, une figure isolée, conséquemment représentée dans une tout autre situation que celle de la violence qui lait le sujet du groupe ; peut-être dans l’attitude où nous l’a montrée notre peinture de Pompéi, en présence d 'Agamemnon, qui lui annonce l’esclavage auquel elle est condamnée.

Le personnage de Cassandre dut figurer, mais non pas comme personnage principal, dans beaucoup de représentations de l’art antique, qui avaient pour sujets, soit des circonstances du grand drame de Troie, soit des événements de l’époque des retours. C’est ainsi (pie nous voyons Cassandre intervenir dans les compositions qui ont rapport à la reconnaissance de Paris , sujet de tant de bas-reliefs étrusques, dont je puis dire que j’ai contribué, pour ma faible part, à fixer l’interprétation4. Cassandre, qui avait accompagné Agamemnon à son retour à Mycenes, en qualité d’esclave attachée à sa couche, dut aussi avoir sa place dans les repré-

1 Pausan. 1, xv, 3. Je crois devoir relever la singulière mé-

prise commise par Boelliger, UeberdenRaub, etc. p. 4 2, en sup-

posant que le groupe d' Ajax outrageant Cassandre laisait partie de cette peinture de Polygnote : auf welchem auch hier diese Grappe angebracht war, et je la relève, parce quelle a été partagée par Visconti, Mas. Worsleiano, p. 1 1 1, 2), et par plus d’un cri-

tique; mais j’ajoute avec plaisir que, plus tard, éclairé par ses éludes sur la peinture grecque, Boettiger avait reconnu que la scène qui formait le sujet du tableau de Polygnote, était celle

qui suivait l’acte de violence commis sur Cassandre, Archâol. der Malerei, p. 2 85.

2 Pausan. X, xxvi, 1 .

3 Plin. XXXV, 11, 4 o.

4 Voy. mes Monuments inédits, Odysséide, pl. i.t, p. 2 55-9; voy. surtout, p. 2 58, 1). Cette interprétation a été admise par K. Ott. Muller, qui n’a cité, du reste, en fait de monuments relatifs à Cassandre, que ceux qui représentent l’attentat commis sur elle par Ajax, Handbuch der Archâol. § 4i5, 1, p. 708, 3e édit.

sentaüons de la mort d’Agamemnon, puisqu’elle périt elle-même, enveloppée dans celte grande catasli ’ophe, et je ci ois, en effet, avoir reconnu le personnage de Cassandre sur plus d’un des bas-reliefs romains qui représentent ce sujet1. Sur une pierre gravée, qu’a fait connaître Winckelmann2, la femme échevelée qui se montre au-dessus des créneaux de la ville de Troie, ou le cheval de bois est déjà introduit, cette femme est certainement Cassandre, qui dénonce a ses compatriotes abusés le fatal stratagème, mais dont les paroles se perdent dans l’incrédulité qui accueillait toutes ses prédictions; et il ne serait peut-être pas impossible de reconnaître encore la figure de Cassandre dans d’autres traits de son histoire, sur des monuments du meme genre, tels que les pierres gravées, où se voit une femme assise, la tète baissée, devant un trépied3 *, bien que cette représentation puisse convenir à la pythie de Delphes \

Mais il est une de ces représentations, que je crois pouvoir rapporter à Cassandre, dans 1 une des circonstances les plus rares et les plus curieuses de son histoire, celle oii elle prononce une de ces prédictions si justes et malheureusement si vaines. Le monument que j’ai en vue est un vase peint, de la fabrique de Nola et de la collection de Lamberg5 6, dont la représentation se compose de deux figures, un roi assis sur un siège pliant, ochladias, et tenant le sceptre de la main gauche, et une femme debout, qui fait, de sa main droite levee, un geste significatif. Le motif qui réunit ces deux personnages pourrait donner heu a beaucoup d incertitude, sans un objet très-caractéristique qui fournil l’explication du sujet; cest une petite statue de Minerve debout et armée, dans l’attitude de vibrer la lance, qui est placée sur les genoux du roi. Cette statuette offre absolument la forme du Palladium, tel quon le voit figuré sur la plupart des vases peints qui ont rapport à 1 attentat commis sur Cassandre; en sorte qu’on ne puisse douter que ce ne soit le même simulacre qui se trouve ici représenté. On ne saurait penser à la naissance de Minerve °, sujet de nombreux vases peints7, où la vierge armée, sortie du cerveau de Jupiter, se voit quelquefois sur les genousc du dieu8, attendu que cette scène hiératique a toujours pour témoins les divers personnages d’ordre divin qui doivent y intervenir, et qui manquent absolument dans celle-ci. Cette supposition écartée, il ne reste qu'une hypothèse naturelle et plausible, celle que le roi assis de notre vase est Priant, tenant sur ses genoux le Palladium, et que la femme debout devant lui, dont le geste indique qu’elle prononce une prédiction, est Cassandre, révélant au monarque troyen la volonté divine qui attache à ce simulacre la destinée de son pays. Si l’on admet cette interprétation, qui me paraît très-vraisemblable, on acquerra un

1 Voy. encore mes Momim. ined. Orestèide, pl. xliit, i, p. t 4 9- vase, en l’interprétanl de celte manière, Handbnrh der ArcMolo-

i5o. gie, S 371, 2, p. 670, 3' édit.

2 Winckelmann, Monum. ined. n. 1 4o ; Millin, Gâter, mythol. 7 Ed. Gerhard, Auserles. Vasenbild. t. T, Taf. i-iv, p. 3-ao; pl. clxvii, n. 606. C’est une pâte de verre antique qui, de la Micali, Stor. d. anl.popol. ital. I. III, tav. lxxix; lxxx, 2; Monum. collection Dehn, avait passé à ses héritiers Dolce, Visconti, Oper. dell' Instit. archeol. t. III, tav. xuv, xi.v; Elit. de mnnnm. c.èramovar. t. II, p. 181. Cassandre, révélant en vain à ses compatriotes graplt. t. I, pl. uv-lxvi.

le stratagème du cheval de bois, est le sujet d’un des bas-reliefs de K Micali, Sloria, etc. t. III, tav. lxxx, 1. Je remarque, à cette

la Table iliague, n. 99. Voy. Boettiger, Ueber den Raub, etc. p. 4j)- occasion, que, sur un vase de Capoue récemment découvert, dont

3 Winckelmann, Pierres de Slosch, class. 11, n. 1174. M. Minervini a donné une docte et ingénieuse explication, la

1 Éd. Gerhard, Archiiol. Zeilnng, mai 1 845 , n. xxix, p. 69, naissance de Diane est représentée d’une manière analogue, c’esl-

2.3). à-dire par une petite figure de Diane nue, portant un flambeau

5 Vases de Lamberg, t. I, pl. lxxxiii, p. 88. de chaque main, debout sur les genoux de Jupiter; voy. les

6 C’est pourtant l’idée qu’a eue K. Ott. Millier, qui cite ce Monum. ined. di Barone. tav. 1, p. i-5.

monument des plus curieux et des plus neufs, par l’objet même de sa représentation et par tous les détails de sa composition, entre tous ceux qui appartiennent à la famille de Priant et qui sont encore si rares.

Nous savons par Pausanias1 qu’il existait à Amycles, en Laconie, un temple de C assandre, renfermant sa statue; mais l’écrivain nous laisse ignorer dans quelle attitude cette statue était composée, et à quelle circonstance de la vie de la fille dePriam ou de 1 esclave dAgamemnon elle répondait. Nous sommes dans la même ignorance au sujet d’une autre statue de Cassandre, qui se trouvait dans son temple, kLeuctres2. Mais l’intérêt qui s’attachait, parmi les habitants de la Laconie, à la mémoire de Cassandre, se liait au souvenir d’Agamemnon; et il semble résulter de là que ces monuments de Cassandre avaient rapport à sa fin tragique, qui pouvait fournir en effet le motif d’une belle statue.

1 Pausan. III, xix, 5. — 3 Idem, ibid. xxvi, 3.

Page 1