‹ Choix de peintures de PompéiChapitre 25 sur 27 · PLANCHE XXVI · texte numérisé non relu

PLANCHE XXVI

Hauteur, i mètre, i3 cent. — Largeur, o"’,97 cent.

La peinture qui fait le sujet de cette planche fut trouvée dans une maison fouillée dans le cours des années 1828 et 1829,6! nommée d abord la maison du Questeur, mais aujourd’hui connue généralement sous le nom de maison des Dioscures. Elle décorait une des parois d’un atrium corinthien, qui paraît avoir formé la partie la plus noble de cette habitation, l'une des plus considérables et des plus riches en peintures de toute sorte qui aient été encore découvertes à Pompéi'. Sa conservation ne laissait presque rien à désirer; mais son exécution restait beaucoup au-dessous de son modèle; c’est ce que prouvait la comparaison de celte peinture avec deux autres du même sujet trouvées, l’une à Herculamm1 2, l’autre à Pompéi même3, qui reproduisaient exactement la même composition dans tous ses détails, jusque-là que la disposition des plis dans la draperie et le coloris des vêtements étaient absolument pareils, mais qui offraient un mérite d’exécution bien supérieur. Cette considération 11e m’a cependant pas empêché de reproduire la peinture la mieux conservée des trois, comme étant celle qui peut donner l’idée la plus complète de la composition originale.

Ce modèle, qui dériva probablement, comme j’essayerai de le démontrer plus bas, d’une

1 Vov. la Relazione cle’ scavi di Pompéi da aprile 1828 jino a maygio 1829, insérée à la fin du I. V du Real Mus. Borbonico, p. 20.

2 Publiée dans les Pitture d' Ercolano , t. IV, tav. vu, p. 33-37-

3 II en est lait mention dans la Relaz. d. scavi di Pompéi da

giuyn. 182 7 Jino ad aprile 1828, insérée à la fin du t. IV du R. Mus. Borbon. p. 3 , et elle est rappelée dans l’explication de la peinture du même sujet, qui est publiée, R. Mus. Borbon. t. V, tav. xxxii, p. 2, et qui est la nôtre. C’est la peinture que j’ai citée dans ma Lettre à M. de SalvandY, p. 2 5.

composition en ronde bosse, doit avoir été, en tout cas, un ouvrage dun ordre excellent et d’une grande célébrité, pour avoir été ainsi reproduit dans la décoration des maisons de Pornpéi et d ' Herculanum , et, sans doute, encore d’ailleurs. Mais cest vainement que nous chercherions aujourd’hui à découvrir le nom du maître grec auquel appartient 1 invention de la peinture originale. On a cru1 que ce maître pouvait être Nicias, peintre célèbre de la période alexandrine2, parce que Pline cite de lui3 des peintures de grande proportion, grandes picturas, parmi lesquelles se trouvait une Andromède. Mais cette héroïne, aussi bien qu Io et Calypso, nommées par Pline, figurait seule dans le tableau dont elle était 1 objet. C était une de ces figures du grand style, représentées isolément comme 1 Hélène de Zeuxis, comme la Vénus anadyomene d’Apelle, comme l’ Ialysus de Protogène, comme la Medée et 1 Ajax de Timomaque, sur lesquelles les grands peintres de la Grèce aimaient a epuiser toute la science de leur dessin, toute la force de leur expression, tout le charme de leur exécution. Persée ne se montrait pas ici près d 'Andromède, puisque Pline n’en parle pas. Ce n était donc pas Andromède délivrée par Persée qui faisait le sujet du tableau de Nicias, mais Andromède attachée au rocher et destinée à, devenir la pâture du monstre marin, motif si favorable , comme on le voit, dans les idées de la peinture grecque, pour montrer toutes les ressources de cet art; et Ion peut se représenter l’héroïne nue ou demi-vêtue, debout contre le rocher auquel elle était attachée, et les deux bras étendus, à peu près comme on voit 1 Hésione, dans une situation toute semblable, sur un paysage d 'Herculanum11, et dans un bas-reliel inédit du musée de Turin5.

On doit croire, d’ailleurs, qu’un sujet si propre à faire briller le talent des artistes avait été traité dans de nombreuses peintures. On en a un exemple dans celle que décrit Achille Tatius6, d’après un tableau consacré dans un temple de Pélusium, et qui, sauf un petit nombre de traits qui appartiennent à l’imagination de l’écrivain , nous représente bien certai-

' J’ai en vue ici M. K. Fr. Hermann , auteur d’une Dissertation intitulée : Perseus and Anclromeda (Gôtlingen, 1 85 1 , 4") ; voy. p. 6.

9 Nicias était contemporain de Ptolémée Ier, d’après l’accord des témoignages rassemblés par M. Sillig, Catalog. v et. artif. v. Nicias, p. 295-297.

3 Plin. XXXV, 11, 4 o : « Fecit et grandes picturas, in quibus sunt Calypso et Io et Andromeda. »

4 Cette peinture est publiée dans les Pitture d’Ercolano, t. IV, tav. lxi, p. 3o7-3o8, et les interprètes y ont vu Andromède, attachée au rocher, avec Persée combattant le monstre. Cette explication semble avoir été généralement admise; elle est suivie par M. Welcker, Griech. Tragœd. p. 666, 34), et, en dernier lieu, par M. K. Fr. Hermann, Perseus und Andromeda, p. 4, 4)- Cependant il est certain que le héros qui combat le monstre est armé d’une massue, et non de la harpe; d’où il suit que c’est Hercule et non pas Persée. Les académiciens à' Herculanum ont vu au bras gauche de ce héros les vestiges du bouclier qu’il portait à ce bras; et, s’il en est ainsi, c’est encore une circonstance qui ne peut, convenir qu’à Hercule; car Persée eût été représenté avec la tête de Méduse qu’il portait à son bras gauche, et non avec un bouclier. Enfin, cette peinture fut trouvée dans les fouilles de Civita, avec celle qui suit, t. IV, tav. lxii, p. 3 1 1-3 1 2 , et qui représente

bien certainement Hésione délivrée par Hercule, qui se montre encore ici avec la massue; d’où il suit que l’autre peinture, qui accompagnait celle-là, se rapporte aussi à Hésione. 11 y a peut-être lieu d’être surpris que ces observations, si faciles à faire et à vérifier, aient échappé jusqu’ici aux antiquaires. La manière dont un écrivain ancien dépeint Andromède : « Manihus ejus extensis, guemadmodum celo opposita est, » Schol. Germanie, ad y. 199; cf. Ovid. Melam. iv, 671 : » Ad duras religatam brachia cautes, » convient aussi bien à Hésione qu’à Andromède.

5 Ce bas-relief décore un des côtés d’un cippe sépulcral, dont j’ai déjà fait connaître un autre bas-relief représentant Enèc, qui porte son père Ancliisc sur son épaule gauche, et qui tient par la main droite son jeune fils Ascagne; voy. mes Monuments inédits, Odyssèide, pl. lxxvi, n. 4, p- 388, 2). J'avertissais en cet endroit que je ne connaissais le monument en question que par le recueil de dessins de Millin, qui se conserve dans notre bibliothèque de Paris, et je reproduis la même observation au sujet de ce bas-relief, où se voit Hésione, debout, demi-nue, attachée contre le rocher, les deux bras étendus, à ses pieds, le monstre marin qui s’apprête à la dévorer, et plus près d’elle, la massue et la peau de lion.

6 Achill. Tat. 1. 111, c. vi et vu.

îenl lin ouvrage dail reel , dont nous pouvons nous taire une idée juste et même ppi eciei le car acteie. La manière dont Lucien, dans un de ses Dialogues2 , raconte l’aventure A Andromède délivrée par Pensée, semble bien indiquer aussi que l’auteur avait sous les yeux ou dans la pensée quelque belle peinture de ce sujet, tant les détails de sa description paraissent empruntés à une représentation de l’art. C’est ce qui m’est pareillement démontré pour la peinture que décrit Pbilostrate l’ancien3, où ta figure d 'Andromède, encore attachée au rocher par des liens que l 'Amour s'apprêtait à rompre, offrait une image neuve et intéressante, produite , sans doute, sous l’influence de la tragédie d’Euripide4, telle que Nicias avait pu la réaliser dans son Andromède, moins la présence de l 'Amour, et où Pensée, épuisé par la terrible lutte q u il vient de soutenir, et recevant les dons des Éthiopiens délivrés du monstre marin , fournissait le motit d’une composition certainement inspirée aussi par Euripide5. Mais, indépendamment de ces peintures que nous ne pouvons nous représenter quen idée, nous savons, par le témoignage d’un romancier grec6, que c’était, à une certaine époque de 1 antiquité, un usage de la société grecque d’exposer, dans les chambres à coucher, de ces petits tableaux des Amours de Pensée et d Andromède , dont la vue était destinée à produire sur 1 imagination des femmes une impression heureuse, pareille à celle que les Spartiates attendaient de la contemplation des images héroïques de Nirée, de Narcisse, d'Hyacinthe et des Dioscures1 , et de celle A Achille, exposée de la même manière et dans le même but8. Il est donc certain que des peintures d 'Andromède, attachée au rocher, dans tout le développement de ses belles formes, de manière à captiver les yeux des spectateurs, comme elle avait charmé ceux de Pensée 9, existèrent en grand nombre dans l’antiquité; ce qui explique comment il a pu s’en conserver des réminiscences sur les murs A'Herculamm et de Pompèi.

Ce serait ici le lieu de rechercher à quelle époque le sujet d 'Andromède était entré dans le domaine de l’imitation. A cet égard, je dois dire d’abord que j’admets le résultat des recherches qu un savant antiquaire, M. K. Fr. Hermann, vient de publier sur Pensée et Andromède 10. Il est constant aussi pour moi que le mythe de Persée, emprunté originairement à l’Asie, où il représentait, dans la religion des Assyriens et des Phéniciens, un héros solaire 11 , une des

' C’était aussi l’avis de Lessing, Collectun. zur Litternlur, v. Achille Tatius, et celui de M. Welcker, ad Philostr. Sen. Imag. I, xxix, p. 384, ed. Jacobs.

2 Lucian. Dialog. mar. S xiv.

3 Philostr. Sen. Imutj. 1. I, c. xxix; cf, Welcker. nd h. I. p. 383-4, ed. Jacobs.

4 Euripid. Andromed. Fragm. xxvi , p. 65 1, ed. Wagner. Cf. Ovid. Metam. iv, 675-676.

5 Idem, ibid. Fragm. xxix, p. 65s; cf. Fragm. xlvu, p. 655, ed. Wagner.

9 Heliodor. Æthiop. IV, vin, 1, t. I, p. 149, ed. Coray. :Toiis Sè &ald[iovs toïs ÀvSpopéSas ts xai ttepcrécos ëpwcrtv èiroixùXov. Voy. mes Peintures ant. inéd. p. 263.

7 Oppian. Cynœget. 1, 36o-365.

s Aristænet. Epislol. 11, 5 : kynXkeiis Ôv ëpaOov èx twd olxomvd kuv. Sur ces tableaux, d’usage domestique, peints sur bois et encastrés dans les murs des maisons, oixoïrlvaxes, voy. les

explications que j ai données dans mes Lettres archèol. sur la peint, des Grecs, S 11, p. 1 1 4—* 19.

9 Euripid. Andromed. Fragm. xiv, xv, p. 65o, ed. Wagner.

10 Dans la Dissertation déjà citée, et intitulée : Persons nnd Andromecla, voy. p. 4-6.

" Tzetz. ad Lycophr. v. 1 7 : Il eperevs à tfXtos écrit. Je renvoie, sur ce point, aux recherches de Boetliger, Klein. Schrift. B. Il , p. 4 o, £F., et à celles de M. Creuzer, Symbolilc, I, 79 1-2, IV, a4a- 246 et 434- C’est en qualité de dieu solaire que Persée était considéré comme instituteur du culte cln feu, Malala, p. 44, comme auteur des colonnes du feu, ibid. p. 36. Sur les divers points du mythe de ce dieu solaire assyrien, voy. Movers, Die Pliœnizier, etc. 1. 1, p. 4 2 1 -4 2 3 . Mais il n’est pas inutile d'insister sur l’importance du témoignage d’Hérodote, aux yeux duquel Persée était un Assyrien adopté par les Grecs, c’est-à-dire un dieu assyrien, admis dans la mythologie grecque, Herodol. VI, uv : Aülos ô llepasvs, èwv À22TPI02, èyêveTO ÉAArjt', x. t. A. Cf. Idem,

incarnations ou des formes du dieu Soleil, ne fut admis dans le culte public des Grecs qu à une époque assez tardive, et qu’encore il n’y figura longtemps qu’à raison de son expédition contre les Gorgones, fable d’invention toute phénicienne1. La courte mention qui se trouve de Versée dans les poèmes d’Homère2 prouve qu’à cette époque il était à peine connu des Grecs, par son nom seul, d’une forme purement orientale3. La connaissance de son mythe avait fait un progrès sensible du temps d’Hésiode4, qui décrit en détail son expédition romanesque5 contre les Gorgones, déjà entrée dans le cercle des fictions populaires de la Grèce et admise aussi conséquemment dans le domaine de l’art, ainsi que nous en avons la preuve par les sculptures du trône de l’Apollon d 'Amycles6, par celles du Chalciœcos de Sparte1 , du trône d’Esculape à Epidaure8 , et surtout du coffre de Cypsélus9, dont nous pouvons apprécier à peu près le style, d’après celui de quelques vases peints, d’ancienne fabrique10, qui nous montrent Persée dans les mêmes rapports avec les Gorgones.

Ce doit donc être dans l’intervalle écoulé entre le siècle d’Hésiode et celui de Pisistrate, période si féconde pour la poésie et pour l’art des Grecs, que la fable de Persée acheva de se développer, et quelle s’enrichit de l’épisode d 'Andromède, si favorable aux inventions du théâtre et à celles de l’art. L’ancien Phérécydc connaissait déjà l’histoire des amours de Persée etd’ Andromède11, certainement, d’après les poésies populaires qui devaient avoir cours à cette époque; les mêmes d’après lesquelles Apollodore rédigea depuis le récit détaillé qu’il nous a transmis de la délivrance d 'Andromède par le héros argien12; sans parler d’Ovide, qui s’est exercé sur le même sujet avec toute son ingénieuse abondance13 , et qui avait, sans doute,

VII, lxi el cl; voy. Bahr ad hh. IL On consultera aussi avec fruit une savante note de M. Maury, où se trouvent résumées les opinions des critiques modernes sur le caractère oriental du mythe de Persée, Guigniaut, Relig. de l'antiq. I. II, part. III1', note 1 1 , p. 1 oo 1 , sidv.

1 C’est ce qu’avait déjà reconnu Heyne, ad Apollodor. Il, iv, a : «Multa certe insunt antiquioris sermonis mythici vestigia; multa quæ a Phœnicibus accepta videntur, etc. » Voy. aussi Voss, Brief. Mytliol. xv, p. 92-97.

2 Homer. Iliad. xiv, 320.

3 II n’est pas douteux que le nom de Perseus, aussi bien que celui de Perses, le mari d Astéria, Hesiod. Theognn. v. 4 09 , cl. v. 377, ne tienne à la même racine que le nom national des Perses, que nous connaissons maintenant sous sa forme zend, Parsa. La parenté invoquée par Xerxès, Herodot. 1. VII, c. cl, entre lui, chef des Achéménides de Perse, et les Argiens, se fondait notoirement sur une communauté d’origine qui remontait jusqu’à Persée, et qui avait son principal appui dans l’identité des noms de Perse et de Persée. Or il est sensible qu’il n’y avait pas là simplement un rapport fortuit de nom, mais une relation intime d’idées, qui ne pouvait avoir sa source que dans les croyances fondamentales de l’Orient. De là, aussi, le culte de Persée, à Chemmis, en Egypte, Herodot. H, xci; cf. IV, lxxxii; lequel Persée n’était certainement pas le héros grec, mais le dieu assyrien, dont la connaissance avait été portée en Egypte par les pasteurs phéniciens. Au sujet de Perses, connu déjà d’Hésiode, comme personnage de la mythologie orientale, je remarque que le dieu phénicien, qui forme le tvpe des médailles

de Thasos, et qui est généralement réputé l'Hercule phénicien, dieu solaire, est appelé Perses par Pollux, ix, 84-

I Hesiod. Theognn. v. 280.

5 Idem, Sent. Hercul. v. 21 6-238. Je me sers à dessein du mot romanesque, pour avoir occasion de remarquer qu’en qualifiant ce mythe de baroque, M. Welcker a certainement manqué de mesure et de gravité, Griech. Tragœd. Euripid. Andromeda,

0 Pausan. III, xvm, 7.

7 Idem, ibid. xvii, 3.

8 Idem, 11, xxvn, 2.

0 Idem, V, xvm, 1.

10 Micali, Stor. d. ant. popol. ilal. tav. lxxxviii, 5; Lewezovv, Gorgonen-Ideal, Taf. 11, 24; Ed. Gerhard, Auserl. Griech. Vasenbïld. II, lxxxviii; III, ccxvi.

II Pherecyd. apud Schol. Apollon. Rh. iv, 1091; voy. Pherecyd. Fragm. 11, p- 72, sq., ed. 2°, Sturz.; cf. Eudoc. Violar. p. 3a, sq.; Phavorin. v. A xphrios.

12 Apollodor. II, iv, 2, sq. Cf. Heyn. Annot. ad h. I.

13 Ovid. Metam. iv, 662-761 ; v, 1-235. Les autres témoignages classiques de la fable <\' Andromède sont ceux d’Ératosthène, Calaslerism. S xv, xvi, xvii, xxn et xxxvi; d’Hygin, Fait, lxiv, et Poet. Aslron. 11, 8, 9, 10, 12; de Slrabon, 1. 1. p. 42, et 1. XVI, p. 759; de Pausanias, II, xxi, 6; de Lucien, Dialog. mar. S xiv; de Nonnus, Dionys. xlvii, 5i2, sq.; de Lactance, iv, 19, v, 1; du Sclioliaste de Lycophron, ad v. 836, et de celui d’Aratus, ad v. 2o4; du Mythographe du Vatican, 1, 73; de Phornutus, 32; de Fulgence, 1, 26, et sans doute d’autres encore qui m’é-

| ' aux mêmes somces. Mais ce fut surtout par le théâtre attique que cette fable intéressante acquit saforme positive, et quelle obtint la popularité qui la rendit un des sujets favoris c es compositions de l’art. Nous connaissons trop imparfaitement, par le peu de vers qui en restent, X Andromède de Sophocle1 , jusque-là qu’on peut douter encore si c’était une tragédie ou un drame satynque. Mais l 'Andromède d’Euripide avait eu, sur le théâtre d 'Aliènes, un succès qui est attesté par la parodie2, autant que par l’aveu d’Aristophane3, et qui lui valut unt longue célébrité, et il nous en est parvenu assez de fragments, pour qu’on puisse essayer de recomposer le plan, la conduite et la disposition générale de cette tragédie perdue4. L intérêt qui s’attacha, dans l’opinion des Grecs, par l’effet du drame d’Euripide, au sujet d Andromède, dut produire la plupart des ouvrages d’art qui en existèrent dans l’antiquité. Cet intérêt se communiqua à la société romaine par les drames latins d’Ennius et d’Attius5, qui étaient, autant d’échos plus ou moins fidèles de la tragédie grecque; et c’est ainsi que Ion conçoit comment les sculptures et les peintures d’invention grecque qui avaient eu pour sujet Andromède délivrée par Persée, sous l’influence du théâtre attique, trouvèrent tant de faveur à Rome et dans la Campanie, au point de produire les monuments qui nous en restent.

La peinture que je présente est certainement un de ces monuments les plus remarquables, sinon par le mérite de la peinture elle-même, du moins par celui de la composition originale. On y voit représentée Andromède, au moment où les liens qui l’attachaient à un rocher, au

chappent. Nous savons, par le Scholiaste d’Aristophane, ad Av. v. 347, et par celui d’Apollonius de Rhodes, ad n, 178, qu’Asclépiade avait traité le sujet de Persée; et nous connaissons, par le titre seulement, la Perséide de Ctésias. Quant à la narration de Conon, c. xl, elle s’éloigne tellement de la tradition reçue, qu on ne peut guère la regarder que comme un des plus tristes jeux d’esprit produits à l’école d’Évhémère.

1 Voy. les Fragments de X Andromède de Sophocle recueillis, d’après l’édition deBrunck, par Musgrave, t. Il, 209-210, i-vri. Les deux éditeurs, à l’exemple de Casaubon, De salyr. poes. p. i35, considéraient cette pièce comme un drame salyrigue, à cause de la mention des satyres, des Silènes et des Pans, qui y était faite, selon le Schol. de Théocrite, ad Id. iv, 62 ; et, si cette mention ne suffit pas pour justifier une pareille induction, comme le pense M. Welcker, Griech. Tragœd. p. 35o, il n’est pas moins certain que le titre d'auteur de tragédies donné à Sophocle, à la suite de la citation de son Andromède, par Ératosthène, Catasterism. xvi et xxxvi, ne suffit pas davantage pour prouver que ce fût une tragédie. La question est donc encore indécise, et le style des fragments qui restent ne permet pas de la résoudre. On pourrait présumer que Sophocle avait été précédé j>ar Phrynichus dans le choix du sujet d' Andromède , comme le pense aussi M. Welcker, ibid. p. 35o, s’il n’y avait des raisons de croire que c’est plutôt à Phrynichus le comique qu’appartenait X Andromède , Nunkel, Pherecr. et Eupol. Fragm. p. i36, Fritzche, Act. Soc. gr. t. I, p. 1 33 ; c’est donc encore une question indécise. Du reste, il paraît bien que Persée et Andromède avaient pu figurer dans des drames satyriques; et c’est ce qui semble résulter du vase peint publié par Millingen, Peint, de vases, pl. m, et reproduit par Inghirami, Monum. Etrusch. Ser. V, tav. xlih, où Persée se

montre debout, avec la tète de Méduse, entre deux satyres, qui détournent la tête. Une représentation analogue s’est rencontrée sur un vase apulien, de la collection Fontana, qui vient d’être publié par MM. Éd. Gerhard et Ern. Curtius, Herakles der Satyr und Drcifassranber (Berlin, i8Ô2, 4°), Taf. 1, 2. J’ai le regret de ne pas connaître le travail de M. Otto Jahn sur le sujet de Persée avec les satyres, composé à l’occasion d’un vase du musée de l’université de Leipzig, et publié dans les Berichl. d. K. Sachs. Gesellschajt d. Wissenschaft. B. 1 (1847).

C est dans sa comédie des Thesmophormzonste qu' Aristophane s’est plu à parodier, en plusieurs endroits, v. 174, sq., v. 1029io55, sq., et ailleurs, X Andromède d’Euripide, dont il nous a conservé de cette manière un assez grand nombre de vers, détournés de leur sens propre et mis dans la bouche d’un personnage ridicule.

3 Aristophan. Vesp. v. 52.

4 C’est le travail qu’a essayé M. Fritzche, dans l’édition qu’il a donnée des Thesmophoriazousœ d’Aristophane, p. 494-5 j 6. M. Welcker a fondé, sur une nouvelle étude des Fragments de X Andromède, une manière différente de concevoir le plan de la tragédie, Griech. Tragœd. p. 644-667; et, à son tour. M. Wagner, en proposant une nouvelle classification de ces Fragments, dans l'édition qu’il en a donnée, Euripid. Fragm. Androm. i-l, p. 646- 656, Didot, s'est éloigné, dans quelques points, de l’opinion de ses deux devanciers.

5 Voy. les Fragments qui nous restent de l’Andromède d’Ennius et de celle d’Allius, recueillis par M. Ribbeck, Tragicoram latin, relig., Ennii Androm. i-vm, p. 23-24, Attii Androm. t -xv, p. 1 25-127, et rapprochés de ceux de X Andromède grecque, par M. Welcker, Griech. Tragœd. p. 653, suiv.

bord de ia mer, viennent de tomber sous ia main de son libérateur. L héroïne asiatique, qui,

la nudité. De la main droite, elle relève le bas de son vêtement, qui aurait pu l’embarrasser

artiste de Pompéi, devait offrir un sentiment de joie né d’une délivrance inespérée, qui se joignait à l’amour naissant pour son libérateur et à la pudeur modeste d’une vierge timide; et ce devait être, dans l’œuvre originale, un de ces miracles d’expression qui faisaient le

sur le théâtre attique2. Il tient la tête de Méduse, en partie cachée sous son manteau, qui descend le long de son flanc gauche, et il a déjà remis dans le fourreau le formidable glaive qui vient de lui servir à triompher du monstre. Il n’y a ici d’autre accessoire que la partie supérieure de ce monstre qui expire à peu de distance du rocher, et qui , dans la proportion réduite où elle se montre, se trouve bien conforme aux pures traditions de l’art grec, qui avait soin de donner peu d’importance aux accessoires, pour ne pas partager l’intérêt qui devait se fixer sur le sujet principal.

La composition que je viens de retracer et qui se trouve reproduite, comme je l’ai dit plus haut3, dans deux autres peintures, l’une d ' Herculanum , l’autre de Pompéi, se recommande déjà par cette circonstance, qui prouve que ces trois répétitions procèdent d’un modèle commun et d’un original célèbre. Mais elle devient plus intéressante encore, s’il est possible, par un autre motif; c’est qu’elle ressemble absolument, dans la disposition des deux personnages, à un groupe de ronde bosse, en marbre, qui existe dans la collection royale de Hanovre, et qui forme le sujet de la Dissertation de M. K. Fr. Hermann, citée plus haut4. En ne tenant pas compte de la tête de Persée, restaurée par Cavaceppi, ainsi qu’une partie du bras droit d 'Andromède, il est sensible que le mouvement des deux figures du groupe, bien que consistant en morceaux tous antiques et trouvés tous ensemble, mais rajustés, est absolument pareil à celui des deux personnages de la peinture. Andromède s’y montre vêtue de même, sauf une légère différence de disposition de la draperie qui découvre plus de nu. Elle porte pareillement la main droite à son vêtement pour faciliter sa marche, en même

1 Sophocl. Andromed. apud Hesych. v. K ovpiov Cf. Euripid. Electr. v. 469; Hesiod. Seat. v. 220 : ïlTepdevTix

dans la forme primitive et vraiment phénicienne de la légende, telle quelle avait été suivie par Sophocle1, avait été une victime humaine offerte à Kronos, le Molocli des Phéniciens, se montre ici sous des formes purement grecques. Elle est vêtue d’une simple tunique, qui s’attache sur l’épaule gauche et qui laisse les bras et une partie du sein découverts, de manière à fournir au talent du peintre un motif heureux de draperie, joint au charme de

dans sa marche pour descendre du rocher, et elle tient le bras gauche relevé sur la main de Persée qui l’appuie : il est impossible de voir une figure mieux conçue et dun développement plus heureux. L’expression de la tête, qui s’est perdue sous la main du laible

triomphe de la peinture grecque. Persée, presque entièrement nu, suivant l’usage héroïque, n’a conservé, des traits de son costume mythologique, que la chaussure ailée qu’il portait déjà

Cf. Frayra. v, p. 209-210, ed. Musgrav. ‘ Euripid. Andromed. Fragm. x :

Népos yip ét/li TOÏtn (2apSâpois, Kpii’tü QwmoXeïv Ppileiov ipxvOev yévos.

zséSiX a; Achill. Tat. m, 7 : né&Aoi> •roepi tw zsôSe ■zsXvahv toü zflepov. Cette chaussure ailée était un présent des nymphes, Apollod. II, iv, 2; Pausan. III, xvii, 3.

3 Voy. p. 3oi.

Ta^eï tseSOm; Stà pécrov yàp a Wépos Tépvap xfkevéo v zriSa iit)i\p! ù-ni-nlspm1.

. AQlypeOa

" Perseus und Andromède, eine Marmorgruppc zu Hannover (Gôttingen, 1 85 1 , 4°); voy. plus haut, p. 3o2, i).

PERSÉE ET ANDROMÈDE, temps qu elle relève son bras gauche qui s’appuie sur la main de Persée; e t, dans le groupe comme dans la peinture, elle commence à descendre du rocher; ce qui résulte du mouvement de son pied gauche, posé en avant de 1 autre. Quant à Persée, il est positivement dans la même attitude et dans le même costume que nous venons de lui voir sur la peinture. Il est mi, a la reserve du manteau, qui lui couvre une partie du côté gauche du corps, et qui est replié au-dessus de son poignet gauche, en même temps que l’autre extrémité est ramenée sur le haut de la cuisse droite. On peut croire qu’il avait la tête nue, et il porte aux pieds la chaussure ailée. De la main droite, il aide Andromède à descendre du rocher, et, de la main gauche, il dérobé a la vue de l’héroïne la tète de Méduse qu’il tient dans cette main, avec son épée dans le fourreau. Évidemment, la peinture et le groupe en ronde bosse, qui offrent tant de ressemblance dans l’ensemble et dans les détails de la composition, ne peuvent pas ne point avoir été produits d’après le même monument; et c’est là, sans contredit, une particularité neuve et intéressante dans l’histoire de l’art. D’ailleurs, on doit supposer, en raison de la célébrité qui s’était attachée au sujet d 'Andromède, qu’il dut exister dans l’antiquité beaucoup d œuvres dart exécutées d’après ce motif. C’est ce qui semble résulter du petit poème dAntiphile1, qui fut certainement inspiré par un de ces monuments, probablement aussi un groupe comme celui de Hanovre, ainsi que cela semble bien résulter de la manière dont le poêle byzantin décrit la situation des deux personnages. Ce serait trop hasarder, sans doute, que de supposer que Xépigramme d'Anliphile avait été écrite d'après un groupe de Persee et A Andromède qui existait à Iconium, et qui fut transporté à Byzance, du temps de Constance2; mais ce groupe, quelle quen fût la composition, devait être, en tout cas, un ouvrage d’art du premier ordre3.

Maintenant, il se présente une question curieuse, celle de savoir si le groupe procède de la peinture, ou si c’est , au contraire, le groupe qui a produit la peinture. M. K. Fr. Hermann sest prononce pour la première opinion4, en supposant, mais, il est vrai, sans insister sur ce point, que Nicias était 1 auteur du modèle, et il a développé, à l’appui de cette manière de voir, des considérations que je n’ai pas en ce moment le loisir de discuter, mais qui, je dois le dire, n’ont pas entraîné ma conviction. Le caractère pittoresque du groupe, où le savant antiquaire trouve son principal argument pour croire que ce groupe a été exécuté d’après une peinture, est un de ces motifs qui s’adressent au goût et au sentiment plutôt qu’ils ne procèdent de la critique ; et l’on pourrait tout aussi bien reconnaître au groupe un caractère plastique qui en revendiquerait l’invention à la statuaire. Les exemples tirés de

1 Brunck, Analect. t. II, p. 172, Carm. xjij. Jacobs laisse indécise la question de savoir si c'était un bas-relief ou une peinture, et il y a vu Persée combattant le monstre marin : en quoi il s’est certainement trompé. Le motif du groupe est indiqué très-clairement par ces deux vers, qui terminent Yépigramme :

Xd fikv ànb trxonû.010 xaXÿi rsbSa aiyrtiSt vtzpxa NvOpiv b Sè fivaaliip vu/ u^oxofteï rè yépas.

5 Voy. l'Enarrat. chronogr. dans Banduri, lmp. Orient, p. io5, citée par M. Petersen, Einleit. in die Archiiolog. p. 129.

3 On a cru pouvoir considérer, comme faisant partie d'un

groupe semblable, une statue du musée de Berlin, restaurée en Mercure par Cavaceppi, Raccolta, 1. 1, tav. xrv, et prise pour Persée, Lewezow, Amaltliea, t. II, p. 3 67. Il se pourrait aussi qu’une statue d’ Andromède , qui se trouve à Modène, et qui est citée par Beck, Grandriss d. Arrliciol. p. 2 1 7, ail eu, dans l’origine, une destination pareille; mais je manque, à l’égard de ces monuments et de quelques autres décrits très-superficiellement, tels que Y Andromède de Wiltonhouse, Ædes Pembrocli. p. 48, de renseignements exacts; et je dois me borner à les signaler ici ;\ l’attention des antiquaires.

1 Persens jtnd. Andromeda, p. 1 4 , BT.

l’histoire de I art, pour prouver l’emploi fait par la sculpture de motifs créés par la peinture, ne me paraissent pas plus décisifs. Il n’est rien moins que démontré pour moi, comme cela semble l’être pour M. K. Fr. Hermann, que le bas-relief d’Oknos, du musée du Vatican1, soit imité des peintures de Polygnote au Lesché de Delphes 2, bien que ce sujet d Oknos ait été traité dans ces peintures ; mais de quelle manière et de quel style ? C’est là une question que nous ne pouvons pas résoudre. J’ai peine aussi à comprendre comment le résultat des dernières recherches au sujet de X Ariane endormie du Valican3 4 *, a pu fournir la preuve la plus frappante de cette influence présumée de la peinture sur les œuvres de la statuaire; car ces recherches ont bien démontré que X Ariane faisait originairement partie dun groupe de statues qui représentait X arrivée de Bacchus à Naxos’\ comme on trouve ce sujet figuré sur des bas-reliefs et sur des peintures; mais elles n’ont certainement pas eu pour résultat de nous apprendre que le type de X Ariane eût été fourni par une peinture; et ce type est si proprement, si essentiellement statuaire, que le contraire est assurément plus probable.

En se plaçant d’une manière plus large dans l’histoire de l’art, on pourrait soutenir, avec une certaine apparence de raison, que la peinture de la haute époque, celle de l’école attique, s’exerçait dans des conditions qui pouvaient avoir quelque influence sur le développement de la statuaire. Ainsi l’on pourrait croire que les peintures de Polygnote, conçues dans un esprit qui se rapprochait du bas-relief, auraient pu servir de modèle à des œuvres de ce genre; et, par exemple, il semble bien que son tableau de X Enlèvement des Leucippides 5 fût composé, à peu de chose près, comme le bas-reliel du même sujet, dont il nous est parvenu plusieurs répétitions antiques6, qui prouvent l’excellence et la haute célébrité du modèle unique dont elles procèdent. Aussi Visconti supposait-il, avec beaucoup de vraisemblance, suivant moi, que ces bas-reliefs nous avaient conservé la composition du tableau de Polygnote7. J’en dirais autant des peintures de Micon, qui avaient rapport à la guerre des Athéniens et des Amazones 8. Ces peintures devaient offrir des groupes de Grecs et d Amazones, que leur exécution heureuse recommandait à l’élude et à l’imitation des statuaires; et il est bien probable que la frise de Phigalie, exécutée par des artistes athéniens, a reproduit plus d’un des motifs pittoresques créés par le pinceau de Micon. On pourrait multiplier ces exemples, qui viendraient à l’appui de l’opinion de M. K. Fr. Hermann, et qui s’y appliqueraient mieux, suivant moi, que ceux qu’il a cités lui-même, mais sans qu'il en résultât la plus faible présomption en faveur de son idée, que le groupe de Persée et d’Andromède dérive du tableau de Nicias, ou de tout autre.

A mon avis, c’est la plastique, plus tôt arrivée à son suprême développement, et appelée, dans l’opinion commune des Grecs, à remplir un plus grand rôle que la peinture, qui a fourni le premier type du sujet de Persée et d 'Andromède, dans un groupe de deux figures,

1 Mus. P. Clem. t. IV, tav. xxxvi. Voy. Éd. Gerhard, Archâot. Zeitnng, 1 8 4 8 , S. a85.

* Pausan. X, xxix, î .

3 Mus. P. Clem. t. II, tav. xliv, p. 89.

4 Voy. les explications où je suis entré à cet égard, à l'occa-

sion de la peinture de Bacchus et d'Ariane à Naxos, qui forme le

sujet de notre IIP planche, p. 3i et 4p, et suiv.

5 Pausan. I , xvin , 1 . Cf. Boettiger, Archâot. der Malerei, p. 291-

6 Winckelmann, Monum. ined. n° 61 ; Galler. Giustiniani, t. II, tav. cxxxvm; Mus. P. Clem. t. IV, tav. xliv.

7 Visconti, Mus. P. Clem. t. IV, p. 92.

8 Pausan. I, xvii, 2; Schol. Aristophan. ad Lysistratam, v. 679.

tel que celui qui nous occupe. Une composition, toute semblable à celle de ce groupe, lorme le type d’une médaille impériale de Deullum. de Thrace1; et ,1 n’est pas douteux que ce type ne reproduise quelque groupe célèbre. Le bas-relief s’est ensuite emparé de ce motif pour le traiter à sa manière, et en y faisant de légers changements, qui n’en altéraient point la pensée principale, comme on le voit dans les bas-reliefs Pamfili2 et Mattéi3 *, qui reproduisent, à bien peu de chose près, le motif du groupe, et dans le bas-relief Farnèse'1, qui s’en éloigne davantage, et qui dut procéder d’un groupe différent du premier pai la disposition des personnages. Ce second groupe a laissé une réminiscence bien curieuse et bien intéressante sur un fragment de vase en pâte de verre, qui se conserve dans notre cabinet de Paris, et qui, malgré le mérite éminent de l’art qui le distingue, et malgré la rareté du sujet, est resté à peu près inédit5; ce qui a été pour moi un motif de le publier; on en trouvera le dessin sur la vignette xvn, n. i . On y voit toute la partie supérieure du personnage de Persee, la tête et le corps nus, soutenant de sa main droite le bras droit d'Andromède, seule partie qui subsiste de la figure, et cachant derrière lui le masque de Méduse, c|u il tient de la main gauche, en se montrant de dos au spectateur, disposition qui ressemble tout a fait, comme on le voit, à celle du bas-relief Farnèse, et qui prouve que ce bas-rehef et notre pâle de verre procédaient d’un modèle commun.

Une fois entré ainsi dans le domaine de la plastique, et sans doute fixé par la main de quelque grand maître, quoique nous ne possédions aucun renseignement à ce sujet, il était naturel que le groupe de Persée et d 'Andromède arrivât dans le domaine de la peinture et quil sy maintînt dans la forme plastique qu’il avait reçue d’abord. C’est ainsi que je m’explique nos peintures de Pompéi et üHerculanum, produites à l’imitation d’un groupe statuaire; et je trouve, pour justifier cette manière de voir, qui s'accorde si bien, d’ailleurs, avec toute la marche de l’art, un motif particulier dans l’extrême simplicité du fond de ces peintures, et dans la sobriété des accessoires, qui semblent attester que c’est la plastique qui en a fourni le modèle. Ce ne serait pas, d’ailleurs, ici la première fois que les peintres de Pompéi et d Herculanum se seraient plu a reproduire dans leurs tableaux des groupes de statues

1 Descript. des Mèd. du Cabin. Allier, pl. ni, n. îo.

2 Admiranda, tav. 34; Mus. Capitolin, t. IV, fab. lu; Armellien, Scnlt. del Campidoglio, 1. III, lav. cccxxxi; Millin, Galer. mytholog. pl. xcvi.

3 Monum. Matlhœian. t. III, tab. xxvm, 2. Ce bas-relief est ac-

compagné, sur la même planche, n. 1, (l’une autre représenta-

tion de deux figures, qui sont celles de Persée, tenant de la main gauche la tête de Méduse, dans la droite, une épée nue, et marchant en avant de Minerve, vers laquelle il tourne la tête, comme pour recevoir un dernier avis. Ce second bas-relief paraît avoir formé, avec le premier, deux des côtés d’un sarcophage, dont le compartiment du milieu était probablement occupé par un autre sujet. On les a réunis avec un troisième bas-relief, remplissant cet espace du milieu, et représentant Vénus portée par deux tritons, lequel bas-relief est publié séparément, ibid. t. III, tab. n, 1. C’est en cet. état que j’ai vu ces trois bas-reliefs, et que je les ai fait dessiner, en 1826, comme on les voit sur la vignette xvi, mais sans pouvoir décider, à cause de la position élevée qu’ils

occupent sur la muraille, s’ils appartiennent à un même sarcophage, ou s’ils ont été rapprochés ainsi par une de ces combinaisons dont les palais de Rome, ornés, comme le palais Mattéi, de marbres antiques, offrent tant d’exemples. Au sujet du premier bas-relief, qui représente Persée marchant à la délivrance (F Andromède, assisté de Minerve, j’observerai que, si M. K. Fr. Hermann avait eu ce monument présent à la pensée, il n’aurait pas exprimé le doute qu’il manifeste sur la présence de Minerve près de Persée dans cette circonstance, Perseus and Andromcda, p. 8.

4 R. Mus. Borbon. t. VI, tav. xl.

8 On en trouvera l’indication dans la Notice des Monuments de la Bibliothèque (Paris, 1822, 8“), accompagnée d’une lithographie, p. 25-26, pl. II, n. 1 ; mais on n’aura, par cette lithographie et par le dessin même que je publie, quoique bien supérieur, qu’une faible idée du mérite de l’original, qui fit partie d’un vase du même genre que le célèbre vase Barberini, et plus excellent encore, s’il est possible. Le même groupe a servi, à ce qu’il me semble, pour le revers d’une médaille de Neocœsarea,

célèbres. La belle peinturé cY Herculanum , de Y Education d’Achille et celle de Pan et dOlympe 2, passent avec raison pour des imitations plus ou moins libres de deux groupes renommés de statues, qui se voyaient à Rome, dans les Septa Julia 3; et ce serait par un procède tout semblable, que le modèle grec, d’après lequel fut exécuté, à une époque romaine, notre groupe de Hanovre, aurait été copié par les peintres de Pompéi et cY Herculanum.

Je n’aurais, pour terminer ce que j’avais à dire du sujet de Persée et d 'Andromède, quà ajouter quelques mois sur les divers monuments de fart qui ont rapport a ce sujet, et dont j’ai déjà cité les principaux, dans la classe des bas-reliefs4, qui s est enrichie, dans ces derniers temps, de quelques monuments nouveaux5, d’une faible importance sous le rapport de l’art. En fait de monuments de la céramographie grecque, nous n avons recueilli, jusqu ici, que des vases qui appartiennent à la dernière époque de cette fabrication, et qui proviennent d’une des extrémités de son domaine; ce qui s’accorde avec la notion énoncée plus haut, que le sujet (Y Andromède, récent dans les traditions populaires de la Grèce, n était, entre qu assez tard dans le domaine de limitation. Tel est, entre autres, le vase de Basilicate, de la collection Santangelo, que j’ai publié dans son entier6, sans en expliquer la partie relative a Persée et Andromède, qui était étrangère à l’objet de mon travail. Il existe encore dans la même collection 7 un vase, de la même fabrique de Basilicate, où se voit représentée, de la même manière, Andromède liée entre deux arbres, entourée de plusieurs figures, tandis que, dans le champ inférieur de la peinture, Persée combat le monstre, au milieu de divinités marines, parmi lesquelles se distinguent Thétis et Scylla8. Je ne connais le vase Casanova que par la simple mention qui en est faite par M. K. Fr. Hermann9, sur la foi dun recueil archéologique10; et je ne puis en dire davantage au sujet d’un autre vase, d’une collection particulière de Naples11, où Andromède, liée à deux colonnes, reproduit le même type, avec une légère variante. Cette même attitude d’une femme étendant les deux bras, au revers dun vase de Pouille, dont la face principale montre Persée, armé de la harpé et portant la tête

de Pont, frappée à l’effigie de Maximin et décrite par Mionnet, comme faisant partie du cabinet Cousinéry, Description, t. Il,

1 Pitture d'Ercolano, t. I, tav. vm.

2 Ibid. tav. ix.

3 Plin. XXXVI, 5. C’est la conjecture exprimée par les académiciens d' Herculanum , Pitture d’Ercolano, t. I, p. 4i, 1 4)-

4 Voy. plus haut, p. 309.

r’ Je citerai, en premier lieu, un bas-relief, d’une exécution grossière, trouvé à Philippeville , l’ancienne Rusicada, en Algérie, et publié dans YExpéd. scientif. de l’Algérie, beaux-arts, t. IJ, pl. lxiv. On connaît encore deux bas-reliefs, d’une basse époque romaine, trouvés, l’un à Arlon, l’autre à Trêves, dont M. Roulés a donné une indication succincte dans le Ballet, de l’Acad. de Bruxelles, t. IX, p. 2.

n Monum. inéd.. Orestéide, pl. xu, p. 201, 2). L’objet figuré dans le bas de la peinture a été pris par M. K. Fr. Hermann, Perseus und Andromeda, p. 9, pour l'échelle au moyen de laquelle Andromède avait été portée sur le rocher. Mais le meuble, dont on a fait tantôt l 'échelle des mystères, tantôt le métier à tisser, et, en dernier lieu, le symbole du «rets, Millingen, Annal, delï Instit. i843, p. 86, sg., n’est jamais figuré comme celui qu’on voit

ici, et qui a évidemment la forme d’un coffre, avec son couvercle baissé et ses pieds; ce ne peut donc être qu’un des meubles servant à renfermer les provisions destinées à Andromède. A l’appui de cette particularité, je ne citerai pas le fragment de Y Andromède, n. xiii, p. 649, ed. Wagner, où M. Welcker a vu une allusion aux mets apprêtés pour l’héroïne exposée, tî?s tsapdévov &oivd(iona, Welcker, Griech. Tragœd. p. 647, parce que M. Fritzche a donné de ce vers une explication différente, ad Thesmophor. p. 464; mais j’observerai qu’on s’est trompé sur le fait même de ces provisions, en croyant quelles étaient destinées à Andromède dans son étal d’exposition. C’étaient les provisions qui accompagnaient les morts dans leur dernière demeure, ainsi que nous en avons recueilli tant de preuves dans les tombeaux mêmes de l’antiquité; et c’était ainsi un trait de mœurs général, et non une circonstance particulière à Andromède.

7 Ballet, archeol. Napolet. t. III , p. 48 ; Ballet, dell’ Instit. archeol. 1842, p. 59; Archaol. Zcitnng, 1 84 8 , p. 222.

8 Annal, dell’ Institut, archeol. 1 84 3 , t. XV, p. 199, 3).

9 Perseus nnd Andromeda, p. 9, 34)-

10 Annal, dell’ Instit. archeol. i838, t. X, p. 1 84-

11 Archâol. Zeitung, 1 848, p. 246.

de Méduse 1 , permet avec quelque vraisemblance de reconnaître Andromède dans cette femme , ainsi mise en rapport avec le héros argien. Ce sont là, avec quelques bas-reliefs étrusques2, ouvrages d’un bas temps et d’un mérite très-secondaire, les seuls monuments de l’art, sujet A Andromède, qui soient venus jusqu à nous et que nous puissions considérer comme les derniers et faibles échos de l’intérêt populaire, excité par le drame d’Euripide et par ses imiLations romaines. Je dois pourtant faire ici une mention particulière c un monument qui nous a offert une composition toute nouvelle du sujet de Pensée et d Andromède, laquelle doit provenir originairement de quelque excédent artiste grec; c’est un bas-relief en terre cuite, de la collection du marquis Campana, à Rome3. On y voit Andromède, entièrement nue, attachée au rocher par le poignet gauche, l’autre main libre, posée sur une des aspérités de ce roc, la tête tournée à droite vers Persée, qui se montre de profil, le corps penché en avant, la main droite levée et armée de la harpe, sous sa forme asiatique, dont il se prépare à frapper le monstre marin. L’attitude et le mouvement des deux personnages offrent ici une image tout à fait neuve, d'un beau caractère et d’une noble expression.

Il dut exister enfin, dans quelque vide considérable de l’Orient, peut-être à Antioche ou à Alexandrie, un groupe de Persée et A Andromède, peu différent de tous ceux que j’ai décrits jusqu ici; cest celui qui a fourni le modèle du revers d’un moyen bronze d’Antonin Pieux, frappé à Alexandrie dËgypte. La médaille n’est encore connue que par la description quen a donnée Zoëga4; c’est pourquoi j’en ai fait dessiner le revers, qui forme le sujet de la vignette xvii, n. 2.

11 me resterait a rendre compte dune particularité de notre peinture, cpii se retrouve aussi dans le groupe, et qui n’est pas sans quelque importance, quoiqu’elle n’ait pas été relevée par M. K. Fr. Hermann; c’est celle de Xépée dans le fourreau que Persée tient de la main gauche. Cette arme, sous la forme qui lui est donnée, est bien ïépée droite des Grecs, EI't'OE, xiphos, qui se portait suspendue au côté gauche, d’où lui venait le nom de parazomon, tandis que l’arme propre à Persée, dans les traditions écrites aussi bien que sur les monuments figurés de l’antiquité, est celle que les Grecs nommaient APLIH, harpe, et qui avait une forme toute particulière, d’accord avec son origine étrangère. Effectivement, ce nom d'Iiarpé dérivait d’un mot phénicien qui signifiait épée, et, par suite, tout autre instrument tranchant, couteau, rasoir, hache, et même la dent courbée de l’hippopotame; et l’on trouve, dans les livres de la Bible, des exemples de ces diverses significations5. Ce mot était venu de très-bonne heure, certainement par le commerce des colonies phéniciennes, à la connaissance des Grecs, en même temps que la forme particulière de l’arme qu'il désignait. On le trouve dans Hésiode5, pour indiquer larme dont se servit Kronos dans la castration

1 Descript. des antitj. du Cabin. Durand, n. 2 44- 5 Déjà l’un des commentateurs d’Hésiode avait soupçonné

2 Mus. Guarnacc. tav. 1; Gori, Mus. Etrusc. t. II, tav. cxxiii; que le mot harpe était phénicien, ad Hesiod. Seul. v. 221. C’est

Inghirami, Monum. Etrusch. Ser. I, part. II, tav. lv, lvi. ce qu’a montré Bochart, Hieroz. t. II, p. 760, et ce qui a été ad-

3 Antich. opéré in plastica raccolte dal Ms” Campana, part. II, mis en dernier lieu par Gesenius, qui a cité les exemples bi-

tav. lvii. bliques des diverses acceptions du mot hébreu, Le. rie. Hebraic.

4 Num. Ægypt. imper, prost. in Museo Borgiano, p. 209, n. 438. v. D'in, p. 366.

La médaille se trouve aussi dans notre cabinet de Paris, et elle 0 Hesiod. Theogon. v. 175 : kpitvv xapyupôSowra,; cf. 178est décrite par Mionnet, Description, t. VI, p. 220, n. 1 477. 180.

TEMPS HÉROÏQUES, de son père Ouranos, fable toute phénicienne; et cet exemple ôte toute valeur à 1 induction qu’on pourrait tirer de l’autre passage d’Hésiode1, où il décrit 1 aventure de Persée avec les Gorgones, en employant le mot ’ÂOP, cior, qui signifie épée , dans le sens à objet suspendu . Mais déjà Eschyle se servait du mot harpe, pour désigner Y arme de Persée 3; a plus forte raison, Euripide, qui connaissait aussi ce mot4, bien qu’il ne figure pas dans les fragments qui nous restent de son Andromède; et il est certain que c’est le mot qu’emploient, pour désigner l 'arme de Persée, Apollodore5, Lucien6, et les autres écrivains grecs qui racontent ses aventures. A la présomption qui résulte déjà, pour une origine orientale, de cette circonstance que les mythographes assignent constamment la liarpé à Persée, héros oriental, se joint la considération que c’est toujours de la même arme, désignée par le même mot, que ces mythographes font mention, pour quelques-uns des traits les plus anciens de la mythologie; et c’est une observation qui n’avait pas échappé à la sagacité de Heyne7, et qui reçoit, des faits maintenant acquis à la science, une confirmation éclatante.

L’arme de Persée ne se reconnaît pas moins certainement pour asiatique d apres sa forme que d’après son nom. C’était un instrument double, consistant en une pointe droite et en une seconde lame recourbée. C’est ainsi que la décrit, dune manière aussi detaillee, aussi minutieuse que possible, Achille Tatius, à l’occasion de la peinture de Persée délivrant Andromède, qu’il observait dans un temple de Pélusium8, et c’est absolument la même idée que nous en donnent d’autres témoignages classiques9; en sorte que nous pourrions nous la représenter très-exactement d’après ces textes seuls, si nous étions réduits, pour la connaître, à ce moyen unique. Mais nous avons encore ici le secours des monuments, qui nous ont conservé l’image de la harpé, non-seulement sous sa vraie forme asiatique, mais encore dans son rapport intime avec Persée, comme dieu solaire assyrien. L’exemple le plus remarquable que nous fournisse , à cet égard, la numismatique ancienne, est celui de la médaille de Tarse 10 , où ce svmbole, figuré comme je l’ai indiqué, se rapporte certainement à Persée, un des dieux assyriens adorés à Tarseu , ville notoirement assyrienne12. La même notion résulte avec une égale certitude de la médaille de Sinopeu , où la harpe figure, comme type du revers dont elle remplit tout le champ, avec la tête de Persée, pour type de la face principale. On sait, d’ailleurs, que le groupe de Persée tranchant la tête cle Méduse avec la harpé forme le type d’un grand nombre de villes du Pont, Sinope, Chabacta, Laodicée, Comana, Ccibira, Amastris,

' Hesiocl. Sent. v. 221. des écrivains grecs, Schol. Lycophron. ad v. 836; Suid. v. T6p-

2 Kôpfe, Ueber das Krwijswesen der Griecken, p. 119. yove s; Chronic. Pasch. I, 70. C’est à la même idée que répondent

3 Æschyl. in Phorcid. apiul Eratosth. Calaster. xxii : A oxeï Sè les mots Çl<pos xâpmXos, employés par Lucien, Toxar. S 60, et

xai rf/v ÂPIIIIN tsap' ÏKpai'&Iov XaSeïv eç dSdfiavros, às A.ieryÿ- ceux d ’ensis falcatas, ensis hamatns, dont se sert Ovide, pour dési- Xos èv (popxiat (pif a b, x. t. X. Cf. Hygin. Poel. aslronom. 11, 12. gner la harpé, Mctam. 1, 717; V, 80; iv, 726.

4 Euripid. Ion. v. 192 : ypvcréai? ÂPIIAIS. 10 Cette médaille curieuse a été publiée par Eckliel, qui n'a

s Apollod. II, iv, 2 : Â.Sap.a.v'rivyv ÂPIIIIN. pas manqué d’y relever la forme de la harpé, conforme à la des-

6 Lucian. Dialog. marin, xiv : Tîj Se&a Tyv ÂPIIHN ëyoïv; et : cription d’Achille Tatius, Syllogc, tab. v, n. 5, p. 47-48.

xspox'jûTTiov ëyav irfv APIIIIN. 11 C’est ce qui résulte du témoignage de Dion Chrysostome,

7 Heyn. ad Apollod. I, 1, 1. Orat. xxxm, t. I, p. 407, et Oral, xxxiv, t. II, p. 1, rappelé en

8 Achill. Tat. III, vu : Û-aXtalat Sè xoù n)v Ssl-lav AI<I>YEl dernier lieu par M. Movers, Die Pliœnizier, t. I, p. x 4-

SIAripn sis APÉÜANON xai EÉPOS èaytapévw , x. t. X. 13 Voy. les preuves que j’en ai données dans mon Mémoire sur

9 La harpé est désignée par un mot composé qui réunit l’Hercule assyrien et phénicien, 11, § 1 1, p. 178, suiv. l’idée de la lance et celle de la serpe, XoyxpSpéitavov t;i<pos, par 13 Eckliel , Nam. vet. tab. xi, 6, p. 172.

Amms\ où ce souvenir assyrien se rapporte certainement à l’intention de flatter les Achémémdes de Perse, anciens souverains de ces contrées, dont les rois de Ponl se prétendaient issus2. C’est à une intention semblable, celle de rappeler l’extraction argienne de Pensée, que se rapporte 1 emploi de la harpe, sous la même lorme, comme symbole accessoire ou comme type principal, sur la monnaie de Larisse, de Thessalie3, sur celle d'Argos, du Péloponèse4, et sur les médailles des derniers rois de Macédoine, Philippe V et Persée5, descendants d’un Héraclide, et, par conséquent, issus de Persée.

Maintenant quil est bien établi que la harpe, arme de nom et de forme asiatiques, était laime propre de Persee, héros asiatique, il est presque superflu de remarquer que, sur les plus anciens monuments de l’art, relatifs à ce personnage mythologique, particulièrement sui ceux qui se rapportent à son aventure avec les Gorgones, l’arme qu’on lui voit à la main est toujours la harpe6. Sur d’autres de ces monuments, d’une moins haute antiquité, quoique la plupart encore dun style ancien, tels que les pierres gravées7, les miroirs étrusques8, et même quelques vases peints9, larme que tient Persée a la forme d’une faux, d’une faucille ou dune serpe, arme recourbée dont se servaient les Thraces10, qui était aussi en usage chez les Numides d Afrique11, et que, conformément à tous ces caractères d’une origine orientale, on s’accorda généralement, dans l’antiquité, à attribuer à Saturne, dieu phénicien12; en sorte

1 C’est ce qu’a démontré Eckliel, Nam. vet. p. 173-174. Le même type se retrouve sur les médailles de Sébasté, de Phrygie, où il avait été méconnu par les antiquaires, et où Eckliel a eu aussi le mérite de le signaler, ibid. p. 174.

■ C’est de cette manière que s’expliquent le plus naturellement les types relatifs à Persée sur les médailles des villes du Pont, plutôt que d’après les idées de Boettiger, qui y voyait un témoignage de l’abolition due à la civilisation grecque des sacriGces humains portés anciennement par les Phéniciens sur les côtes du Pont-Euxin; voy. ses Icleen zmr Kunst-Mythologie, 1. 1, p. 4i6, 3 1) , suiv.

3 Eckliel, Sylloge, p. 48.

u Idem, Nam. vet. p. 78.

5 Idem, ibid. p. 173. C’est avec la même sagacité que le grand oracle de la numismatique, en restituant à Iconium, ville fondée par Persée, une médaille mal attribuée, a reconnu, dans le type principal, la tête casquée de Persée, accompagnée de la harpé, comme sur les médailles des rois de Macédoine, Nnm. vet. p. 272.

6 J’en puis citer pour exemples le beau vase de Vulci qui Gt partie du Cabinet Durand , où il est décrit, n. 2 43, p. 74; un autre vase, de la même collection, mais d’une fabrique de la Grande Grèce, n. 244, p- 7b, et le vase de Basilicate que j’ai publié, Monnm. inéd. pl. xli, vase d’un style de décadence, qui représente un monument plus ancien. Persée se montre armé de la harpé, figurée de cette manière, c’est-à-dire avec une pointe droite et avec une lame recourbée, sur des médailles grecques, telles que celles de i’île de Sériphc, Cadalvène, Choix de méd. grecq. pl. iv, n° 27, et sur des bas-reliefs étrusques, dont deux, publiés inexactement par Gori, Mus. Etrasc. t. I, tab. cxxm, et t. III, cl. ni, tab. 1, n. 1, ont été reproduits plus fidèlement par Inghirami, Monum. Etrusch. Ser. I, tav. lv, lvi. Cette circonstance donne quelque prix au vase peint, de fabrique étrusque, publié

par M. Éd. Gerhard, Anserles. Vasenbild. II, lxxxix, 3, 4, p. 26- 27, où Persée porte à la main la harpé, sous sa forme asiatique, qui devait être pour les Étrusques, originaires delà Lvdie, une tradition orientale.

7 Sur deux scarabées étrusques, publiés par Lanzi, Saggio, 11, 4,5,6, et reproduits par Millin, Caler, myth. pl. xcv, n. 386 et 387. Je me borne à ce petit nombre d’exemples, que je pourrais multiplier sans peine, mais qui suffisent pour l’objet que j’ai en vue. J1 observerai seulement que Millin se trompait en affirmant que, sur les monuments d!un temps moins reculé, la harpé n était qu’une épée munie d’un crochet, Monum. inéd. t. I, p. 220; Galcr. myth. t. II, p. 1 44 ; et Peintures de vases, t. II, p. 9, 3); c’est précisément le contraire qui est vrai. J’observerai encore que l'instrument, qui forme le type de petites médailles d’argent d 'Arpi, et qui est figuré comme un croc, muni d’un anneau, Millingen, Méd. grecq. pl. 1, 10, p. 17; Carell. tab. xc, 7, p. 35, ed. Cavedoni, est certainement la harpé, par allusion au nom de la ville; voy. d’ailleurs Cavedoni, Spicilegio, p. i5, 2 3).

s Trois de ces miroirs sont publiés dans le recueil de M. Éd. Gerhard, Elrusk. Spiegel, Taf. cxxi, cxxn, cxxm.

9 Notamment, sur le beau vase peint, de fabrique sicilienne, plusieurs fois publié, dont, le meilleur dessin est celui qu’a donné Millin, Peint, de vases, t. II, m, iv, p. 3-io, et dans l’explication duquel les principales circonstances du mythe de Persée sont exposées par l'auteur.

10 C’est l’arme nommée pdyatpot Kapnÿ'Av , Clem. Alex. Stromal. I, xvi, p. 36a; Euseb. Prœp. Ev. 1. X, p. Voy. Movers, Die Phœnizier, t. I, p. 42 3-42 4-

11 Lucian. Toxar. S lx; cf. Tit. Liv. XXII, xlviii etu. Voyez, à ce sujet, Boettiger, Ideen, etc. t. I, p. 229, 8); Movers, Die Phœnizier, t. I, p. 4a 1.

12 Voyez, à ce sujet, les recherches de Boettiger, Ideen, etc. t. I, p. 224, suiv.

que, sous cette forme encore, la hcivpé, portée par Persèe, faisait allusion à sa nature de dieu assyrien et phénicien. Mais, dans la dernière époque de l’antiquité, où la mythologie grecque avait fini par s’assimiler tous les mythes d’une origine étrangère et à leur donner, sur les monuments de l’art, son empreinte purement hellénique, il dut arriver que Persée perdit successivement les principaux traits de son costume oriental, le casque ailé d ’Hadès, qui le rendait invisible1, surtout la harpe, arme si proprement de nom et d’usage asiatiques; et de là vient que, dans le groupe de Hanovre et sur les peintures de Pompéi, Persèe ne nous apparaît plus que la tête nue et avec le parazonion grec.

J’ai encore une dernière observation à faire sur un sujet qui ne laisse pas d’avoir quelque intérêt pour les recherches d’archéologie comparée, l’étude désormais la plus féconde et la plus utile qui puisse s'offrir dans le domaine de la science. Des antiquaires, tels que Millin2 et Boettiger3, frappés de la circonstance que la harpe était l’arme exclusivement consacrée à Saturne et à Persèe, personnages mythologiques, d’extraction orientale, avaient cherché à rendre compte de cette particularité à l’aide de considérations diverses, plus ou moins fondées sur des textes classiques. 11 avait manqué à ces antiquaires, pour reconnaître avec certitude la harpe comme une arme asiatique, de la trouver sur des monuments proprement asiatiques. C’est un avantage que nous possédons maintenant, grâce à l’acquisition que nous avons faite de cylindres babyloniens, où le dieu assyrien, qui représente Persée, se montre armé de la harpe, dans divers actes qui répondent à son mythe4. J’ai publié moi- même 5 un de ces cylindres, du plus beau travail assyrien, où le Sandan de Ninive combat le lion, à l’aide d’un instrument pareil; et c’est enfin la harpe qui se voit à la main du même dieu, étouffant le lion contre sa poitrine, dans la figure colossale de notre musée du Louvre6, monument du premier ordre de la haute antiquité asiatique. Rien ne manque donc désormais à la certitude acquise que la harpe, figurée sur les monuments asiatiques, comme nous la voyons sur les monuments grecs, était l’arme particulière des dieux du système solaire phénicien et assyrien ; d’où il suit irrésistiblement qu’elle était arrivée par cette voie et avec cette signification aux Grecs, qui en avaient fait l’attribut propre de Persée.

1 Apollodor. II, iv, 2 ; Hesiod. Sent. v. 226.

2 Millin, Mon. in. 1. 1, p. 2 1 9, suiv.; Peint, de vases, t. Il.P-9.3)-

3 Boetliger, Ideen, etc. t. I, p. 228, 8), suiv.

u Ces cylindres ont été récemment cités par M. Movers, à

l’appui d’idées qui rentrent dans celles que je viens d’exposer; voy. ses Phamizier, t. I, p. 4a3. J’en puis citer pour exemples les cylindres publiés par A. Cullimore, Oriental Cylinders,

pl. Il, n. 10; pl. vn, n. 38; pl. xxv, n. i3 a ; pl. xxix, n. 1 54 -

5 Voy. mon Mémoire sur l'Hercule assyrien, pl. vu, n. 2, p. 127-8. Le môme cylindre se trouve aussi dans le dernier recueil de Micali, Monum. ined. tav. 1, n. 2.

0 Ce colosse, dont j’ai publié un dessin au trait, à la suite de mon Mémoire sur l’Hercule assyrien, pl. 1, p. 1 54 » 2), forme le sujet d’une planche magnifique, dans le grand ouvrage de M. Botta, Monument de Ninive, t. 1, pl. xi.vii.

Page 1