PLANCHE V
BACCHUS ET ARIANE A NAXOS
Hauteur, 1 ru. 5 cent. — Largeur, o m. 97 cent.
Dans l’explication que j’ai donnée d’une peinture du même motif, précédemment publiée l, j’ai déjà fait mention de celle qui fait le sujet de la planche présente 2, et les éclaircissements dans lesquels je suis entré à l’égard des compositions qui représentent la rencontre de Bacchus et d’Ariane à Naxos ont déjà aussi rendu superflues la plupart des explications que comporterait la peinture actuelle. Ma lâche devra donc se borner à signaler les particularités nouvelles qu’elle présente, en même temps qu’à rectifier et à compléter, sur tous les points où cela me paraîtra nécessaire, les notions que j’ai exposées plus haut sur le mythe de Bacchus et d’Ariane et sur les monuments qui s’y rapportent.
Le moment choisi par l’auteur de notre peinture est celui où Bacchus , suivi de son tliiase, s’approche d’Ariane, qui, à peine arrachée à son fatal sommeil, contemple en pleurant le vaisseau de Thésée fuyant à l’horizon : ce sont deux circonstances d’une même action, qui, jusqu’ici encore, à ma connaissance, ne s’étaient trouvées réunies dans une seule et même composition sur aucun monument de l’art antique. Effectivement, lespein- 1 Voy. pl. m, p. 53, suiv. 2 Plus haut, p. 48, 3); p. 5a, 4), 5).
liv AMOURS DES DIEUX.
Lurcs d’Herculanum l, clc Cività2 et de Pompéi 3, qui nous ont offert Ariane abandonnée durant son sommeil eL contemplant à son réveil le vaisseau de Thésée qui s éloigné, nous avaient montré l’héroïne crétoise dans un isolement complet, soit quelle apparaisse réellement seule, soit quelle ait auprès d’elle des personnages d’ordre allégorique, tels que l’Amour ou Pasithéa, qui s’associent à sa douleur. La présence de Bacchus, qui apporte à l’amante affligée une consolation plus effective, manquait dans toutes ces peintures; et cette circonstance, qui était la plus considérable du mythe, ne s’était rencontrée que dans les compositions, soit peintes, soit sculptées, où Ariane, encore plongée dans le sommeil, était livrée à la contemplation de Bacchus, tantôt par la main de Pan, tantôt par celle de l’Amour; mais, encore une fois, la réunion des deux scènes, celle du désespoir d Ariane à son réveil et celle de l’approche de Bacchus, est une apparition nouvelle dans toute cette classe de monuments relatifs à la rencontre de Bacchus et d’Ariane à Naxos.
On doit croire cependant qu’il exista dans l’antiquité des compositions où ce sujet était traité de la manière qui vient d’être indiquée et qui fut suivie par l’auteur de notre peinture de Pompéi : car c’est celle que paraît avoir eue en vue Catulle dans sa belle description de la tapisserie qui figurait aux noces de Thétis et de Pélée4; et c’est aussi celle qui résulte de la narration poétique de Nonnus5. Chez l’un et l’autre de ces écrivains, Ariane, éveillée sur sa couche solitaire, se livre à toute l’effusion de sa douleur, tandis que Bacchus, déjà près d’elle avec tout, son cortège, prête l’oreille aux accents passionnés de ce désespoir amoureux, qu’il s’apprête à consoler. S’il fallait une preuve à l’appui de cette induction, je la trouverais dans la belle statue du musée de Dresde6, reproduite sur la mosaïque de Saltzburg qui doit avoir été conçue pour faire partie d’une suite de figures représentant Ariane dans la situation indiquée par Catulle et par Nonnus, avec letliiase de Bacchus , tel qu’il est possible de se le figurer d’après le récit des deux poètes ; et une preuve de ce fait plus péremptoire encore, s’il est possible, c’est celle que nous fournit la peinture de Pompéi que je publie.
1 Piltur. d’Ercolan. t. Il, tav. xiv.
2 Ibidem, t. II, lav. xv, et t. V, tav. xxvi.
3 Real Mus. Borbon. t. VIII, lav. iv, et t. II, tav. lxii (et non lxiv, comme il a été imprimé par erreur, p. 3a, 7). Sur une seule de ces peintures, Real Mas. Borbon. t. IX, lav. xxxiv, on voit représenté le moment où Thésée s’éloigne d’Ariane endormie.
4 Catull. Carm. lxiv, v. 2 5o-a53 :
Quæ tum prospectons cedcntcm mœsta carinam,
Multipliées animo volvebat saucia curas.
At parte ex alia florens volitabat Iacchus,
Cum thiaso satyrorum et Nisigenis silenis.
5 Nonn. Dionys. xlvii, v. 3 19 :
Ôi|<! Sè Saxpvieaaa t6miv è/pdéy^œro Çoivijv.
Toia xwjpou&nis èitsrtépmvto B< ixyps àxoveov.
0 Jeveux parler de ï Agrippine de Dresde, Augusteum, Taf. xvn; cf. Taf. clvi, au sujet de laquelle je renvoie aux éclaircissements déjà donnés plus haut, p. 33, 1). Xajoute ici, pour rendre justice à chacun, que cette dénomination d’Ariane, qui fait beaucoup d’honneur à la sagacité de W. Gott. Becker, et qui avait été d’abord combattue par Boettigcr, fut revendiquée par Hirt, Kunstbemerkungen, S. 1 33 , comme une idée qu’il aurait
communiquée de vive voix à l’éditeur de l'Augusteum, et que Boettiger aurait approuvée : sur quoi, l’auteur de la 2e édition de l'Augusteum (Leipsig, 1837, 8°), W. Ad. Becker, réclame avec raison, Nachlrage, etc., p. 407-409, contre celte usurpation d’une idée heureuse, dont on voudrait priver la mémoire d’un savant qui n’est plus là pour défendre sa propriété littéraire; et je m’associe de tout mon cœur à cette réclamation, qui peut devenir une leçon utile, dans un temps où il n’est pas rare de voir des antiquaires qui vivent aux dépens des idées d'autrui.
7 Je profite de cette occasion pour rectifier ce que j’ai dit plus haut, p. 48, 5) , que je ne connaissais cette mosaïque que par la description de Boettiger. J’avais oublié, en écrivant cette phrase, que le monument en question avait été publié d’apres la lithographie jointe à l’écrit de M. Thiersch, par M. Creuzer, dans les Abbildungen zur Symbolilc, Taf. lv, 1, p. 29-30, n° 54- Le cinquième compartiment, qui devait offrir la composition d’Ariane endormie, livrée à la contemplation de Bacchus, manquait sur la mosaïque; et c’est par erreur que j’ai cité, p. 49, cette scène, suppléée par une conjecture plausible de Boettiger, comme existant réellement sur le monument. Voy. encore sur cette mosaïque de Saltzburg, les Wiener Jahrbiichcr, 1818, I, Anzeigebl. p. 2 5, suiv.
BACCIIUS ET ARIANE A NAXOS. 75
Ariane, à demi soulevée sur sa couche déserte, vient de s’apercevoir de l’abandon de Thésée. Par un mouvement naïf, dont les peintures jusqu’ici connues du même sujet n’avaient point encore offert d’exemple, du moins pour le personnage d’Ariane, elle porte à ses yeux un pan du pépins qui couvre la partie inférieure de son corps, pour essuyer ses larmes, tandis que, dans le saisissement de sa douleur muette, elle fixe son regard sur le vaisseau athénien qui s’éloigne à pleines voiles1. C’est dans une grotte2, aux bords de la mer, qu'apparaît ici Ariane, couchée sur un lit, qui consiste en un seul matelas, avec un coussin3 de la même étoffe, dans toute la simplicité de l’âge héroïque. Toute celte figure est pleine de grâce, et supérieure, pour la pensée comme pour l’exécution, à celle des peintures depuis longtemps découvertes. Le groupe de Bacchus, entouré de trois des personnages de son thiase, n’offre pas une image moins neuve ni moins curieuse. Le dieu, vêtu d’un pallium qui lui laisse toute la partie supérieure du corps à découvert, s’appuie de la main droite sur 1 épaule de Silène, son vieux et fidèle gouverneur; il paraît entièrement absorbé dans la contemplation d’Ariane, et l’état dans lequel l’artiste n’a pas craint de le représenter4 n’exprime que trop sensiblement l’impression qu’a produite sur lui l’aspect de I héroïne crétoise. Les deux femmes qui se montrent derrière Bacchus doivent être, l’une Psalacantha5, l’autre, la nymphe de Naxos, dont la présence à cette scène érotique a été
1 L’artiste ne s'est pas conformé ici, non plus que dans les autres peintures du même sujet sorties des ruines d’Herculanum , de Cività et de Pompéi , à la tradition ancienne suivant laquelle le vaisseau de Thésée avait des voiles noires, Pausan. I, xxn, 5. Ce vaisseau n’a lui-même, dans notre peinture, qu’une forme capricieuse, qui n’a que la valeur d’une simple indication, d’un de ces accessoires auxquels on n’attachait généralement, chez les anciens, aucune importance. On ne saurait donc y chercher le moindre trait de la représentation d’un navire de l’âge héroïque ; mais on n’en doit pas savoir moins de gré à Boettiger de s’être livré, à l’occasion de ce vaisseau de Thésée, tel qu’il est représenté sur une de nos peintures antiques, à de savantes et ingénieuses recherches sur la marine des anciens, sujet encore si peu avancé; voyez son Ariadne, 8 iii, p. 62-74.
2 Cette grotte de Naxos est représentée d’une manière neuve et caractéristique sur un vase de la collection du comte d’Erbach, publié par M. Creuzer, Abbililang. z. Symbolik, Taf. vin. Voyez l’explication qu’en a donnée ce savant, dans ses Religions de l’antiquité, t. III, p. 344, pl. cxlv, n° 4gi-
Les divers objets qui entraient dans la composition d’un lit, à l’époque héroïque, sont indiqués par Homère, Iliad., xxiv, v. 644, sqq., en ces termes, Sé(Wiat, ptiyea., TamjTas, yka.lvuç, sur lesquels on peut voir les explications données par Eustathe. Le matelas est ce qui s'appelait communément en grec axpwpvij, Xenophon. Memor. 11,1, 3o; cf. Cyropœd. VIII, ni, i5, ou bien trrpwpa, idem, Cyrop. V, 11, 7 et VI, 11, 1 1, et culcila, en latin, Varro, de L. L. IV, xxxv; Cicéron. Tasculan. HI, xix; Senec. Episl. lxxxvii. L usage des coussins, ■GfpoaxeÇctkctict, cervicalia, n est pas moins attesté par les textes antiques, Clearch. apud Athen.VI, Lxvni; t.II, p.479, Schw., et par les monuments, entre lesquels il me suffira de rappeler le vase de notre Cabinet des Antiques, publié par Millin, Vas. peints, t. I, pl. xxxvm, et cité
plus haut, p. 43, 1), afin d’avoir occasion d’avertir que Boettiger, qui a reproduit ce vase, et qui en a donné une interprétation nouvelle, y a vu simplement un banquet bachique, un kômos, au lieu du lectisterne de Bacchus et d’Ariane; voyez son Archiiolog. Ærenlese, 1° Samml. Taf. viii, p. 5-6.
4 J’ai déjà averti plus haut, p. 5a, 4), 5), que Bacchus se montrait ici ithyphallique, particularité d’une licence telle, qu’on aurait pu croire que les exemples en avaient été inconnus dans l’antiquité, parce qu’ils manquaient jusqu’ici sur les monuments parvenus jusqu à nous. Mais c’était une opinion qui ne pouvait être fondée que sur une connaissance très-superficielle de l’antiquité; et voilà aussi pourquoi il importe, dans l’intérêt de la science, de constater l’existence de ce trait de mœurs antiques si caractéristique, dans un temps où la notoriété publique tient lieu de la chose même, qui a été détruite sur la peinture originale.
5 Je présume que c’est cette nymphe, dont le concours à l’union de Bacchus et d’Ariane était signalé dans une tradition antique, Ptolem. Hephæst. Nov. hist. excerpt. 1. V, p. 27, ed. Roulez, qui figurait, à la même place et avec la même intention, dans une charmante composition, de style et de provenance attiques, qui décorait, en figures de bas-relief, l’intérieur d une patère, publiée par feu M. de Brôndsted, possesseur de ce fragment; voy. ses Recherches dans la Grèce, II” part, vignette, n° lx, p. 276, avec l’explication, p. 3 1 4- On y voit Bacchus, appuyé sur un satyre et guidé par l’Amour portant un flambeau, qui s’approche d’Ariane endormie, dont une main de femme écarte le vêtement. Il ne reste que cette main , et la figure d’Ariane manque entièrement; mais on peut suppléer le reste de la composition à l’aide des monuments connus, comme l’a proposé M. de Brôndsted, qui a pourtant omis de signaler cette circonstance nouvelle d’une femme qui découvre Ariane, au lieu de Pan ou de l’Amour.
déjà expliquée1; et la curiosité qui se peint dans leur physionomie s accorde bien avec le rôle quelles remplissent dans cette hiérogamie .
Cette peinture, nouvellement sortie des ruines de Pompéi, offre donc un type tout nouveau, même dans ce genre de compositions, et sans tenir compte de tant d autres monuments, vases peints, miroirs2, bas-reliefs, médailles, pierres gravées, bijoux3, qui représentent le même trait mythologique d’une manière qui semble avoir constitue, pour chaque classe de ces monuments, un modèle propre et spécial; et cette observation, qui pourrait s appliquer à une foule d’autres monuments, suffirait à montrer quelle fut la prodigieuse fécondité d’un art à la fois si abondant et si varié, dans des compositions toutes relatives au même sujet et dans une seule classe des monuments qui s’y rapportent.
Ua preuve de cette observation résulte déjà de l’énumération, pourtant encore bien incomplète4 * *, que j’ai donnée précédemment des monuments qui ont pour sujet 1 hiérogamie de Bacchus et d’Ariane; et les nouveaux exemples que je pourrais y ajouter trouveront leur place dans le travail auquel j’ai déjà plusieurs fois renvoyé mes lecteurs *. Mais je ne veux pas remettre à un autre temps la publication d’un monument où se trouve la même image, sous sa forme la plus ancienne peut-être et dans son expression la plus hiératique , monument dont la découverte toute récente est une des acquisitions les plus précieuses que la science ait faites de nos jours.
Ce monument est un vase d’argile, d’une forme ronde, avec une base et un couvercle, qu’on peut présumer avoir été celle d’un petit pithos ou dune pitliacne (\ dune fabrique primitive, que je crois fermement être dérivée, dans la Grèce, d’une industrie originairement phénicienne7, et qui consiste en un fond jaunâtre, semé de rosaces de diverses dimen-
1 Voy. plus haut, p. 56-57-
2 Plusieurs de ces miroirs sont sortis tout récemment des tombeaux de Vulci, et livrés à la publicité par M. Éd. Gerhard, dont on regrette que le texte, qui doit contenir tant de doctes éclaircissements sur cette classe de monuments, se fasse si longtemps attendre. Sur l’un de ces miroirs, Etrush. Spiegel, Taf. lxxxiv, Bacchus, 8V8WH/, est debout, appuyé sur l’épaule d’une femme nue et couronnée de pampres, qui ne peut être qu Ariane; ce groupe est placé entre Ampélos et une femme tenant un lecythus, et désignée par le nom aeVEHflifl. Sur un autre miroir, Taf. lxxxv, où le même groupe est conçu à peu près de la même manière , si ce n’est qu’il est vu de profil et tourné vers la droite, le couple divin est placé entre deux Amours. Sur un troisième, Taf. lxxxvi, qui fait partie de notre Cabinet des Antiques, Bacchus lient embrassée Ariane, du visage de laquelle il approche le sien, et un Amour, tenant un lècythus et un style, assiste à cette scène érotique.
3 En fait de bijoux relatifs à ce sujet, je citerai particulière-
ment un anneau en or repoussé, dont le chaton offre en relief
un groupe de deux personnages, c’est à savoir, Bacchus tenant sur ses genoux Ariane , à laquelle il donne un baiser sur la bouche; celte bague faisait partie de la collection de M. Durand, n° 2 1 /17; il en est fait mention dans les Annal, delï Instit. archeol. t. V, p. 2 1 4 ; et j’ai vu une bague toute semblable dans la belle collec-
tion de M. le ch. Campana, à l’obligeance duquel j’en ai dû un
dessin que je publierai plus tard. Un groupe à peu près pareil,
si ce n’est que c’est Bacchus qui est assis sur les genoux d’Ariane, se voit sur quelques sarcophages antiques, entre autres, sur un fragment de notre Cabinet, publié par Caylus, Recueil II, pl. cxiv, n° 2, p. 384, et sur un beau sarcophage, malheureusement très-endommagé , qui existe au Campo santo de Pise, tav. cxxiv, viii.
4 Voyez plus haut, p. 4o-46.
5 Dans la ivc de mes Lettres archéologigucs sur la peinture des Grecs, où un article particulier sera consacré à Yhiérogamie de Bacchus et d’Ariane, considérée d’après tous les monuments de l’art qui nous en sont parvenus.
6 Le pithos était un vase qu’on peut supposer avoir été d’une forme sphérique, d’après ce passage d’Eustathe, ad Homer. Iliad. Q, p. i336, 36 : Oi Sè ôpjpi koi IIÎ0OI zspbs bp.oiàrt)xd riva. SOAIPîiSEOS èTikdaOi;aczv. Ce vase avait nécessairement une base, quoi qu’en dise M. Panofka, Recherches sur les noms des vases, p. 5, et il avait aussi un couvercle; car c’est ainsi qu’il est figuré sur les nombreux monuments qui représentent Euryslhée caché dans un pithos de bronze , els yçù.Kovv vsldov. Quant à la pithacnè, on peut croire, d’après son nom, d’accord avec les témoignages d’Hésycliius, v. Utddxvcu xai Thddxvia., oi [w ipoi TUO01; cf. v. (PiSdxviT TUOdptov pixpdv, que c’était un diminutif du pithos : ce qui répond à la forme de notre vase.
7 J’ai eu récemment l'occasion d’exposer, dans un autre ouvrage, les idées que je me suis faites sur cette classe de vases, que je crois originairement dérivée d’une fabrique phénicienne ,
BAG CHUS ET ARIANE A NAXOS
sions, d’une forme particulière, que nous savons avoir été un élément de décoration propre à l’art babylonien 1 , avec des figures gravées au trait et coloriées en rouge-brun et en noir, du style le plus archaïque qui se connaisse. Le vase dont il s’agit fut trouvé dernièrement dans un tombeau de Corinthe2, et il fait partie du cabinet de M. de Prokesch, ministre d’Autriche à Athènes, à l’amitié duquel j’en ai dû l’excellent dessin que je publie3.
Ce vase est orné, sur toute sa circonférence, d’une suite de figures, au nombre de trentetrois, représentant plusieurs traits du mythe de Bacchus et de l’initiation à ses mystères, qui sont peut-être, sur un vase de fabrique corinthienne primitive tel que celui-là, le monument le plus ancien de ce culte que nous possédions encore4. Cette espèce de cycle dionysiaque, ainsi distribué en plusieurs tableaux qui se suivent et réparti sur toute la surface convexe d’un vase, comme il l’était, sans doute, dans plus d’un ancien temple de Bacchus5,
el j’aurais peu de chose à ajouter aux observations dont elle m’a fourni le sujet; voy. ma Lettre à M. Schorn, S i, p. 3-6, 2e édit. Mais, comme la dénomination à’ égyptienne, proposée pour cette sorte de vases, avec des distinctions qui peuvent paraître un peu arbitraires, ou du moins bien subtiles, par M. Ed. Gerhard, continue encore d’être employée par cet habile et savant antiquaire, j’exprime ici le vœu que les motifs qui lui paraissent autoriser cette qualification soient enfin soumis, de son côté, comme ils l’ont été du mien, à une discussion publique. En attendant, je soutiens : i° qu’il n’existe aucun objet d’antiquité égyptienne qui offre la moindre analogie avec les vases en question, ni pour la forme, ni pour la fabrique, ni pour les ornements; 2° que les animaux naturels, ou symboliques, représentés sur ces vases, lions, taureaux, sangliers, cerfs, béliers, panthères, lions ailés, sphinx, griffons, chimères, ne sont pas ceux qui figurent sur les monuments égyptiens, et que ceux qui appartiennent à l’archéologie égyptienne, aussi bien qu’à l’archéologie asiatique, offrent, sur les vases dont il s’agit, les formes propres à la race asiatique de ces animaux; 3° que des vases analogues à ceux qui nous occupent, pour la forme, pour la couleur de la terre, pour la fabrique et pour les ornements, vases qu’on peut, à raison de leur caractère profondément archaïque, regarder comme leur ayant servi de modèles, se trouvent communément dans des localités connues pour avoir été le siège d’établissements phéniciens, tels que les îles de Milo [Mélos) et de Santorin [Tliêra) : d’où résulte la présomption que ces vases sont plutôt sortis d’une fabrique originairement phénicienne que de toute autre. J’attends qu’on oppose à ces considérations, qui me semblent de quelque valeur, des raisons qui justifient au même degré l’opinion contraire. En attendant, je dois dire que M. Panofka, publiant un vase de cette fabrique, du Musée Blacas, pl. xxv, p. 74, paraissait plutôt incliner vers l’opinion qui attribuait à ces vases une provenance originairement phénicienne; j’ajoute qu’un autre antiquaire, M. Quaranta, à l’occasion d’un de ces vases, du Real Mas. Borbon. t. VI, lav. lvi, y reconnaissait tous les signes d’une industrie asiatique, d’accord avec le sujet même de la représentation ; et j’observe enfin que feu M. Micali avait fini par adopter cette dénomination de phènicobabylonienne pour les vases de cette fabrique qu’il a publiés en dernier lieu, Monum. ined. a illuslraz. dell. stor. d. ant. popol. ital. tav. v, 3, p. 44-
1 Cette rosace est l’élément caractéristique de la fabrique des vases en question, au point que je puis assurer qu’il n’en existe pas un seul qui n’offre cet objet d’ornement distribué avec plus ou moins de profusion, sous une forme plus ou moins précise, dans une proportion plus ou moins grande, sur le fond des vases de cette fabrique. Or j’affirme, avec la même confiance, que cette rosace est inconnue sur les monuments de l’antiquité égyptienne; je déclare, en outre, quelle formait un objet d’ornement symbolique dont l’emploi était fréquent dans l’archéologie babylonienne. J'en puis citer pour preuves deux fragments de pierre émaillée, trouvés dans les ruines de Babylone et offrant une rosace toute pareille. L’un de ces fragments a été publié par M. Mignan, dans ses Travels in Chaldœa (London, 1829, 8°), p. 190; l’autre, qui nous vient de l’abbé de Beauchamp, connu par les fouilles qu’il dirigea lui-même dans les ruines de Babylone, existe dans notre Cabinet des Antiques; et quant à la manière dont cette rosace était employée dans l’architecture, on en a un exemple dans le tombeau de Myrœ, dont tous les éléments sont empruntés à l’archéologie babylonienne. Texier, Descript. de l’As. Min., pl. 22 5 et 226.
2 C’est de la même localité que provient le célèbre vase Dodwell, maintenant placé dans la Pinacothèque de Munich, d’Agincourt, Fragm. en terre cuite, pl. xxxvi; et personne n'ignore que la rosace, signalée dans la note précédente comme objet caractéristique d'une industrie assyro-pbénicienne, y est semée sur toute la surface du vase, comme on la voit sur le vase que je publie. Je ne crains pas d’affirmer que la même rosace se trouve sur tous les nombreux fragments de vases de même fabrique, provenant aussi de tombeaux de Corinthe, qui sont en la possession de M. de Prokesch, et qui offrent, d’après ce qu’il m’a écrit lui-même, les figures d’animaux, lions, panthères, cerfs, taureaux, sangliers, habituels sur ces sortes de vases.
3 Voyez vignette n° v, p. 73.
4 Ainsi se trouve confirmée pour Corinthe l’observation faite plus haut, p. 3o, sur la provenance des fabriques d’Athènes et de Corinthe, que j’attribue aux vases à sujets dionysiaques, d’ancien style, trouvés dans les tombeaux de villes étrusques, telles que Tarquinies, Vulci et Caere, où les arts de Corinthe avaient été introduits à la suite de l’établissement du corinthien Démarate dans celle partie de l’Ëtrurie.
5 Tel que celui de l’île de Lesbos, que l’auteur des Pastorales
était encore sans exemple sur les monuments de la céramograpliie grecque; et, sous ce rapport, comme sous tous les autres, le vase qui le présente est certainement un des monuments les plus remarquables acquis de nos jours à la science.
La première scène qu’offre notre vase se compose de cinq figures; elle représente la naissance de Bacchus d’une manière conforme à la tradition la plus généralement accréditée dans l’antiquité, celle qui faisait sortir Bacchus, à l’âge de neuf mois1, de la cuisse de Jupiter, où ce dieu l’avait enfermé, après que Mercure l’eût retiré du sein de Sémélé foudroyée dans les embrassements du maître des dieux. Cependant, on pouvait croire que cette tradition ne remontait pas, chez les Grecs, aune époque bien ancienne. Il n’y est pas fait la moindre allusion, ni dans la Théogonie d’Hésiode2, ni dans les fragments des Hymnes homériques3 relatifs à la naissance de Bacchus, qui parlent pourtant de l’union adultère de Jupiter et de Sémélé. A quelque source donc qu’ait été puisé le récit mythologique que nous ont transmis Apollodore4, Diodore de Sicile5 et d’autres auteurs6, et quand bien même on admettrait, avec le savant commentateur de Nonnus7, que la fable racontée par son auteur ait été prise dans les plus anciens monuments de la langue et du culte des Grecs, rien ne prouvait, d’après ceux de ces monuments qui nous restent aujourd’hui, que cette fable de Bacchus sorti de la cuisse de Jupiter appartînt en effet à une bien haute antiquité. Je n’examine pas si cette fable a dû son origine à une allusion au nom du mont indien Mérou, à l’aide de laquelle on a cherché à établir la provenance indienne du mythe de Bacchus; cette opinion, soutenue encore de nos jours par d’habiles critiques8, me paraît une idée récente introduite chez les Grecs à la suite de l’expédition d’Alexandre; et je n’accorde pas plus de confiance à l’ingénieuse explication d’un des commentateurs d’Hésiode9, qui croit qu’une locution proverbiale des Phéniciens10 a donné lieu à la fable de la naissance de Bacchus11, bien que cette explication s’accorde mieux avec l’ensemble des faits, qui tendent à montrer l’influence phénicienne qui s’exerça sur l’origine et sur le développement du culte de Bacchus. La seule
avait en vue, et où il indique les peintures à sujets dionysiaques suivantes, Long. IV, iii : Eij^e Sè xai è'nSoOen à reàs Aiorvaiaxàs ■ypatpds, SepéApv rMoverav, kpidSry v xa OevSovcmv, Avxovpyov SeSepévov, UerOéa Staipoûpevov. Voy. Welcker, ad Pliilostr. Sen. Imag. I, xiv, p. 291 ; Otto Jalin, Penthens, etc., p. 7.
1 C’est ce qui résulte du témoignage d’Apollodore, III , iv, 3 : Ka-rà tov ypàvor Tor xaQipiovza. Diodore s’exprime à peu près delà môme manière, III, lxv. Mais Lucien le lait naître à l’âge de sept mois, éirrafirjviaîos, Dial. deor. ix, t. II, p. 3o, Bip.; et c’est aussi la tradition suivie par Comutus, De nat. deor. c. 11, p. 10, ed. Osann. Étienne de Byzance et Suidas, v. Nctfos, nous ont transmis une version différente, selon laquelle Bacclius était né à huit mois.
2 Hesiod. Theogon. v. g3g-4i.
J Hymn. homeric. in Dionys.y 1, v. 56-07; xxv, v. 1-10. Nous savons, par le témoignage de Ménandre, De encom. VII, p. 48, que la naissance de Bacchus fut le sujet de quelques hymnes : Kai ijSii rtnès xai AIÛNT20T TONÀÂ) vpvpaav. Mais à quelle époque appartenait la rédaction de ces hymnes? c’est ce qui nous reste inconnu; et, en attendant que quelque texte antique jette du jour sur cette question, il est permis de croire, d’après l'ensemble des notions littéraires que nous possédons , que les
hymnes dont il s’agit ne dataient pas d’une époque supérieure à celle des tragiques. Du moins M. Lobeck est-il d’avis, et je suis tout à fait de son opinion sur ce point, que les fables sur la naissance des dieux, kpréptSos Forai, kBprcts Forai, et autres pareilles, dont une, avec le même litre relatif à Bacchus, Ai orvcrou Forai, est citée comme un drame de Polyzélus, appartenaient toutes au théâtre, et formaient le sujet d’autant de drames satyriques, Aglaophamns , t. I, p. 436; voy. aussi Welcker, Zeitschrift, etc., p. 519, 3a).
4 Apollodor. III, iv, 3; cf. Heyn. ad h. I.
5 Diodor. Sic. III, lxiii, IV, 11, et V, lii. Vid. Wesseling, ad III, LXIII.
0 Lucian. Dial. deor. ix; O vid. Metam. III, 260, sqq.; Hygin. F ah. clxxix.
7 Moser, ad Nonn. Dionys. ix, 3, p. 195.
8 Idem, ibidem, p. 190-196; Creuzer, Relig. de l'Anlig. 1. 111,
9 Leclerc, ad Hesiod. Theogon. v. 94o.
10 Genes. xlvi, 26.
11 Cette idée avait obtenu l’assentiment de deux des plus habiles critiques, Wesseling, ad Diodor. Sic. III, lxiii, et Hemsterhuys, ad Lucian. Dial. deor. ix, t. II, p. 276, Bip.
BACCHUS ET ARIANE A NAXOS
notion positive à laquelle je m’attache en ce moment, c’est que le témoignage le plus ancien peut-être que nous possédions de la littérature grecque sur la naissance de Bacclius, sorti de la cuisse de Jupiter, est celui d’Euripide1, qui ne faisait, sans doute, qu’exprimer une tradition déjà populaire de son temps: d’où résulte la preuve que l’invention de cette fable remontait au delà du siècle de ce poète.
Ce peu d’éclaircissements nous rend d’autant plus précieuse la scène mythologique retracée sur notre vase de Corinthe; car cette scène, où se voit Jupiter assis, de la cuisse duquel sort Bacchus enfant, qu’une femme debout, en face du maître des dieux, s’apprête à recevoir dans ses bras, nous offre certainement l’image la plus ancienne de ce mythe qui soil venue jusqu’à nous, et elle nous tient lieu d’un témoignage classique, qui nous manque pour les temps supérieurs au siècle d’Euripide. L’importance archéologique de cette image s’accroît encore par la considération de l’extrême rareté des monuments de l’art qui nous restent concernant la naissance de Bacchus, et à raison aussi de l’époque, comparativement récente, à laquelle ces monuments appartiennent. Effectivement, l’antiquaire qui, à l’occasion d’un vase agrigentin du cabinet de M. le duc de Luynes, représentant Jupiter debout, qui confie Bacchus enfant à l’une des nymphes, ses nourrices2, commence sa dissertation par cette phrase: « Les vases qui représentent la naissance de Dionysus ne sont pas rares, » cet antiquaire, dis-je, a manifestement confondu deux circonstances très-distinctes d’un même mythe, deux actions qui se succèdent, sans pouvoir s’identifier, la naissance de Bacchus, c’est-à-dire le moment où le jeune dieu sort de la cuisse de Jupiter, et Y éducation de Bacchus, c’est-à-dire la remise du dieu nouveau-né, par la main de Mercure ou par celle de Jupiter lui-même, aux nymphes qui doivent l’élever. Or il est si peu exact de dire que les vases (jui représentent la naissance de Bacchus ne sont pas rares, que jusqu’ici encore on ne connaissait pas un seul monument de ce genre qui eût rapport à ce sujet, tandis qu’il existe en effet un certain nombre de vases peints représentant Bacchus enfant3, porté le plus
1 Euripid. Bacch. v. 94-98; cf. Boeckh, G me. trap. princip. p. 3i7 :
Ao%/ois S’ aùrtxa viv SéZa-ro &ccXatpois KpovtSa Zevs,
KaTà MHPfÜi Sè xa'hv'pas ypvoéatotv trvvspsîSeï ïlspôvais xpvx'lhv dtp’ apas.
Ka! xmayekâs viv ris èveppdtpn Aiès MHPÜi , SiSdtÿo rr’ , ris xaXüs êyei tiSe.
yàp év irais uso ts vsayais Tà Aiès fipétpos SXaëes,
Ôte MHPÜi m ipbs êt; dOavrdiov Z sis Ô tsxüjv üpiraaé viv.
1 Ce vase, publié d'abord dans les Noav. annal, ch l’Instit. archèol. t. I, pl. ix, p. 357-872, a été reproduit par M. le duc de Luynes, qui le possède, dans sa Description de tjuclcjucs vases peints, pl. xxvni, p. 16-17. Le premier interprète de cette peinture y a vu Bacchus enfant remis par Jupiter à l’une des hyades, désignées collectivement par l’inscription TAXES , tracée audessus de la nymphe assise. Mais je n’hésite pas à dire que cette inscription n’existe que dans l'imagination du savant antiquaire; et quiconque aura sous les yeux la gravure très-exacte du vase
en question se convaincra sans peine qu’on n’a pu voir le mot TAXES dans les traits informes de l’inscriplion dont il s’agit, qu’au moyen d’une de ces illusions dont tant d’inscriptions de vases peints, mal tracées et illisibles comme celle-là, ont été l’objet. Il est, d’ailleurs, sans exemple, sur les vases peints, que les ménades ou les nymphes de la suite de Bacchus soient désignées par un nom collectif, tel que le mot TAXES au pluriel. Le docte auteur n’a pu citer, à l’appui de celte désignation insolite, que le mol NT AI, pour vvptpai, tracé sur un vase
de la collection de M. Durand, n° 669, où ce titre s’applique, de l’avis d’un autre antiquaire, aux deux nymphes du Parnasse, c’est à savoir, à Latone et à Diane : sur quoi j’observerai encore
que rien n’est moins sûr que cette lecture de NT AI, pour
vvpipa 1, et que jamais Latone et Diane n’ont pu être désignées par le nom de nymphes.
3 Tel est le beau vase de Nola, publié d’abord par Millin, Vases peints, t. II, pl. xm, p. 23, suiv., et reproduit depuis dans le Cabinet Pornialès-Gorçjier, pl. xxvii, p. 91-94. Tel est encore un vase sicilien publié par feu don Niccolà Maggiore , dans les Monum. ined. délia Sicilia, fasc. J (Palermo, 1 833) , et devenu l’objet d’une publication nouvelle dans les Monum. dell’ Inslit. archeol. I. II, lav. xvii; cf. Annal, t. Vil, p. 82-85. A ces deux
souvent aux nymphes ses nourrices, quelquefois à Silène1, sans compter d autres monuments de l’art, tels que le célèbre cratère de Salpion f Athénien, du musée de Naples3, relatifs au même sujet3.
Il est vrai que, si ce sujet de Bacchus sortant de la cuisse de Jupiter manque totalement dans la classe des vases peints4, un seul excepté, que je citerai tout à l’heure, et qui est encore inédit, on le trouve sur d’autres monuments de l’art antique qui sont venus jusqu'à nous, pour ne point parler de la fameuse peinture de Clésiloque5, qui paraît avoir été dun genre satyrique, et dont la composition nous reste tout à fait inconnue. Parmi ces monuments, le premier rang, sans contredit, est dû au célèbre miroir du Cabinet Borgia8, si souvent publié, qui reproduit certainement pour nous quelque belle composition d'une ancienne école grecque , et qui prouve que le mythe de la naissance de Bacchus était connu et populaire en Etrurie, dès une assez haute époque. Je rangerai immédiatement après ce miroir, œuvre d’un art étrusque, les deux plaques d'or de notre Cabinet des Antiques, appartenant aussi à l’archéologie étrusque7, qui représentent Bacchus, à demi sorti de la cuisse de Jupiter, assis sur un rocher8, et reçu dans les bras de Minerve, remplissant ici, par une rare exception", l'office d 'Ililhyie. A la suite de ces monuments, qui ne peuvent guère
vases, il faut ajouter celui du cabinet de M. le duc de Luynes, cité à la note précédente, et un autre vase de Canino, décrit dans le Catalogne étrusque, n° 81, où Jupiter apparaît debout en présence d’une des nymphes, qui vient de recevoir Bacchus enfant, avec sa compagne assise derrière elle. 11 faut encore y ajouter un vase du musée de Palerme, décrit dans les Annal, delï Instit. archeol. t. XIV, p. a4, où Baccluis enfant (et non Iacchus) est confié par Mercure à une nymphe, et où ce sujet est accompagné, dans la partie inférieure du vase, d’une hiérogamie de Bacchus et d’Ariane, représentée d’une manière conforme à toutes les traditions. Voyez, sur ces vases et sur les autres monuments de l’art relatifs au même sujet, Creuzer, zur Gallcr. d. ait. Dramat. p. 107, 175), et Oit. Millier, Handbuch,
1 Un de ces vases, de fabrique atlique, est publié dans les Grüberder Griechen de M. de Stackelberg, Taf. xxi.
2 Publié dans le li. Mus. Borbon. t. I, lav. xlix. Voyez, sur ce beau monument, le travail approfondi qu’il a fourni à M. Welcker, dans son Zeitschrift, etc., Taf. v, 23, p. 000, suiv.
3 En fait de bas-reliefs du même sujet, je citerai celui de la villa Albani, Winckelmann, Monum. ined. n° 5a, gravé de nouveau dans les Monum. du mus. napol. I. I, pl. lxxvi, avec un bas-relief du musée du Capitole , qui offre à peu près la même composition, Mus. capitol, t. IV, tab. lx. Je n’oserais dire si le bas-relief publié dans le même recueil, pl. lxxv, et représentant un enfant nouveau-né aux mains de Gœa, qui s’élève de terre à mi-corps, a rapport à la naissance de Bacchus, plutôt qu’à celle d’Erichthonius, et je vois qu’Ott. Muller est resté dans le même doute, Handbuch, § 384, a ; je reviendrai plus bas sur cette question. Mercure portant Bacchus nouveau-né est un sujet qui se trouvait déjà sur le trône d’Amycles, Pausan. III, xvih, a , et dont il nous est resté de nombreuses réminiscences sur les bas-reliefs, Zoëga, Bassirilievi, t. I, tav. m, p. ao, suiv., et sur les pierres gravées, telles que celle du cabinet deHorn, publiée
par Millin, Vas. peints, t. II, p. 1, vignette, et Pierr. grav. pl. xxxt, p. 83-84; voyez aussi Gori, Mus. for. 1. 1, tab. lxix, 1; Denh, E, 7a ; Raspe, n° 4 2 54 , suiv. Sur une médaille de Laodicée de Pbrygie, Eckliel, Num. vet. tab. xiv, n" la, Jupiter debout tient sur ses bras Bacchus enfant, qu’il va remettre aux nymphes chargées de l’élever.
4 Je ne connais que par la citation qu’en fait M. Welcker, Zeitschrift, etc., p. 5ig, un vase de la collection du chanoine Spoto, à Girgenti, représentant Jupiter assis sur un rocher et Bacchus nouveau-né, vase indiqué comme une des plus belles peintures d’ancien style, mais que je n’ai trouvé mentionné nulle part ailleurs, et dont le propriétaire actuel m’est inconnu.
5 Plin. XXXV, xi, 4o : « Ctesilochus, Apellis discipulus, petulanti pictura innotuit : Jove Liberum parturiente depicto milrato et muliebriter ingemiscente inter obsletricia dearum. »
6 Visconti, Mus. P. Clem. t. IV, tav. agg. B. 1; cf. Heeren, Tab. marm. Mus. Borg. p. 9.; Lanzi, Saggio, etc. t. II, tav. vi, n° 2, p. 1 54-i 56; Inghirami, Mon. etr. ser. I, lav. xvi, p. 279, sgg.; Ed. Gerhard, Etrushisclie Spiegel, Taf. lxxxii.
7 Ces deux plaques d’or , trouvées dans un tombeau de V ulci , où elles avaient été déposées comme objets de toilette funéraire , ont fait partie du cabinet Durand, sous les n°! 21 65 et 2166. Elles ont été publiées dans les Nouv. annal, de l'Instit. archéol. t. I, pl. aj. A, p. 369-371 ; elles avaient été l’objet de quelques observations dans les Annal, de l'Inst. archéol. t. V, p. 2 1 5-2 1 8 ; et j’avais moi-même fait connaître l’une de ces plaques dans mon IIP Mémoire d’antiquité chrétienne, pl. ix, n° 7; voyez p. ia4, ,).
s Nonn. Dionys. ix, v. 1 6 : A eyâtov dp.<pi xoXwvyv, cf. Welcker, Zeitschrift, etc., p. 5 19.
9 Au nombre des monuments qui justifient celte exception, je citerai surtout les vases peints, relatifs à la naissance d’Erichthonius, où le fruit de la passion de Vulcain, confié à la Terre qui l’a nourri, est remis par elle dans les mains de Minerve, Monum.
BACCIIUS ET ARIANE A NAXOS
remonter au delà du Ve siècle de Rome, vient se placer le sarcophage du Musée du Vatican1, qui est une production d'une belle époque romaine; puis un autre sarcophage de la collection du général Nugent, à Trieste2, dont l’exécution accuse manifestement une époque romaine de décadence. A ces monuments, d’un art étrusque et d’un travail romain3, j’ajouterai l’indication d’un vase peint, de fabrique apulienne, de l’extrême décadence, dont l’original existait, il y a quelques années, dans les magasins d’un restaurateur de vases napolitain , et dont un calque se trouve dans le recueil de dessins inédits provenant de Millin et possédé par la bibliothèque du Roi4. Ce vase, orné, sur sa face principale, de deux rangs de figures, offre, dans la rangée supérieure, la naissance deBacchus, représentée dans une composition de cinq figures. Au milieu est Jupiter, assis sur un trône et portant un sceptre , les deux jambes croisées, dans une attitude qui n’indique aucun effort, qui ne témoigne aucune souffrance. De sa cuisse droite s’élève à mi-corps Bacchus, tendant les deux bras à une femme, sans doute Ilithyie, qui accourt pour le recevoir. Derrière le siège est un groupe de deux personnages debout, un homme nu , à la réserve d’une chlamyde qui flotte sur ses épaules, tenant de la main droite une lance, et une femme, en costume de chasseresse, portant un arc de la main gauche, qui s’appuie familièrement du bras droit sur l’épaule de l’homme : groupe où la présence certaine de Diane 5 fait reconnaître Apollon , qui assiste aussi, sur le miroir Borgia, à la naissance de Bacchus, représentée, à peu de chose près, comme elle l’est ici.
Je n’ai pas compris dans le nombre des représentations de vases peints relatives à la naissance de Bacchus un de ces vases où l’on a cru trouver ce sujet, mais sans aucune raison, à mon avis. Le monument dont il s’agit, et qui est encore inédit, faisait partie
deïï Instit. archeol. t. I, tav. x, et t. III, tav. xxx; Éd. Gerhard, Auserl. Vasenbild. t. III, Taf. cli : car la part que prend Minerve dans ces représentations est évidemment celle à'Ilithyie; et c’est, d’ailleurs, une notion qui résulte de plus d’une indication antique, que Minerve, en dépit de son caractère virginal, fut plus d’une fois considérée dans l’antiquité comme déesse KoopoTpd- (pos, Ed. Gerhard, Prodromns, etc., p. 72; cf. Welcker, Æscliyl. Trilog. p. 284, suiv.; Schwenck, mytliol. Shizzen, p. 64, suiv. De là, les surnoms de Mïjrjjp, Pausan. V, ni, 3, de «hparp /a, Platon. Eutlyd. p. 3o2, D, de Tevertcze, Creuzer, Meletem. t. I, p. 12, sous lesquels elle était adorée chez plusieurs peuples grecs, et le surnom même d’Airaroopia, qu’elle portait à Trœzène, d’après les circonstances qui avaient donné lieu à ce culte local, Pausan. II, xxxm, 1. Il est vrai que les vases peints que je viens de citer ont été rapportés à la naissance de Bacchus, plutôt qu’à celle d’Êrichthonius , par M. Otto Jahn, dont l’opinion, appuyée de graves considérations, ne laisse pas d’être assez plausible, Archciol. Aufsiitze, S vu, p. 60-82. Mais, dans ce cas encore, le rôle de Minerve KovpOTpotpoe n’en devient que plus significatif par son rapport avec Bacchus, dont elle recueille l’enfance. Sur un miroir récemment publié par M. Braun, Tat/es, Taf. 1, Minerve présente à Hercule un enfant nouveau-né qu’elle porte sur ses bras; et c’est encore là une image prise dans le même ordre d’idées, qui n’était pas étranger à Homère, lorsqu’il disait d’Erichlhonius, Iliad. 11J 547 :
Ôv ®ot’ kfhhm
©pAf-E, Aioî SuyctTup, t&e Si ÇetSupos ipovpa,
KalSS’ èv A&jVjjs’ élaev iép épi -atopi vnÇ.
1 Visconti, Mus. P. Clem. t. IV, tav. xix, p. 4i-43; Millin, Galer. myth. pl. lui, n. 2 2 3.
2 Publié dans les Monum. delV Instit. archeol. t. I , tav. xlv A ; voy. les Annal, etc., t. V, p. 2 13, sgg.
3 Je range parmi ces monuments d’un travail romain un fragment très-curieux que je ne connais que par la description qu’en a donnée M. Welcker, Akad. Kunst-Museum zu Bonn, p. 102, n. 1 85. 11 consiste en une figure à'Ilithyie recevant Bacchus qui sort de la cuisse de Jupiter, en présence de Mercure. Il ne reste de la figure de Jupiter que la jambe jusqu’au genou, et de celle de Bacchus qu’une main.
4 Ce dessin porte la note que voici : « Vaso che si trova in casa del S", d. Genn. Patierno, restauratore, alla sabtà de’ Reggj Studj , n. 63; allezza, palmi2 1/2; diametro, 1 palmo, 3 1/2 oncie. » La face opposée représente une scène de Bacchanalesde cinqfigures.
Diane figure, en effet, dans une scène d’enfantement analogue à celle-ci, sur un beau vase peint représentant Minerve qui sort de la tête de Jupiter, et elle s’y trouve désignée par son nom , APTEMI2, à côté à!Ilithyia, nommée aussi H1AE10TA. Ce magnifique vase, qui appartient maintenant à M. le duc de Luynes, a été publié par M. Éd. Gerhard, Auserl. Griech. Vasenbilder, Taf. m-iv. Rien n’est, d’ailleurs, plus connu que le rôle de divinité généthlique assigné à Diane dans la mythologie grecque, et particulièrement dans la religion altique, où elle était associée
du cabinet de M. Durand , et il a passé depuis au Musée Britannique On y a vu Jupiter, assis sur un autel3, tenant entre ses bras le petit Bacchus, qui vient de sortir de sa cuisse, et debout, devant le maître des dieux, Neptune, portant un sceptre, et témoignant par le geste de sa main gauche la surprise que lui cause l’apparition de l’enfant. Mais aucune des cil-constances de cette peinture ne peut convenir au sujet de la naissance de Bacchus. Le bandage dont est entourée la cuisse gauche du prétendu Jupiter ne saurait passer pour un indice du laborieux enfantement auquel le jeune dieu a dû le jour : car cette particularité n’est indiquée par aucun texte antique, ni sur aucun monument figuré3; mais elle peut servir à reconnaître le véritable sujet de cette peinture, qui se
rapporte à un trait de l’histoire de Télèphe4 sur des bas-reliefs étrusques5, et qui avait brité de ce personnage héroïque 5 , figurer
à Ilithyie ; voyez-en les nombreux témoignages rassemblés par feu M. Brôndsted, Voyag. et Recherch. t. II, p. 2 5a et suiv.
I Cabinet Durand , n. 68.
■ Pour rendre raison de cet autel, dont la présence ne se justifie d’aucune manière dans une circonstance pareille, on a cité la fable sur Ocrisia et le phallus qui paraît sur l’autel, à l’occasion delà naissance de Servius Tullius, Dionys. Hal. IV, xxn;cf. Serv. ad Æn. vu, 678; Ovid. Fast. VI, lxiii; Plin. XXXVI, lxx. On a cité aussi les héros crétois Idoménée et Mérionès (Mripôs, cuisse) , rapprochant et confondant ainsi les choses les plus étrangères l’une à l’autre et les notions les plus disparates; méthode de traiter l’antiquité figurée contre laquelle je ne saurais trop protester, dans l’intérêt de la science , qu’un pareil abus de l’érudition ferait retomber dans l’enfance, s’il pouvait trouver quelque crédit.
3 II est sensible , en effet, que des expressions telles que cellesci d’Euripide, Bacch. 3 18 : XpvcréaicTiv avvepelSet -aepàvais, et de Nonnus, Dionys. ix, 7 : liai SotÔxov 'Xîiuaaa poyoc/làxa vijpara f sypov, ne doivent être prises que comme des images poétiques. Sur aucun monument de l’art, Jupiter n’apparaît avec la cuisse entourée d’un bandage.
II C’est celui qui est exposé dans une des Fables d’Hygin, et que je rapporterai dans les propres termes de l’auteur ancien , Fab. ci : « Telephus, Herculis et Auges filius.ab Achille in pugna Chironis hasta percussus dicitur. Ex quo vulnere quum in dies tetro (tetriore?) cruciatu angeretur, petit sortem ab Apolline quod esset remedium. Responsum est, ei neminem mederi posse, nisi eamdem hastam qua vulneratus erat. Hoc Telephus ubi audivit, ad regem Agamemnonem venit, et monitu Clytemneslræ Orestem infantem de cunabulis rapuit, minitans se eum occisurum, nisi sibi mederentur. » C’est donc Télèphe, blessé à la cuisse, et tenant l’enfant Oreste dont il vient de se saisir, qui est représenté sur notre vase, en présence d’Agamemnon, qui témoigne son inquiétude pour la vie de son fils. La circonstance de l 'autel trouve ici son explication naturelle, ainsi que le bandage de la cuisse de Télèphe, tel qu’on voit en effet ce personnage représenté surplus d’une pierre gravée, W inckelmann , Mon. ined. n. 122; Inghirami, G aller. Orner. 122, 65; Inpront. dell’ Instit. vi, 46; Ed. Gerhard, Prodromus, etc., vignette du titre, conformément à plus d’un témoignage classique, Philostrat. Heroïd. II, xvii; Dict. Crel. II, ni; Schol. Homer. ad Iliad. A, 60.
représenté, d’une manière un peu différente, bien pu aussi, à raison de la haute célésur des vases peints de style grec ' , dont
5 Entre autres, ceux que j’ai publiés moi-même, Monum. inéd. Odysséide, pl. lxvii et LXVHi, A, et que j’ai eu tort d’expliquer par le sacrifice d'Astyanax. C’est à M. Otto Jalm qu’appartient le mérite d’avoir donné le premier la véritable interprétation de ces bas-reliefs. Je suis bien aise d’avoir l’occasion d’en faire ici l’aveu public; et j’ajoute qu’après le plaisir de trouver soi-même le sujet d’un monument antique, je ne connais pas de plus grande satisfaction que celle d’applaudir au travail de l’antiquaire qui a été plus heureux ; voyez la dissertation de M. Otto Jahn , Telephos und Troilos (Kiel, i84i , 8°), p. 3 et suiv. Le même antiquaire vient de publier un autre bas-relief d’urne étrusque, resté inédit au musée de Berlin , et qu’il explique avec toute raison d’après le même sujet, Archâol. Aufsàtze, S xii, Taf. m, p. 176; et il en décrit deux autres du même musée, dont la composition offre des variantes curieuses, qui toutes attestent l’importance du monument original et la célébrité du mythe qui y avait donné lieu, ibid. p. 176. Deux autres bas-reliefs étrusques, l’un du Museo Gregoriano , 1. 1, tav. xcvi, l’autre, de notre musée du Louvre, Clarac, Mus. de scnlpt. t. II, pl. 214 bis, n° 7g3, ont aussi rapport à la même fable, toujours avec des circonstances nouvelles; voyez Otto Jahn, ibid. p. 174 et 177.
0 La circonstance qui succède immédiatement à celle-là, la guérison de Télèphe, est représentée sur un beau miroir étrusque récemment publié par M. Ed. Gerhard, qui en est le possesseur; voyez Die Heilung des Telephos (Berlin, i843, 4°), p- 1-12. Télèphe, içve, s’y voit assis, avec la blessure à la cuisse droite, qa Achille, fl4-ve, s’apprête à guérir, par l’ordre d Agamemnon, A'J-mei'HDVM- Le fils d’Hercule et d’Augé est ici représenté avec le vêtement qui convient à sa dignité, comme sur nos vases peints, et non pas avec ces haillons, T rfkétpov pa.xwp.ona, de la tradition d’Euripide, Aristophan. Acharn. v. 407, suivie sur les bas-reliefs étrusques.
7 L’un de ces vases, qui se voit dans le musée des Studj, à Naples, vient d’être signalé à l’attention des antiquaires par M. Welcker, Ballet, archeol. napolet. i843, n. v, p. 33; et un second, qui se trouvait dans le commerce de Rome, a été publié plus récemment encore par M. Otto Jahn, Archâol. Aufsàtze, S xii, Taf. 11, p. 172-3. La composition en offre tant d’analogie avec celle du vase Durand, qu’il semble impossible, non-seulement quelle n’appartienne pas au même sujet, mais encore
BACCHUS ET ARIANE A NAXOS
plusieurs sont maintenant connus, comme encore sur d’autres monuments de l’art grec1.
Je n’ai pas cru devoir non plus comprendre parmi les monuments relatifs à la naissance de Bacchus un fragment de bas-relief, d’un travail romain de l’extrême décadence, qui avait été signalé d’abord par Zoëga2 , et qui vient d’être rappelé à l’attention des antiquaires3, avec un dessin à l’appui4. Ce fragment se compose de quatre figures, non compris celle d’un enfant nu que deux hommes, dont l’un tient cet enfant sur ses bras, semblent placer sur les genoux d’un personnage jeune et imberbe, assis sur un siège, près duquel se tient debout un vieillard barbu, à demi vêtu d’une espèce de pallium et appuyé des deux mains sur une haste à deux pointes. Il faut presque tout suppléer par l’imagination à ce marbre, où l’extrême imperfection du travail, jointe aux effets de la vétusté, a rendu presque tout méconnaissable, pour y voir, dans le personnage assis, Bacchus bénissant paternellement (c’est ainsi qu’on s’exprime) son fils nouveau-né, qui vient de sortir de sa cuisse, et qui est porté sur les bras de deux satyres, avec le vieux Silène pour témoin de cette scène mythologique. Mais, pour admettre un fait aussi extraordinaire que celui de la naissance d’Iacchus, sorti de la cuisse de Bacchus, comme Bacchus lui-même était sorti de la cuisse de Jupiter, a-t-on du moins cité quelque texte antique qui justifiât cette étrange répétition du mythe? Je dois dire qu’on n’a pas même essayé de le faire 5; et il est certain qu’il n’existe, dans toute l’antiquité écrite, aucune trace de cette naissance d’Iacchus, ainsi mis au jour par Bacchus, même dans la tradition exposée par Nonnus6, qui faisait Iacchus fils de Bacchus et d’Aura. Mais, du moins, à défaut des textes, qui manquent absolument, a-t-on pu alléguer quelques monuments qui justifient, je ne dis pas la naissance d’Iacchus produite sous cette forme (car rien de pareil ne s’est encore montré dans l’antiquité figurée) , mais les rapports de père et de fils établis entre Bacchus et Iacchus? Ici encore, je dois dire que les monuments dont on a fait usage pour appuyer cette idée7 peuvent s’expliquer tout
quelle ne procède pas du même modèle. Télèphe s’y voit assis sur l'autel, avec le bandage à sa cuisse gauche, tenant Oreste nu entre ses bras, du .reste, avec tous les éléments du costume héroïque, la chlamyde, la lance et la couronne. Mais j’observe que ni M. Welcker, ni M. Otto Jahn, n’ont remarqué la ressemblance de ces vases avec celui de la collection Durand.
1 Entre autres, une belle pierre gravée, qui représente le groupe de Télèphe réfugié sur l’autel et tenant le petit Oreste dans ses bras, avec celte particularité, conforme à la composition de nos vases peints et contraire à la tradition d’Euripide, que Télèphe porte le costume héroïque; cette pierre, publiée par feu M. Urlichs, Rheinl. Jahrbüch. III, p. 93, suiv., Taf. m, n. 1, a été citée par M. Otto Jahn, ibid. p. 179.
2 Dans une note manuscrite publiée par M. Welcker, à la fin de sa Dissertation sur l'éducation de Bacchus, dans son Zeitschrift, etc., p. 5a 1 (et non 3a 1}.
3 Monum. delï Instit. arch. t. III, tav. xxxix ; voy. Annal, t. XIV, p. a i-3a. On ne dit pas où se trouve actuellement ce marbre, que Zoëga vit en 1791 chez le sculpteur romain Cremaschi.
4 Ce dessin répond bien à 1 idée que donnait Zoëga du monument original : Bruchstück in erhobner Arbeit von der schlechtesten Manier.
5 L’antiquaire que j’ai en vue préfère de mettre tout à fait
de côté les témoignages écrits, où il ne trouve que confusion et contradiction, pour s’attacher exclusivement aux monuments, où il trouve tout ce qu’il veut; voy. les Annal, deïï Instit. archeol. t. XIV, p. a 3 : « Le teslimonianze scritte disgraziatamente non n’apprestano che confusione e contradittorj dati, dimodochè sembra meglio fatto di lasciarle di botto totalmcnte fuori di questione. » Ce procédé est certainement fort commode ; mais je ne crains pas de dire que, si l’usage s’établissait de traiter ainsi l’antiquité figurée, absolument sans recourir aux textes, c’en serait fait d’une science où chacun porterait ses vues particulières dans l’explication des monuments.
0 Nonn. Dionys. xlviii, g45-948. Suivant cette légende, qui ne semble pas d’ailleurs avoir une grande autorité, le fruit des amours de Bacchus et d’Aura est recueilli par Minerve et confié aux nymphes d’Eleusis pour être élevé dans ce sanctuaire. 11 y a là une combinaison sensible des mythes d’Ericlithonius, l’autochthone atlique, et d’Iacchus, le Dionysus éleusinien, qui ne permet aucune application de cette légende, quelle qu’en soit la valeur, au bas-relief où l’on a cru voir la naissance d’Iacchus porté par deux satyres.
7 L’un de ces monuments est le célèbre vase du couvent de Saint-Martin, près de Païenne, où Mercure, HEPME2, confie Bacchus, AIONTSOS, à une nymphe nommée APIArNE, qui
autrement d’une manière beaucoup plus plausible. Il n’y a donc effectivement ni autorité ni vraisemblance à supposer qu’Iacchus, personnage d’ailleurs si problématique et originairement propre à la religion attique, où, comme fils de Cérès ou de Proserpine2, comme paredre (assesseur) de l’une3, et frère, ou fils, ou époux de f autre4, il fut, sans doute à une époque assez tardive, assimilé au jeune Bacchus, sans être jamais, à ce quii semble, devenu bien populaire dans le reste de la Grèce, si ce n’est peut-être en qualité de genie des mysieres r’ , et sans que ses images aient jamais tenu une grande place dans 1 archéologie grecque6, il n’y a, dis-je, ni autorité, ni vraisemblance, à supposer que cet Iacchus fut mis
le reçoit dans ses bras, Monnm. pabbl. dalï Instit. archeol. t. II, tav. xvn. En se fondant sur ce qu Ariane est l’épouse connue de Bacchus, on infère de là que l’enfant nommé AI0NT20S ne peut être que le fils de ce Bacchus donné à élever à Ariane. Mais, outre que cette idée blesse toutes les convenances, elle a contre elle la légende même racontée par Nonnus; puis, il n’est pas certain que le nom APIArNE désigne Ariane, puisque, malgré l’usage crétois, dSvév, dyvôv, KpijTes, Hesych. h. v., kpidyvv peut très-bien avoir été un nom commun qualificatif, approprié à l’une des nourrices de Bacchus. On s’autorise, en second lieu, d’un autre vase du musée public de Palerme, où la même image de Bacchus enfant, confié à une nymphe par Mercure, est placée au-dessus des noces de Bacchus et d’Ariane, et l’on en conclut que ce Bacchus enfant ne peut être que le fruit de l’union de Bacchus et d’Ariane. Mais cette supposition est pareillement contraire à toute vraisemblance; elle n’est pas moins contredite par les traditions qui avaient cours sur les fils, au nombre de six, qui résultèrent de l’union de Bacchus et d’Ariane, et parmi lesquels Iacchus n’est nommé nulle part, Schol. Apollon. Rh. ad 1. III, v. 997; tandis que rien n’est plus naturel que de voir réunies sur un même vase deux scènes qui se suivent, comme celles de l’éducation du dieu et de son mariage; et cette circonstance, qui se trouve sur notre vase de Corinthe, prouve que c’est aussi le cas de celui de Palerme. On ajoute à ces deux vases une peinture, publiée d’après le dessin de P. Santo Bartoli, Piclur. antic j. crypt. roman, tab. îv, où l’on a voulu voir encore Iacchus enfant, né de Bacchus, remis par une nymphe à Ariane, épouse de ce Bacchus, idée extraordinaire, à l’appui de laquelle on n’allègue aucun texte, et qui est contraire à tous les témoignages que nous possédons. Il est vrai que, pour reconnaître ici Ariane dans la femme qui s’appuie sur un arbre, on cite des figures pareilles sur le vase de Gaëte, Welcker, Zeitschrift, etc., Taf. v, n° 3, sur un bas-relief Albani, Zoëga, Bassiril. t. II, tav. xcvi, et sur un sarcophage du Capitole, Mas. capitol, t. IV, tab. lx. Mais l’analogie qu’on signale entre ces figures n’a rien de réel. M. Welcker a vu dans les deux premières Opôra personnifiée, et cela avec bien plus de vraisemblance; et, quant à la figure du bas-relief capitolin, c’est une ménade qui détache une grappe de raisin du cep de vigne que tient Bacchus : il n’y a rien là qui ait le moindre rapport avec la femme qui s’appuie sur un arbre. La peinture de Bartoli représente, suivant toute probabilité, la naissance d' Adonis: c’est le sentiment des antiquaires du xvnc siècle, et cette opinion est bien plus plausible que celle de l’antiquaire du nôtre. Les monuments où l’on a cru trouver la naissance d'Iacchus ne lournissent donc réellement rien de favorable à cette idée, qui n’est
pas moins dépourvue de l’appui des textes ; en sorte que je n’hésite pas à la déclarer illusoire de tout point.
1 Je partage tout à fait, à cet égard, l’opinion exprimée par M. Lobeck, en ces termes, Aglaopham. I. II, p. 822, e) : «Neque unquam futurum arbitror ut Dionysii Phrygii et Thebani discrimina accurate cognoscantur; adeo pauca sunt testimonia, adeo incertus eorum usus, quia non constat quid poetæ turbavcrint, quid historici opinati sint, quid a singulis testibus cogitate scriptum vel ex tempore effutitum sit ; quæ res me retinuit ne in ea disputatione quæ de Zagreo instituta est, Iacchi mentionem inferrem, quum præsertim fieri possit, ut cantilenæ Eleusiniæ nomen ortum dederit deo Iaccho , etc. » Sur cette incertitude, attachée aux notions qui concernent Iacchus, voyez Creuzer, Symbolik, III, p. 335, suiv. ; Voss, Mytholog. Forschung. II, p. 2 4, suiv.; Fritzche, de Carm. Aristoph. myst. p. 18, sqq.
2 Schol. Aristophan. ad. Ran. v. 32 6 : Swtëpv t«i tî) Aj)pîTpi à \tàvv<ros ■ dal yovv o'inep (parriv ainov Uepaetpàvys eïvat, ol Sè tî) AiJfojTpi uvyyevécrOiXi , dXXoi Sè éfrep ov tou ùtiovvcrov eivcti tov ia> iyov, cf. Arrian. Exped. Alex. II, xvi, 3; Ilarpocrat. v. Aedxrç; voy. Éd. Gerhard, Prodromus, etc., p. 74, 38).
3 Pindar. Isthm. vu, 5 : TldpeSpov AapaTepos — Aioductok; cf. Schol. ad h. I. : TldpeSpov Aap^Tepos eîvat tov Ai dvvaov, .... ôti ■BapeSpevet aùTî) à êx II epcre(p6vys yeyovù s Zaypevs Aidvvcros à xaTa Tiras \ccxyos.
u Diodor. Sic. III , Lxn; Schol. Aristid. t. III, p. 648, Dindorf.; Schol. Eurip. ad Orest. v. 962. Voy. Éd. Gerhard, Prodromus, etc., p. 49-
5 C’est effectivement en cette qualité que Strabon nous apprend qu’Iacchus était généralement connu des Grecs, tout en ajoutant qu’on appelait aussi Bacchus de ce nom, Strabon, X, p. 468 : iotxyov te KAÎ tov Aidru crov xakovai, KAl tov dpyjiyéTriv tcüv pvtïirjptwv , tî)s AilpijTpos Aalpora. Sur ce passage, qui ne me semble pas avoir été employé dans son véritable sens par M. Creuzer, voyez l’observation de son traducteur français, Relig. de l'antig. t. III, p. 2 33, 2). Strabon a voulu dire que les Grecs avaient fini par donner à Bacchus le nom d’Iacchus, qui était d’abord et proprement celui du génie de Cérès ; et cette confusion était née, sans doute, à l’époque où le culte de Bacchus et celui des déesses d’Éleusis avaient fini par n’en faire qu’un. On sait, du reste, quel rôle ce génie des mystères, cet Iacchus attique, si différent du Dionysus thébain, joue dans les innombrables représentations des scènes mystiques sur les vases peints, où il n’y a pas moyen de le confondre avec Bacchus.
0 Je crois qu'en dehors de la religion attique, les images d'Iacchus furent toujours très-rares chez les Grecs de toutes les
BACCIILS ET ARIANE A N A NOS
au jour par Bacclius de la même manière que Bacclius l’avait été par Jupiter. Le monument où l’on a cru voir cette scène mythologique, par une de ces illusions à l’appui desquelles un homme instruit trouve toujours, à défaut de textes, des raisonnements à produire, ne nous montre, en effet,, au lieu d’un enfant nu, sortant à mi-corps de la cuisse de Jupiter, comme on le voit sur nos vases peints, sur le miroir Borgia, sur nos deux plaques d’or et sur les sarcophages romains, qu’un enfant nu, porté sur les hras de deux hommes et déposé sur le genou d’un dieu; et cette représentation, dont il existe d’autres exemples ana-
Jogues1, doit s’expliquer, ainsi que l’avait soupçonné M. Welcker, d’après un tout autre
ordre d’idées, d’après l’usage de mettre les enfants nouveau-nés sous la protection de
quelque divinité tutélaire, soit en les plaçant sur les genoux de cette divinité, soit en les
initiant à son culte2, ainsi que le montre notre vase corinthien, où la scène de l’initiation de l’enfance succède immédiatement à celle de la naissance du dieu.
Les monuments que j’ai cités étaient les seuls connus jusqu’ici où se trouvât exprimé le mythe de la naissance de Bacclius, conformément à la tradition exposée par Euripide sur
époques. Iacchus, sous la forme d'un jeune dadougue, SdSa. ëywv lawxps, Pausan. I, u, 4; cf. Clem. Al. Protrept. p. 54, i5, figurait, à côté de Cérès et de Proserpine, en un groupe, de la main de Praxitèle, placé dans le temple de Cérès à Athènes : ce devait être là sa forme consacrée et habituelle. Il figurait aussi comme un adolescent, Kovpov I ax'/ov, Nonn. Dionys. xlviii, g 5g, dans les bas-reliefs de la frise du Parthénon, sur la façade orientale; et, à cette occasion, je dois dire que ce bas-relief, dessiné par Carrey en 1674, et qu'on croyait perdu, a été retrouvé dans les décombres du Parthénon , moins cependant la figure d’Iacchus ; je l’ai fait dessiner en cet état en 1 838. On connaît ces groupes de terre cuite où Iacchus, sous les traits d’un enfant, est placé entre les jambes ou sur les genoux des deux déesses tbesmophores, Cérès et Proserpine, Ed. Gerhard, Antik. Bildiverke, Cent. Ie, Taf. 11, m; ce devait être encore là une image populaire d’Iacchus, et probablement celle qu’a eue en vue l'antiquaire qui a publié le basrefref de la naissance d’Iacchus, Annal, etc. t. XIV, p. a5, à moins qu’il n’ait voulu désigner les bas-reliefs de terre cuite où un enfant, placé sur le van mystique, est porté par deux satyres, Terracotlas in iheMus. British, pl. xxiv, n° 44, bas-reliefs qui sont effectivement très-nombreux ; auquel cas, il se serait trompé; car ces bas-reliefs ont certainement rapport à X éducation de Bacchns, et non pas à la naissance d’Iacchus. M. Otto Jahn paraît être aussi d’avis que la représentation habituelle d’Iacchus fut celle d’un adolescent, als Knabe, archàol. Aufsiitze, § vu, p. 73; et j’avoue que la seule exception à cet usage qu’il ait pu citer, celle d’un Iacchus barbu, d’après un vase peint, publié par M. Éd. Gerhard, Auserles. Vasenbïld. t. I, Taf. lxîx-lxx, p. 195, 26); cf. p. 166, 27), me paraît sujette encore à plus d’une difficulté.
1 Tels que le marbre de Sigée, publié dans les Antiquit. of Ionia, t. I, p. 1, où des mères portant leur enfant emmailloté sur les bras s’approchent d’une déesse assise, Hygie ou toute autre. Un bas-relief, qui fit. partie d’une composition semblable, et qui venait aussi de la Troade, a été décrit par Visconti, Descript. des ant. n° 3oo; et M. Welcker rapporte à une intention semblable un bas-relief du Vatican, Mus. P. Clem. t. V, tav. xxvn, expliqué dans ce sens par Visconti, Zeitschrift, etc.,
p. 44o, 11 3). Il existe encore un fragment de bas-relief semblable, dans le Mas. Worsleyano, S 1, tav. 1, et un autre au musée de Berlin, publié par M. Éd. Gerhard, Ant. Bildwerlce, Cent. IIe, Taf. cxiii, 4- Ce sont aussi des représentations analogues que celles qui offrent un enfant emmailloté porté sur le bras d’une femme, nourrice ou parente, et présenté à une autre femme assise, la mère de cet enfant; composition qui servit de type pour des bas-reliefs de stèles funéraires, de style attique, telles que j’en ai vu plus d’une à Athènes, entre autres celle qui porte une inscription bilingue, grecque et punique, Jalin’s, Archiv fiir Philologie, Th. II, Heft 3; Éd. Gerhard, Lcltr. à M. Bunsen sur les monum. figur. de la Grèce, p. 23; le même type, qui se retrouve sur un célèbre bas-reüef de la villa Borghèse, où Winckelmann avait vu la naissance de Télèphe, Monum. ined. n° 71, avec toute apparence de raison, et où l’on a voulu depuis reconnaître la naissance d'Hélène, à l’aide de déductions arbitraires et de rapprochements forcés qui ne méritent aucune confiance, Annal, deïï Instit. archeol. t. II, tav. agg. G, p. 1 54-i 67. J’ajoute qu’Ott. Muller voyait un sujet analogue, c’est-à-dire une mère offrant son enfant avec une bandelette, signe et symbole de l’initiation, à une déesse nourrice ( kourotrophos ) qui tient cet enfant sur ses genoux, dans le célèbre bas-relief de la villa Albani, Winckelmann, Mon. ined. n° 56; Zocga, Bassiril. t. I, tav. xli; voyez ses Monum. de l'art, anlig. pl. xi, n° 4o, p. 5. Pour revenir à notre bas-relief, en se plaçant dans l’hypothèse que je viens de proposer, d’accord avec M. Welcker, le personnage pris pour Silène serait le pédagogue de l’enfant nouveau-né.
2 La peinture publiée d’après le dessin de P. Santo Bartoli , dans les Pictur. anlig. crypt. roman, tab. xi, et reproduite dans les Annal, dell’ Instit. archeol. t. XIV, tav. agg. B, n" 1, avec une autre peinture provenant du même endroit et reproduite aussi ibid. n° 3, a rapport à cette initiation de l'enfance, et nullement, comme on l’a cru, à la naissance d’Iacchus; il en est de même d’une troisième peinture des Thermes de Titus, publiée dans le même recueil, tab. xn, où les interprètes du xviic siècle ont reconnu eux-mêmes une scène de l’initiation aux mystères de Bacchus associés à ceux d’Eleusis.
le théâtre attique1; et aucun de ces monuments ne pouvait, à mon avis, prétendre à une antiquité supérieure à l’âge de ce poète. Notre vase de Corinthe, d’une fabrique qu’on ne risque rien d’attribuer au vne siècle avant notre ère, est donc venu ajouter à nos connaissances archéologiques un témoignage figuré qui a toute la valeur d’un texte écrit, jointe à toute l’originalité d’un monument primitif; et ce monument, qui prendra place à la tête de tous ceux qui ont rapport au mythe de Bacchus, acquiert, par toutes ces considérations, une grande importance dans l’histoire de l’art et du culte helléniques.
J’ai peu de chose à dire pour compléter l’explication de ce vase. La femme qui s’apprête à recevoir dans ses bras le dieu sorti de la cuisse de Jupiter est sans doute Yllilhyie, à moins qu’on ne préfère voir en elle l’ Artémis-Diane, désignée sur le miroir Borgia par le nom Thalnci, forme étrusque de Diana. Deux autres femmes debout derrière le siège de Jupiter, l’une sans aucun attribut, l’autre avec une bandelette quelle tient déployée, doivent être les deux Heures, qui assistent en effet à la naissance de Bacchus, dans le récit mythologique de Nonnus2, et qui manquent rarement de se trouver à des scènes pareilles, soit dans les images poétiques3, soit sur les monuments figurés4. Ce premier tableau de notre vase peint n’offre donc rien qui ne soit d’une intelligence facile, en même temps que d’une composition conforme à toutes les traditions de l’art.
La seconde scène, qui vient immédiatement après, se compose pareillement de cinq figures; et elle représente le lectisterne de Bacchus et d’Ariane. Les deux personnages principaux, c’est-à-dire le dieu de Naxos et sa compagne déifiée5, sont assis, à la suite l’un de l’autre, sur une Mine, devant laquelle est une table chargée de fruits. Ils tiennent tous les deux de la main droite le kantharus, qui est le vase propre à Bacchus, et ils ne se distinguent du reste par aucun signe particulier, si ce n’est qu’ Ariane, placée derrière le dieu, apparaît enveloppée tout entière dans un long vêtement. Bacchus, au contraire, est vêtu
1 Suivant une autre tradition, Sémélé avait enfanté elle-
même Bacclms; et cette tradition avait fourni le sujet d’une
peinture décrite par Philostrate l’Ancien, Imag. I, xiv, et d’une
autre peinture, imaginée sans doute plutôt que vue par Longus,
IV, iii : SefiéXijv -dulovaav. Mais il existe une peinture de mur, qui a fait partie de la collection du prince Gagarin, et qui représente Bacchus, sortant du sein de Sémélé; voy. les Memor. rom. d'antich. III, tav.xm, p. 3^7, et Ëd. Gerhard, Hyperb. Rom. Stud. p. io5. Sur une peinture des Terme di Tito, Mirri, n. 16, on voit Bachus emmaillotté dans les mains d’une nymphe et allaité par une seconde nymphe, en présence de Mercure. Sur une autre peinture provenant du même lieu, ibid. n. 17, Bacchus, nouveau-né, est lavé par une nymphe dans un bassin, au pied du lit où gît Sémélé, la tête ceinte d’un diadème. Je n’ai point parlé d’une autre tradition, suivant laquelle Bacchus, confié à la Terre, la même que Sémélé, Etymol. magn. v. SefiéXi? • 5eos, Sefiekk. . . QspeXis >) yij xTpoerccyopsveTrxi, serait sorti du sein de la Terre, et non de la cuisse de Jupiter. Cette tradition , rapportée par J. Lydus, De Métis, p. 82, Sch., ne me paraît pas mériter assez de confiance pour qu’on puisse s’en servir, comme l’a fait tout récemment M. Otto Jahn, Archiiol. Aufscitze, § vu, p. 72, suiv., à l’explication des vases et des bas- reliefs où l’on a cru voir généralement la naissance d'Ericluhoniiis où ce savant croit recon-
naître plutôt la naissance de Bacchus. Mais les éclaircissements qu’entraînerait cette controverse m’écarteraient trop de mon sujet, et je les réserve pour un autre travail.
- Nonn. Dionys. ix, v. 11-1 3 :
Tèv f tèv CmpxéipavTa $eri yevéos toxêtoÎo 2TÉMMATI xtaaéevrt ÔPAI
Ècroopévûiv xtipvxes.
3 Témoins les Heures qui assistent à la naissance de Vénus, Hymn. Homer. vm in Ven. v. 5— 1 3 :
Ti)»/ St xpuaâfmxes fîPAI
Airain’ àrrnaatas , ®£pl S’ &pëpora elpara Saaav.
4 La plupart des antiquaires s’accordent à reconnaître les deux Heures uniques, Thallo et A uxô ( ou Carpô), Pausan. IX, xxxv, 1 ; cf. Hygin. Fab. clxxxiii, dans les deux figures de femmes, assises à côté l’une de l’autre, dans la partie gauche du fronton oriental du Parthénon , où était représentée la naissance de Minerve, Pausan. I, xxiv, 5; voy. Brôndsted, Voyages et Recherches dans la Grèce, IIe Part. Préface, p. xi, 4).
s Ariane était déjà admise, comme compagne de Bacchus, dans les plus anciennes traditions de la religion grecque; témoins ces vers de la Théogonie d’Hésiode, v. 946-7 :
Xputroxénvs St A lâvvaos ZavQvv ÀPIÂANHN,
Kovpnv Mlvùid SaXepw' ■aotriaa t’ ôxoitiv.
B AC C II LS ET ARIANE A NAXOS
d’une tunique courte, qui laisse ses deux jambes découvertes, et il présente la jambe gauche à une femme qui se baisse vers lui , dans l’attitude de lui ôter sa chaussure : c’est un trait de mœurs antiques, connu par beaucoup de témoignages classiques1, et qui se trouve exprimé, dans une circonstance tout à fait analogue, sur la célèbre composition du festin d’Icarius, dont il existe tant de répétitions, en marbre et en terre cuite2, qui toutes attestent l’excellence du monument original. La femme qui remplit, sur notre vase corinthien , l’office attribué au jeune satyre sur les bas-reliefs grecs, est probablement une mènade, Thalèia 3 * * * * * * *, ou toute autre; les deux autres figures qui précèdent sont pareillement deux personnages du thiase bachique, l’un qui se reconnaît pour un homme à sa tunique courte, et qui tient la prochoé, le vase de la libation, l’autre qui est une femme vêtue d’une tunique longue, serrée autour du corps et attachée par une ceinture, portant de la main droite un vase muni d’une anse mobile et destiné à contenir de l’eau, de l’autre main un objet indécis. Telle est cette représentation du lectisteme de Bacchus et d’Ariane, produite sous la forme la plus simple et la plus archaïque qui nous reste sans doute de toute l’antiquité.
Les scènes qui suivent me semblent avoir rapport à f initiation aux mystères de Bacchus, qui forme le corollaire naturel des images précédentes. Quatre figures, évidemment séparées de celles qui appartiennent à la scène du lectisteme , comme elles le sont de celles qui font partie du groupe suivant, représentent, si je ne me trompe, l’acte le plus important de l’initiation, celui qui se nomma thronôsis11, et qu’on pourrait appeler dans notre langue {'intronisation. Ln jeune homme est debout 5 sur un siège bas, qui paraît être un ochladias. Il est tourné
1 Aristophan. Vesp. v. io3 : Eùôùs S’ duo Sopmialov xéxpxyev ÉMBÀAAS; cf. Schol. ad h. I. Add. Horat. Serm. II, vm, 77; Plaut. Trucul. 11, 4, 12 , et 5, 26; Plin. Jun. Epist. îx, 17; Martial. Epigr. ni, 5o, 3. Dans le célèbre tableau des noces de Roxane , ouvrage d’Aétion, c’était l’Amour lui-même qui remplissait cet office de détacher la chaussure, ûs xmacxllvotro ijSrj, Lucian. Action. S 3, t. IV, 119, Bip. Sur une belle coupe de Vulci que je possède, et qui a été publiée dans les Monum. deiï Instil. archeol. t. III, tav. xii, on voit, à l’extérieur, la représentation d’un Kômos, où plusieurs des convives ont leurs chaussures placées au bas de la klinê sur laquelle ils sont couchés. J’observe, à cette occasion, qu’une belle stèle attique qui se trouvait dans le temple de Thésée et que j’y ai fait dessiner en 1 8 3 8 , la même qui est décrite par M. Éd. Gerhard, Lettr. sur les monum. figur. de la Grèce, p. 2 2 , offre une composition de trois figures, que je rapporte à un sujet nuptial , et où une jeune femme est occupée à détacher la chaussure de la mariée, avec une intention analogue à celle qui était exprimée par un groupe semblable dans le tableau d'Aëtion.
2 Le plus beau de ces bas-reliefs est celui qui a été publié
dans l 'Admiranda, tab. 43, et qui est maintenant au Musée Bri-
tannique, A descript. of the anc. marbles in the Brit. Mus. p. II,
pl. iv. Il en existait une répétition à la villa Albani, qui a fait
depuis partie des Monum. du mus. napol. t. II, pl. 3, et. une
autre, dans la collection Farnèse, maintenant au musée de
Naples. Spon en avait fait connaître une autre répétition, sans
indiquer en quelle collection se trouvait le marbre original,
Miscellan. p. 3 10. Un autel de la villa Negroni, placé maintenant
au Vatican, représente le même sujet, Mus. P. Clem. t. IV, tav. xxv; et il se trouvait, au musée des bénédictins de Catane,
un fragment d’une composition semblable, qui a été publié par Saint-Non, Voyage pittoresque, t. II, pl. cxxxvn. Le même sujet se rencontre aussi sur des terres cuites, dont une fait partie du Musée Britannique, A descript. of the anc. terracottas in the Brit. Mas. n. xlvii, et une autre, de la collection de M. le ch. Campana, Antich. oper. in plastica, tav. xxix. Voyez, sur ce monument, dont l’importance et le mérite sont suffisamment attestés par ses nombreuses répétitions, les observations de Zoëga, Abhandlungen , etc., p. 76, suiv. et 362, suiv., avec les planches ni , iv, n. 7, 8, 9, 10.
3 La mènade 0AAIA, Hesych. v. 0 aXe/a, est connue par deux vases peints, Tischbein , t. II, pl. xliv, et R. Mus. Borbon. I. XII, tav. xxi; voy. Otto Jahn, Vasenbilder, S ni, p. 1 7, 18), etp. 1 8, 28) ; cf. ibid. p. 20, 86).
4 Sur cet acte de l'initiation et sur les monuments qui s’y rapportent, voy. Boettiger, Arcküolog. der Malerei, p. 23 1. Je reconnais, avec M. Quaranta, la même scène mystique sur un vase, de fabrique campanienne, qui se voit au musée des Studj, et qui a été publié dans le R. Mas. Borbon. t. IX, tav. xxix; et je rappelle, à cette occasion, le vase publié par Millin, Vases peints, t. II, pl. xvi, et déjà cité plus haut, p. 44, 2), où Boettiger avait vu l'acte de la S-pôvtoais, et que M. Creuzer a expliqué à son tour dans un sens mystique, auquel je ne saurais donner mon assentiment; voy. ses Religions de l'antiquité, 1. 111, p. 35a, pl. cxLvbis, n° 491 b.
5 II y a peut-être là une allusion à quelque circonstance du mythe de Bacchus. Ce dieu est représenté debout, dans l’une des scènes relatives à son éducation, au milieu des nymphes et des silènes, sur un beau bas-relief capitolin, t. IV, tab. lx.
vers une femme qui le touche de sa main droite, et qui porte de l’autre main une branche de lierre; derrière ce groupe est une autre femme, qui tient de la main gauche levée une couronne quelle s’apprête à placer sur la tête du jeune myste; et une troisième femme, enveloppée tout entière dans son long vêtement, et qu’à ce signe on pourrait prendre pour Mystis, ou Tèlèlè personnifiée, assiste à cette scène mystique, où se reconnaît Y initiation du premier âge, qui était un usage de plusieurs peuples grecs, consacré sur beaucoup de monuments de l’art1.
Les figures qui viennent après cette scène de Y initiation, et qui sont au nombre de trois, ont rapport aux préliminaires de cette cérémonie. C’est ce qui me paraît surtout sensible par celle de ces figures qui porte sur sa tête une table à quatre pieds, sans doute la table sacrée, sur laquelle étaient placés, durant les différents actes de l 'initiation, les vases et ustensiles propres au culte de Bacchus, comme on la voit, en effet, sur quelques vases peints, près d’un de ses anciens simulacres2. Le meuble posé sur cette table est certainement la ciste mystique, le symbole le plus caractéristique du culte dionysiaque; et ce nouvel indice me semble ne laisser aucun doute sur le sujet de cette scène. La figure de moindre proportion, qui précède celle qui porte sur sa tête la table surmontée de la ciste, est quelqu’un de ces jeunes ministres, chargés de fonctions sacrées, dont on connaît, par tant de témoignages antiques et de monuments de l’art3, la présence dans ces sortes de représentations; et la femme debout, vers laquelle se dirigent les deux figures en question, est. évidemment la prêtresse qui préside à la cérémonie.
La dernière scène qu’offre notre vase peint, consistant en treize figures, disposées sur une même ligne, en arrière l’une de l’autre, n’en est pas la partie la moins neuve et la moins curieuse. Elle représente la pompe sacrée, composée de femmes initiées au culte de Bacchus \ toutes dans leur costume hiératique, avec les mains cachées sous le long vêtement
1 J’ai publié moi-même deux de ces monuments, Odyssèide, pl. Lxxvrn, p. 409-4 io, et Nouv. annal, de l’Instit. archéol. t. II , pl. xvhi, p. 170, suiv., et j’ai cité, dans un autre ouvrage, les inscriptions qui ont rapport à cet usage, avec plusieurs monu-
ments à l’appui; voy. mes Lettres archéologiques sur la peint, des
Grecs, IrF part. p. 168, 1), 2), 4); cf. ibid. p. 1 55 ; à quoi j’ajoute que j’ai vu avec plaisir M. Ëd. Gerhard exprimer tout récemment son assentiment à mes idées, en citant de nouveaux témoignages qui les justifient, Auserles. Griecli. Vasenhilder, t. I, Nachtrâgliches, p. 220; et je profite de cette occasion pour dire que j’explique d’après le même sujet, l'initiation de l’enfance aux mystères d’Eleusis, un curieux bas-relief attique qui, du musée Grimani de Venise, a passé dernièrement dans le musée public d’Avignon. Ni Pacciaudi, qui a publié le premier ce monument, Monum. peloponn. t. Il, p. 210; cf. p. 249, 1), ni M. Creuzer, qui l’a reproduit, Abbildung. z. Symbolilc, Taf. xux, S 49, n° 80, n’en ont reconnu le véritable motif, que je me propose d’exposer dans un autre travail, et que je me borne, en attendant, à énoncer ici en peu de mots. C’est une stèle sépulcrale, érigée à une jeune personne morte dans son enfance. Elle s’y voit placée aux mains de Proserpine, comme la jeune initiée, 7) usais d<p’ tcflias, tenue de même par la prêtresse, et une femme, sans doute la mère de celle jeune fille, offre à la déesse d’Eleusis une
oie, qui était notoirement l’oiseau consacré à Proserpine, en qualité de reine des morts.
5 Ces sortes de tables portatives, servant à des usages sacrés, se nommaient en grec pocylSes, Pollux, vi, 83, et x, 81, 82. On voit ce meuble placé près d'un ancien xoanon de Bacchus, avec des vases servant à la libation posés dessus, sur un célèbre vase, de la collection Vivenzio, publié dans le R. Mas. Borbon. t. XII, tav. xxi, et sur deux autres vases, de collections particulières, dont les calques se trouvent entre mes mains. Sur un vase de la collection de M. Durand, dont je possède également le calque, n° 628, une table pareille, où divers objets sacrés, dnôppjjra,, sont placés sous un pèplus, se voit devant un prêtre en altitude d’adoration, prononçant le mot 0EO1. Un jeune ministre sacré, portant une de ces tables, figure sur une peinture d’Herculanum , Pittur. d’Ercolan. t. IV, tav. 1, 3, p. 4, 10).
3 Voyez, à cet égard, les témoignages que j’ai produits à l’appui d’un de ces monuments, que je publiais dans mes Peintur. antig. inéd. pl. vi, p. 4oi, suiv.
u Cette troupe de femmes, au nombre de treize, représente pour moi les Tepapai, qui étaient, à Athènes, les femmes chargées de l’accomplissement des rites secrets du culte de Bacchus, Pollux, vin, 108 : Tepapai appifla iepà Ai ovéïacp ëOvov ; cf. Interprett. ad. h. I. Sur cette classe de prêtresses, r epapat ou Fepaipai,
BACCIIUS ET ARIANE A NAXOS
qui les enveloppe. Celte pompe s’ouvre par un jeune ministre guidant un bouc, l’animal spécialement consacré «à Bacclius1, derrière lequel marche immédiatement une femme qui joue de la double fuie, l’instrument usité surtout dans les orgies dionysiaques : en sorte qu’ici encore il ne soit pas possible de méconnaître le sujet de notre peinture, dont toutes les parties, si faciles à rattacher à une intention commune, offrent ainsi tout un cycle dionysiaque, sous la forme la plus hiératique et dans le style le plus archaïque que nous ayons encore recouvré, et que, par toutes les raisons qui viennent d’être brièvement exposées, et qui reçoivent de la provenance corinthienne du vase un nouveau degré d’intérêt, je ne saurais trop recommander à l’attention des antiquaires.
ai irnupcrovcrcti -rois IspoTs, voyez les curieux détails donnés par Démoslhcne, adv. .Xctcr. p. 1 3(ig-i 3 7 1 , Reisk. Les femmes, au nombre de treize sur le vase, ont été réduites à trois sur la planche, à cause du défaut d’espace.
1 On connaît la fable de Bacclius métamorphosé en bouc, ou en chevreau, par Jupiter, afin de le soustraire au ressentiment de Junon , Apollod. III, iv, 3 ; cf. Nonn. Dionys. xiv, 1 54 : Àp-nroj uoSè Ilij fièv ëij v Èp(<pw ■ao.vop.ouos. De là le surnom d’Ept^os donné
à Bacclius chez les Lacédémoniens, Hesych. h. v. Sur la médaille des Laodicéens de Plirygie, représentant Jupiter avec Bacclius enfant sur les bras, le chevreau qui se voit aux pieds du dieu suprême fait allusion à celle métamorphose, Eckhel, Num. vet. tab. xiv, n° îa, p. 24g-5o, comme la biche placée aux pieds d 'Hercule assis, avec Jugé debout à ses côtés, sur un bas-relief de Mégare que j’ai publié (voy. plus bas, p. 91 , vignette n° vi), offre une allusion anticipée à la naissance de Télèphe.
PL VNCIIE VI.
HERCULE ET IOLE
Hauteur, 1 m. 37 cent. — Largeur, 1 m. 27 cent.
Hercule, devenu pour les Grecs le type de la force et du courage élevés aune puissance surnaturelle et à une condition divine, n’avait conservé que bien peu des traits de son modèle primitif, puisé dans l’archéologie asiatique1. Chez les peuples de race araméenne de l’Asie antérieure, où l’une des personnifications du dieu Soleil avait porté le nom de Sandan 2 , ce dieu, représentant du principe actif et salutaire qui lutte contre les influences pernicieuses du principe contraire3, avait eu une légende formée d’éléments en apparence contradictoires
1 Cest une notion archéologique que je me suis attaché à établir, avec toutes les preuves à l’appui, dans le premier de mes Mémoires d archéologie comparée , asiatique, grecque et étrusque, qui a pour objet l'Hercule phénicien et babylonien considéré dans ses rapports avec l’Hercule hellénique, principalement à l'aide des monuments de l’antiquité figurée.
2 Ce nom de Sandan, le même que celui de Sardan, se don-
nait à l’une des formes du dieu Soleil, adoré à Ninive et à Tyr, à Tarse et à Sardes. C’est un point que je crois avoir démontré dans le mémoire cité à la note précédente.
3 Ce dogme fondamental était exprimé, dans le langage figuré des peuples de l’Asie antérieure, par le groupe symbolique du Dieu, terrassant le lion, groupe dont j’ai fait connaître le type, essentiellement asiatique, avec ses principales variantes, d’après
el un culte où l’on remarquait un mélange bizarre de cérémonies empreintes d un double caractère de force et de faiblesse, de deuil et de dissolution. C’est ce caractère, tout à fait conforme au génie des religions asiatiques, qui se retrouve dans une circonstance du mythe de l’Hercule grec, celle de son esclavage auprès d’Omphale, reine de Lydie; et c est aussi à ce trait que se reconnaît le plus sensiblement la provenance orientale de ce mythe et celle du dieu dont il contenait l’histoire, appropriée plus tard au goût de la civilisation grecque.
Le même caractère de force et de faiblesse , de courage viril et de mollesse efféminée , se rencontre également dans les fables relatives aux nombreuses amours d Hercule, dont la plupart offrent des circonstances où l’on ne sait ce qui doit étonner le plus, de 1 effronterie d’une société qui déifiait l’auteur de pareils excès, en produisant, sous la forme d’aventures réelles, ce qui n’avait, dans le principe, qu’un sens astronomique, ou de la valeur morale d’une nation qui savait allier avec un pareil culte tant de vertus publiques et privées. Telle est, pour n’en pas citer d’autres exemples, que je me réserve de faire connaître en détail dans un autre travail ' , la fable des cinquante fils donnés à Hercule par les cinquante filles de Thespius2, qui, comme celle des cinquante fils nés du commerce de Sèlènè et tïEndymion3 , se rapporte, suivant toute apparence, à une période de cinquante mois lunaires , ou de quatre années olympiques4, et qui, par la circonstance de quarante de ces Thespiades envoyés par Hercule en Sardaigne 5, offre une relation si curieuse avec l’histoire des établissements phéniciens dans cette île. Mais , sans entrer ici dans des éclaircissements qui ne seraient point à leur place, bornons-nous à expliquer un de ces traits des amours d’Hercule , représentés dans leur sens positif et littéral , tels que la société grecque aimait à les contempler dans les œuvres de l’art d’une belle époque , et tels que nous les offrent encore quelques réminiscences dues à la peinture du dernier âge de l’antiquité.
Une des plus curieuses de ces peintures, exhumées en dernier lieu des ruines de Pompéi, est certainement celle dont je présente ici un dessin aussi fidèle que possible". Cette peinture se trouvait dans une maison contiguë à celle dite École de Vema, et elle décorait une paroi d’une des chambres situées, à droite du péristyle, dans le fond de cette habitation, qui est d’ailleurs de peu d’importance7. L’exécution de cette peinture ne s’élève pas non plus au-dessus de cette mesure de médiocrité commune à tant de fresques de Pompéi ; les incorrections qui y abondent, et qu’il serait superflu de relever, indiquent assez quelle provient de la main de quelqu’un de ces artistes du dernier ordre, dont la profession s’alliait de si près et se confondait presque avec celle de stucaleurs. Mais la composition en était
des monuments originaux d’un art asiatique, tels que des cy- Mémoire sur l'Hercule assyrien et phénicien, et par où la légende de lindres, des cônes, des sceaux, des pierres gravées et des médailles, l’Hercule hellénique se rattache le plus sensiblement à l’histoire de travail babylonien et phénicien, dans le mémoire déjà cité. des colonies phéniciennes.
1 Dans la iv° de mes Lettres archéologiques, où un chapitre 8 Elle a été publiée dans une gravure au simple trait, jointe spécial sera consacré aux Amours d’Hercule. à une dissertation de M. Minervini intitulée : Il mito di Ercole e
- Apollod.II, iv, 10; cf. Heyn. adh. l.;Diod. Sic. IV, xxix;Athen. di Iole illuslrato cogli antichi scrittori (Napoli, 1842, 4°), p. 1-90. XIII, 5 56 ;Hy gin. Fai. clxii. Apollodoreadonné, II, vu, 8,lecata- Le dessin que j’en donne a été exécuté d’après un calque colorié logue des cinquante fils d’Hercule, avec les noms de leurs mères, avec soin sur l’original, au moment de la découverte.
3 Pausan. V, 1, 2. 7 Voy. les détails donnés sur cette peinture, au moment où
4 Boeckh, Explic. Pindar. ad Olymp. m, 18, t. III, p. 1 38 ; elle venait d’être découverte, par M. le D. Schulz, dans le Bullet.
Ott. Müller, die Dorier, t. I, p. 435. archeolog. 1 84 1 , p- 1 19-120.
5 Apollodor. II, vu, 6. C’est un point que j’ai traité dans mon 8 Ces sortes d’artistes, d’un ordre subalterne, s’appelaient
HERCULE ET ÏOLE.
certainement empruntée de quelque original célèbre delà haute peinture grecque1; et, dans tous les cas, le sujet en est neuf et intéressant, entre tous ceux que nous ont fait connaître les peintures des maisons de Pompéi.
Ce sujet est certainement relatif à Hercule ; car ce dieu s’y trouve représenté d’une manière qui ne permet pas de le méconnaître , sous des formes qui ne peuvent convenir qu’à lui : vêtu de sa peau de lion, qui lui couvre une partie du corps, avec son arc et son carquois dont il vient de se débarrasser et qu’il a jetés sur le sol; avec sa massue, sur laquelle il s’appuie de la main gauche, tandis que, de la droite, il saisit par son vêtement une femme qui a cherché à lui échapper par la fuite. C’est donc ici une de ces scènes de rapt et de violence, si communes dans l’histoire des amours des dieux, dont Hercule était le héros; mais quelle en était l’héroïne ? C’est une question qu’il n’est pas aussi facile de résoudre ; et j’avoue qu’en me décidant pour Ioie, à l’exemple d’un jeune et savant antiquaire napolitain, M. Minervini, qui a publié sur cette peinture un travail plein d’érudition et de critique2, je suis plutôt une opinion rendue plausible par le savoir de son auteur que je n’obéis à une conviction pleine et entière. Effectivement, les circonstances du mythe d’Hercule et d’Iole, telles quelles ont été exposées avec beaucoup de soin par M. Minervini, ne s’accordent pas tellement avec la composition de notre peinture, qu’on puisse les y reconnaître en toute assurance; et, d’un autre côté, il se trouve dans cette peinture des particularités qui n’ont pas encore été expliquées, bien qu’elles aient une importance véritablement caractéristique.
La tradition relative à la blonde lole3, fille d’Eurytus, roi d’OEchalie, et à la destruction de cette ville par Hercule, suivie de l’enlèvement d’Iole, avait formé le sujet d’une épopée homérique'1, qui devint plus tard la source de récits mythologiques, tels que ceux de Phérécyde5, et cpii fournit aussi matière à plusieurs des tragédies du théâtre grec6. Selon la ver-
cliez les Grecs xovtocTtxi, et chez les Romains tectores. C’étaient ceux qui exécutaient, au moyen d’enduits blancs ou diversement colorés, avec lesquels ils faisaient des corniches, des ornements d’architecture, des bas-reliefs et jusqu’à des figures, la décoration des maisons gréco-romaines de la dernière période de l’antiquité, telles que nous les ont fait connaître les fouilles d’Herculanum et de Pompéi. J’avais donné, dans mes Peintures antiques inédites, p. 420-42 1, 3), sur ce point d’antiquité, des éclaircissements que j’ai complétés dans ma Lettre à M. Schom, 2' édit., p. 438-44o, et je ne puis faire autre chose que d’y renvoyer mes lecteurs.
1 C’est le cas où se trouvent, suivant moi, la plupart de ces peintures de Pompéi, où le mérite de l’exécution est loin d’être en rapport avec celui de la composition. Mais ce serait une chose bien hasardée que de chercher à reconnaître, dans les courtes indications données par Pline ou par d’autres auteurs, les œuvres originales de la mégalographie grecque qui purent servir de modèles aux décoratéurs de Pompéi; et je m’expliquerai plus bas sur une conjecture de ce genre qui se rapporte à notre peinture, et qui ne me paraît pas admissible.
- M. Minervini, auteur de la dissertation citée plus haut,
3 Hesiod. apud Schol. Sophocl. ad Trachin. v. 264 : S ctvQyv lokeiav.
4 Cette épopée, intitulée : Olyaklots â’kwrru, avait pour auteur Créophylos, un de ces anciens chantres de l’époque homérique, que la tradition vulgaire faisait contemporains de l’auteur de l’Iliade, ou quelle confondait même avec lui; voy., à ce sujet, les témoignages de Proclus, Homer. vit. ed. Allât., de Suidas, v. Kpewlpv'Xos, et de Callimaque, apud Strabon. XIV, 638; cf. Fragm. vi, p. 280, ed. Ernest., rassemblés et discutés dans une savante note de la Dissertation de M. Minervini, Il mito di Ercole, etc., S v, p. 45-47- Cette prise d'Œchalie, grâce, sans doute, aux poèmes dont elle avait été l’objet, passait, dans l’opinion des Grecs, pour un des événements les plus mémorables de l’époque héroïque; elle dut être un des principaux sujets des anciennes Hèraclèes; et c'était là, sans doute, la source d’où avait été tirée la tradition mise en œuvre par les tragiques; voy. Welcker, der epische Cyclus (Bonnæ, i835, 8°), p. 219,
5 Pherecyd. apud Schol. Homer. ad Odyss. v. <I>, 2 3 , et apud Schol. Sophocl. ad Trachin. v. 354 ; cf. Fragm. xxxxv, p. 1 72-1 78 , ed. Stürz.
6 La prise d’Œchalie et l’extermination de la famille d’Eurytus paraît avoir été le sujet de la tragédie d’ion, de Chios, intitulée : EèpwT îSou, suivant une ingénieuse conjecture de M. Minervini, Il mito di Ercole, etc., p. 12-1 5; voy. Kôpke, de Ionis poetee Chii vita etfragmentis (Berol. 1 836 , 8°), p. 56.
AMOURS DES DIEUX, sion qui paraît la plus ancienne, Hercule avait demandé pour son fils Hyllus, ou bien, daprès une autre tradition, il avait disputé pour lui-même, dans une lutte où il avait été vainqueur, la main de la jeune lole; mais, dans l’une et l’autre circonstance, il n avait éprouvé qu’un refus offensant; et, pour s’en venger, il était venu avec une armée assiéger la ville d’Eurytus, OEchalie, l’avait prise d’assaut, et, après la mort d’Eurytus et de ses fils1 , setait emparé d’Iole, comme du prix de sa victoire. A ces traits principaux de la tradition primitive, les tragiques avaient ajouté des circonstances qui pouvaient bien n’être, dans le principe, qu’un reflet de la légende orientale, mais qui, admises dans leur sens littéral et positif, présentaient le caractère du héros et du dieu hellénique sous un jour bien peu honorable. On racontait2 qu’Hercule, reçu, comme un ancien hôte, dans la maison d’Eurytus, et voulant abuser de cette hospitalité au point d’entrer en secret dans la couche d'Iole3, en avait été repoussé avec mépris, et chassé même honteusement de la maison dans un état d’ivresse4. Le ressentiment qu’il avait conçu de cette injure durait encore, lorsque Iphitus, un des fils du roi d’OEchalie, étant venu à Tirynthe à la recherche de chevaux qui lui avaient été dérobés, Hercule, qui s’était approprié ces chevaux, fit périr son hôte, en le précipitant du haut d'un mur élevé5; et ce fut pour le punir d’un crime aussi lâche, le meurtre d’un hôte exécuté en trahison, que Jupiter donna l’ordre à Mercure d’emmener Hercule et de le vendre comme un esclave à Omphale, reine de Lydie, au service de laquelle il demeura une année entière6; en sorte que, dans cette tradition, accréditée au théâtre, l’histoire des malheurs d’Iole se liait à celle des amours d’Omphale. Sans m’arrêter aux détails de cette fable, qui m’éloigneraient trop de mon sujet, je me bornerai à signaler le trait principal qui se retrouve dans les diverses traditions épiques et tragiques concernant lole ; c’est à savoir qu’Hercule ne put s’assurer la possession de la fille d’Eurytus que par la violence. C’est après la destruction de sa ville et l’extermination de sa famille quelle tombe prisonnière entre les mains d’IIercule7 *; c’est à la pointe de la lance que le héros de Tirynthe s’empare de la nymphe dCEchalie, au pied rapide s; et c’est enfin au travers du sang et de la fumée que s’accomplit, sous les plus sinistres auspices, cet hyménée funeste0. Un dernier trait à cette scène de rapt et de violence est celui que nous fournit un auteur peu connu, Nicias de Malea10,
1 Hesiod. apud Schol. Sophocl. ad Trachin. v. 266; Diodor. Sic. IV, xxxvii ; cf. Wesseling. ad h. I; Plutarch. in Thés. S vi; Senec. Hercul. Oet. v. 2 1 4-
2 Sophocl. Trachin. v. 274.
3 Ibidem, v. 437 :
Kpityiov ds fyfli yfyos.
u Ibidem, y. 272 :
Aefenois S’ ifvix’ b OiNfiMÉNOS.
5 Ibidem, v. 274 :
Att’ axpas be m vpyciSovs zrXaxéi.
cf. Pherecyd. apud Schol. Homer. ad Odyss. O, v. 23 ; Fragm. xlvi, p. 172 , ed. Stürz. : E/s èirlxpriftvov rélyps; Apollodor. II, vi, 2 : kiro tüv TipvvQiav tsiym ; Tzetz. Chil. II, 36, v. 423 : Èx tmv TEiySiv yrje T Ipvvdos.
6 Ibidem, y. 2 53.
7 Schol. Homer. ad Iliad. E, v. 3g2: ÉiropOrça-e (ÉpajcXïjs)
tïiv Olyaklav, tyv Sè îdXjjr AtXMAAOTON yyayev ; cf. Apollo-
dor. II, vii, 7 : llyev làlriv AÏXMÂAÎ2TON; Tzetz. Chil. II, 36, v. 470: ÏIop0jJ<ras OlyaXlpv Sè, Xaéwt» xai t rjv tdX»;i>; Serv. ad Æn. viii, 291 : Iolen sustulit.
8 Sophocl. Trachin. y. 861-867 :
là xûuxivà '\6yya rspopayou Sopis ,
À rdrs &aiv vûptpav À yayss ait’ alnewâs TâvS’ O lya)\tas alyjip.- Â S’ dp.tpbioy.05
Kiinpis âvavSos tpavepd TüvS’ étpdvt) ’apoUroip.
9 Euripid. Hippolyt. y. 552-554, ed. Valcken. :
tboivlois d-’ vpevaîois Ayxptjvos -coxoi KoVpis éçéSaxev.
Ô ryàpov ipevalav.
10 Sur cet historien, voy. la savante note de M. Minervini, Il mito di Ercole, 8 xxi, p. 60-62.
HERCULE ET IOLE
dont la narration nous a été conservée en extrait par un écrivain apocryphe 1 ; il était dit, dans les Arcadic/ues de cet auteur2, qu’Hercule, irrité de n'avoir pu obtenir la main de la fille d’Eurytus, avait détruit OEchalie, et qu’Iole, plutôt que de se soumettre à la loi du vainqueur, s était précipitée du haut des murs de la ville, mais que son vêtement, s’étant gonflé par le vent, avait amorti la chute, de manière quelle n’en avait éprouvé aucun mal.
C’est cette circonstance qui semble aussi renfermée implicitement dans la courte narration d’Hygin3, la circonstance du refus opiniâtre qu’oppose Iole aux désirs d’Hercule , même après le meurtre de ses parents, et celle de sa faite rapide'1, qui ne l’empêcha pas de tomber captive dans les mains d’Hercule, que le savant antiquaire napolitain, M. Minervini, a cru trouver représentée dans notre peinture de Pompéi, à laquelle je reviens maintenant, pour y faire 1 application des traits fournis par la tradition mythologique.
Cette peinture nous offre quatre personnages évidemment occupés à une même action; de ces quatre personnages, le seul qui soit caractérisé d’une manière indubitable, c’est certainement Hercule. Le héros de Tirynthe apparaît comme au terme d’une longue course, au point qu’il en avait perdu l’équilibre; et l’on ne .sait si l’on doit mettre le défaut d’aplomb qui se remarque dans son attitude sur le compte de la maladresse de l’artiste, comme je serais porté à le croire, ou bien s’il faut y voir un indice d ivresse, ainsi que l’a soupçonné M. Welcker0, qui avait sans doute en vue le passage des Trachiniennes de Sophocle6, où il est dit qu’Hercule, enivré à la table d’Eurytus, fut chassé de sa maison; et, si l’on admettait cette conjecture, peut-être plus ingénieuse que solide, ce serait une circonstance du mythe d Hercule et d’Iole, négligée par l’antiquaire napolitain, qui viendrait à l’appui de son explication, mais qui exigerait un changement de temps dans cette explication, attendu que cette circonstance se rapporte à l’hospitalité reçue par Hercule dans la maison d’Eurytus, et quelle est, par conséquent, antérieure à la prise d’OEchalie. Mais j’avoue que, dans l’attitude d Hercule privé d’équilibre, comme il l’est ici, je ne puis voir que l’impéritie du peintre, et non l’ivresse du héros: de sorte que je ne m’arrête pas à cette circonstance.
Hercule, à peine soutenu par sa massue qu’il appuie en terre et qu’il tient de la main gauche, a saisi par son pépias une femme qui est renversée sur le genou gauche, et qui semble avoir cherché à se dérober par la fuite à la poursuite du héros. Cette femme n’a, du reste, ni dans son attitude, ni dans son costume, rien qui la caractérise particulièrement, si ce n’est le mouvement de terreur faiblement exprimé dans son attitude encore plus que dans sa physionomie, qui indique l’aversion qu elle éprouve pour Hercule. Elle a près d’elle une autre femme, sans doute une de ses compagnes, qui semble accourir cà son secours, et
L auteur des Petits parallèles attribués à Plutarque, mais probable de M. Minervini, dans l’éclaircissement cité à l’une trop sévèrement jugés par Wyttenbach, Plutarcli. opp. t. I, des notes précédentes, p. clxi, et Animadv. t. II, p. I, p. 77-79; voy. Plutarch. t. VII, 3 Hygin. Fab. xxxv.
p. 329, ed. Reisk. : IïpaxXijs toü IoXjjs ydpov ditOTvyàv , t»;j> 4 C’est la même particularité que semble avoir eue en vue
OlyaXiccv èmpdiierev. H S toXîj dm toü t elyovs ëp piÿev èawrÿv Sophocle, lorsqu’il qualifie Iole &oàv vvp(pa.v, Trachin. 862 , o-vvéëy Se xàkirœQelcrns ùrn dvépov t9}s ècrOrjms, pnSèv ■aa.Béîv. aussi bien qu’Euripide, lorsqu’il la désigne, Hippol. v. 549, par 5 Ces kpxctStxA sont cités par Athénée, 1. XIII, p. 609, comme l’épithète SpopdSa.
1 ouvrage dun Nicias, le même, sans doute, que le Nicias de 5 Ballet, archeolocj. napolel. i843, n. v, p. 35.
Malea dont il est ici question; c’est, du moins, l’opinion très- 0 Voy. plus haut, p. g4, 4).
g AMOURS DES DIEUX.
qui se montre debout sur un quartier de roc, dressée sur la pointe du pied, dans une attitude où il y a quelque chose de forcé, qu’on peut attribuer aussi bien a la maladresse du peintre qu’à la précipitation de la course. Cette seconde femme repousse le bras droit d’Hercule , quelle a saisi de sa main gauche, tandis quelle tient de 1 autre main abaissée un pan d’une draperie que la femme poursuivie relève du bras droit, en etendant 1 autre main vers sa compagne. Ce voile ainsi tenu par ces deux femmes, dans une circonstance aussi critique, a certainement une intention particulière, et, sans décider quelle soit aussi caractéristique du sujet quelle l’a para à M. Welcker1, je ne saurais nier quelle ne dût avoir, dans la pensée de l’auteur du tableau , une importance réelle2 ; mais j’avoue que je ne connais aucune circonstance du mythe d’Iole ni d'aucun autre trait des amours d’Hercule qui rende compte de cette particularité; et c’est, sans doute, par le même motif que l’habile interprète de notre peinture, M. Minervini, si exact et si ingénieux à en relever les moindres détails, a passé complètement celui-ci sous silence.
Reste à expliquer une quatrième ligure, celle d’une femme qui se tient debout à la droite d’Hercule, dans une attitude tranquille, mais évidemment comme auxiliaire du héros dans son audacieuse entreprise; car elle repousse du bras droit la compagne de la femme assaillie par Hercule, dont elle cherche ainsi à assurer la conquête. Cette intention, daccord avec cette attitude, me semble effectivement évidente, comme elle l’a paru à M. Minervini; mais je m'éloigne de cet antiquaire dans l’explication qu’il donne de cette figure: il y voit la personnification, soit de l 'Œchalie, soit du chœur de femmes, compagnes dlole, dans quelqu’une des tragédies grecques, dont avait pu être tiré le sujet de notre peinture; et il rappelle, à celte occasion, qu’il exista un tableau célèbre, cité par Pline3, comme ouvrage de Ctésidème, qui avait pour objet la prise d’Œchalie, Œchaliœ expugmtio, et dont il serait possible, suivant lui, que notre peinture de Pompéi nous eût conservé une copie. Sans m’arrêter à réfuter cette supposition, qui ne me semble pas fondée, je me contenterai de dire que la femme qui se tient debout à côté d’Hercule, évidemment pour l’assister dans son entreprise, ne saurait être, à mes yeux, un personnage fictif ou allégorique, comme l'Œcha- Ue ou le chœur personnifiés, mais quelle doit être un personnage réel, qui prend une part effective à l’action. Cela posé, je trouve qu’en se plaçant dans l’hypothèse adoptée par le savant antiquaire napolitain, ce personnage est naturellement indiqué par les témoignages poétiques qui se rapportent à la fable d’Iole. Nous voyons, en effet, dans le choeur des Trachiniennes de Sophocle4, apparaître Vénus à côté d’Hercule, précisément sous les mêmes traits
1 Bulletin, archeol. Napolet. 1 8 4 3 , n. v, p. 35 : un panno, il cui Europe ravie par Jupiter métamorphosé en taureau, tav. xvn, deux significato forma appunto ïenimma del quadro. Le savant antiquaire des compagnes d’Europe, debout sur le rivage, tiennent à ne s’arrête pas à l’idée qu’on ait voulu représenter ainsi les deux peu près de la même manière un voile déployé entre leurs femmes occupées à laver le linge à une fontaine, et il a raison. mains; et cette circonstance pouvait avoir la même intention Peut-être pourrait-on voir ici l’intention d’offrir au désespoir que sur notre peinture. Mais quelle était cette intention? d’Iole une ressource contre l’attentat dont, elle est menacée. Rien M. l’abbé Cavedoni , qui a fait ce rapprochement, Ballet. n’était plus conforme aux habitudes de l’âge héroïque que l’es- archeolog. napolet. i844. n. xxiv, p. 53, s’est contenté de le pèce de mort volontaire qui résultait de la suspension, et Déjà- signaler à l’attention des antiquaires, sans en hasarder l’exnire elle-même en offre un exemple qui me dispense d’en citer plication.
d’autres; Apollodor.il, vn, 7 : Arçiavetpa , txladopévv tô yeyo- 3 Plin. XXXV, xi, 4o. Cf. Sillig. Catalog. veter. arlific. v. Ctevàs, éauT/jit ÀNHPTHSEN. sidemus, p. i65.
2 Sur une peinture du tombeau des Nasons, représentant 4 Sophocl. Trachin. v. 865-867.
HERCULE ET IOLE
el avec la même intention que la Femme de notre peinture. C’est encore Vénus qu Euripide ^ dans la même circonstance, donne pour auxiliaire au fils d’Alcmène1: en sorte que rien ne serait plus conforme aux traditions du théâtre, de même qu’aux convenances du sujet, que de reconnaître ici Vénus près d’Hercule, dont elle favorise l’action, en écartant de lui tout obstacle. On sait, d’ailleurs, que rien n’était plus dans les habitudes de l’art antique que de représenter en un sujet semblable soit Vénus elle-même2, soit Pitho, sa compagne3, et je me crois dispensé d’en citer les exemples, familiers à tout antiquaire. Il existe encore, dans notre peinture, deux particularités sur lesquelles il me semble que M. Minervini a glissé trop légèrement, et dont il n’a donné peut-être ni une idée suffisamment juste, ni une explication tout à fait satisfaisante: l’une, c’est cette couronne cle fleurs dont les quatre personnages ont la tête ceinte, et qui a certainement sa signification propre au sujet, el non indifférente ou commune; l’autre, c’est le lieu même de la scène , qui offre un site agreste, compris entre des masses de rochers et des pans de murs peints et une voie -publique, pavée de grandes dalles de pierre. AU Minervini voit dans la couronne le signe habituel auquel se reconnaissent les personnes illustres et divines; mais ce n’est pas là, à mon avis, la véritable explication. La couronne qui se voit ici sur la tête des quatre personnages de notre peinture me paraît être la couronne de fleurs qu’on employait dans les banquets : elle indiquerait donc que c’est ici une scène de violence qui succède à une scène d’orgie; et ce serait une circonstance tout à fait d’accord avec l’aventure d’iole, telle quelle était connue de Sophocle et exposée sur le théâtre attique4, mais dans un tout autre ordre de faits et de temps que celle qui a été prise par l’antiquaire napolitain pour le sujet de notre peinture, et qui fut un des actes tragiques du drame sanglant de la prise d’OEchahe.
Quant au lieu de la scène, c’est encore un des éléments de la composition de notre peinture dont il n’a pas été tenu assez de compte, et qu’il me paraît difficile de concilier avec l’explication de M. AU nervi ni. Cet antiquaire suppose qu après s’être précipitée du haut des murs élevés d’OEchalie5, la nymphe fugitive a été poursuivie et atteinte par Hercule dans le lieu où se passe l’action. Alais, avec quelque négligence que soient généralement exécutés les fonds de tableaux dans nos peintures de Pompéi, il n’est guère possible d’admettre que ce soit une enceinte de murs de ville que l’artiste ait voulu représenter ici dans cette masse de rochers entremêlés de pans de murs peints. Si l’on suppose, au contraire, que ce soit à une
1 Euripid. Hippol. v. 553-554; voy. plus haut, p. 94, 9).
Vénus intervenait personnellement dans les unions amoureuses : de là le surnom de IlpàÇis , sous lerpiel elle était adorée dans un temple quelle avait à Mégare , el où son simulacre en ivoire, âyaXfia, éXe^avros, appartenait à une très-ancienne époque, dpycudzcnov, Pausan. I, xlih, 3. C’est à ce litre qu’on l’avait figurée sur d’anciens monuments de l’art, tels que le beau basrelief grec du Musée de Naples, Winckelmann, Monum. inecl. n. 1 1 5, où elle opère la séduction d’Hélène en faveur de Pâris; tels encore que le beau vase atlique publié par Wilkins dans W'alpole’s Memoirs rclating to the Turkey, p. 409, où elle assiste au mariage de Thétis et de Pélée, fruit de la surprise que l’on connaît; voy. mes Monuments inédits, Achilléidc, p. 7-8.
3 Sur Pitlio, suivante de Vénus, Pindar. Pylh. ix, 70 (4o); cf.
Boeckli. ad h. I., el, à ce titre , compagne de Junon dans les hiérogamies, Hermesianax, apad Pausan. IX, xxxv, 1, voy. les témoignages que j’ai rassemblés, Achilléide, p. 4o-4 1, avec les monuments que j’ai cités et publiés à l’appui, ibid. el Odyssèide, p. 262, voy. pl. vin, 2, et qui ont été rappelés en dernier lieu par mon savant ami, M. Creuzer, Zar Galleric, etc., n. 97, 89), 90).
u Sophocl. Trachin. 272-3 :
Aetwois S’ nvlx’ îj v olvaiiivos,
Eppi>|/£j> àcrès ajhév.
Cf. Idem, ibidem, v. 363-4 :
À»’ <]vlx ovx IhreiOe r&v (puromripov Ti)v isatSa Soüva i, xpvtpiov ris ly ci "Xé%os.
5 Idem, ibidem, v. 358 : T»jr 3-’ vÿfavpyov Olycù.tav, et v. 871-2 : Àir’ aliteivàs Qlyctkia.s.
autre circonstance du mythe d’Iole que se rapporte notre peinture , à celle ou Hercule , enivré à la table d’Eurytus, poursuit d’un amour effréné la fille du roi d QEchalie , il ne paraîtra pas invraisemblable que le beu de la scène, tel qu’il est ici représenté, offre, dans le fond, le palais du roi, bâti sur des rochers, et sur le devant une voie publique : en sorte que les principaux accessoires de notre peinture répondraient assez bien a la circonstance indiquée.
Je ne me dissimule cependant pas que l’explication de cette peinture, môme en la rapportant à la circonstance que j’ai exposée et qui était antérieure à la prise dOEchabe, reste encore sujette à beaucoup d’incertitude. M. Welcker, qui a fait contre 1 interprétation de M. Minervini des objections très-judicieuses , et qui s’étonne avec raison qu un sujet relatif a Hercule et rendu d’une manière assurément très-significative nous reste ainsi inconnu, soupçonne qu’il pourrait bien y avoir dans les poètes latins quelque allusion à ce sujet qui nous le ferait comprendre, pour peu qu’on réussît à découvrir cette allusion cachée; etc est là une idée, certainement aussi juste qu’ingénieuse, sur laquelle je reviendrai tout à l’heure, après que j’aurai examiné une autre expbcation proposée par un savant antiquaire, M. l’abbé Cavedoni, qui préfère de voir dans notre peinture l’aventure d’Hercule et Augé1.
Ce mythe, sur lequel j’ai déjà eu occasion de citer, dans un autre travail2, les monuments de l’art qui s’y rapportent, y compris le célèbre torse du Belvédère, en quoi je m’estime heureux d’avoir obtenu l’assentiment de M. Otto Jalin 3 ; ce mythe est si généralement connu des antiquaires , surtout depuis les savantes observations qu’il a fournies à celui d’entre eux que je viens de nommer4 5, qu’il serait superflu de s’y arrêter. Or c’est cette scène de violence exercée par Hercule en état d ivresse* sur la personne d’Augé, fille d’Aleus, dans un lieu découvert, près d’une fontaine, à peu de distance du temple de Minerve, dont Augé était la prêtresse6, que M. l’abbé Cavedoni a cru trouver sur notre peinture. 11 explique, d’après ces circonstances de lieu, le site quelle présente, de même que par l’ivresse d’Hercule les indices de délire et d’égarement qui semblent se montrer dans sa personne. Il rapporte au même sujet la particularité des couronnes de Jleurs que portent toutes les figures de notre fresque, sans dire pourtant par quel motif cette particularité pourrait convenir au mythe
1 Bullet. arclieol. napolel. 1 844 T n. xxiv, p. 53.
2 Dans un mémoire intitulé : Conjectures archéologiques sur le groupe antique dont faisait partie le torse du Belvédère, p. 3g-55.
3 Voy. la dissertation intitulée : Teleplios und Troilos (Kiel, i84i, 8°), p. 48, 49).
11 Otto Jahn, Telephos, etc., p. 47-64-
5 Cette circonstance, qui manque dans le récit de Pausanias, VIII, iv, 6; xlvii, 3, etXLVin, 5; cf. ibid. IX,xxxi, 2, de même que dans la narration des mytliograplies grecs et latins, Hecat. Fragm. 345, ed. Klausen; Apollodor. II, vu, 4 , et III, ix, 1; Ovid. Hcroïd. ix, 49; Hygin. Fab. xcix, c, ci, est indiquée dans ce passage d’un des pocmes de Stace, Syh. m, 4 :
Quem Mænalis Auge
Confectum thiasis et multo fralre madentem Detinuit ,
et, d'après la tradition qu’Euripide avait mise en œuvre dans sa tragédie d'Augé, il semblerait que la prêtresse de Minerve ellemême aurait pris part à cette orgie bachique, puisqu’elle allègue
l'ivresse comme l’excuse de sa faute , dans ces vers quelle adressait peut-être à son père, Aug. fragm. 1 :
NS» S’ 0ÎN02 d^saliiaé (/' bfiohoyü Si as k.Si ksIv • T b S’ iStxtifi’ dysvsr’ avy éxoiatov.
Cependant il est bien plus probable , suivant la conjecture de Matthiæ, approuvée parM. Welcker, Die Griechisch. Tragôd. t. II, p. 763-4, que ces vers appartenaient au prologue de la tragédie, et qu’Augé les mettait dans la bouche d’Hercule, s’excusant auprès d’elle de l’attentat que le vin lui avait fait commettre : ce qui revient à la tradition suivie par Stace; voy. aussi Otto Jalin, Telephos, etc., p. 54-
0 Cbristodor. Ecphras. v. i3g: IlaXAdÆos ÂpijTeipa. C’est sur cette circonstance, qu’Augé était prêtresse de Minerve, qu’était fondée la fable de la tragédie d’Euripide, et le sacrilège commis par cette héroïne, qui avait caché son enfant nouveau-né dans le temple même de la déesse, Scbol. Aristophan. ad Ran. y. 1 1 1 2; cf. Euripid. Aug. apud Glem. Alex. Stromat. vu, p. 84 1 , ed. Potter. Cf. Ott. Jahn, Telephos, etc., p. 5a-53.
d’Augé. Enfin, il présume qu’Augé el l’une de ses compagnes étaient occupées à laver le pépias de Minerve, lorsqu’elles furent surprises par Hercule, et c’est ainsi qu’il rend compte du voile que les deux femmes tiennent suspendu entre leurs mains, mais, sans pouvoir s’autoriser d’un témoignage classique pour cette explication, qui ne s’accorde pas trop bien non plus , je dois en convenir, avec le mouvement et l’expression des deux figures. C’est à mes lecteurs à décider si cette explication, d’ailleurs très-ingénieuse, de M. l’abbé Cavedoni, a donné la solution du problème. Quant à moi, je persiste à croire que c’est plutôt le personnage d’Tole que celui d’Augé qui figure sur notre peinture, et ma principale raison, c’est que, dans tous les monuments connus jusqu’ici de la fable d’Hercule et Augé, le héros est constamment représenté assis 1 , ayant près cle lui ou attirant à lui une femme qui lui résiste, tandis que, sur notre peinture de Pompéi, de même que sur les deux autres monuments que M. Minervini croit, avec plus ou moins de raison, pouvoir rapporter au même sujet2, Hercule apparaît debout, dans une attitude qui indique un acte de violence. Or il est contraire, suivant moi, à toutes les traditions de l’art antique que l’on ait admis sur les monuments deux manières aussi différentes l’une de l’autre de représenter le même sujet.
Cette considération, qui me paraît, je l’avoue, d’une assez grande valeur, me détermine à voir aussi l’acte de violence exercé par Hercule sur la personne d 'Joie , dans une gravure antique qui avait dès longtemps attiré mon attention3, et qui représente Hercule debout saisissant des deux mains une femme renversée sur les deux genoux et déjà en partie dépouillée de ses vêtements. C’est une idée qu’a proposée M. Minervini4, et qui rentre assez
1 On peut présumer qu’il était assis, même dans le célèbre groupe du gymnase de Zeuxippe, décrit par Cliristodore, Ecphras. v. i36-i43; du moins n’y a-t-il, dans la description du poète, aucune expression qui indique qu'Hercule fût autrement, tandis qu’il est certain que la figure d’Augé était debout près de lui : ÊyyîiOi S' ainov fïAPlSTATO. Or il est bien probable que c’est ce groupe du gymnase de Zeuxippe qui a fourni le type d’une médaille de Pergamc, Vaillant, Numism. gr. p. 72 ; Mionnet, Supplément, t. V, p. 445, n° 1026, où se voit Hercule nu, assis sur un rocher, ayant devant lui me femme demi-nue, qui, sur un monument de Pergame, ne peut évidemment être cpaAugè, ainsi que l’a reconnu M. l’abbé Cavedoni, Spicilcij. numism. p. 1 46, 1 45). Il y a pourtant une distinction importante, et quelquefois difficile à faire, entre les monuments où figure cet Hercule assis, avec une femme debout devant lui, et où l’on ne saurait voir Hercule et Augé, mais bien plutôt Hercule et Hébc, ou bien Hercule et Omphalc; je citerai, pour exemple de la première de ces représentations, le bas-relief Borgia, Guattani, Monum. ined. 1788, p. xlvti , tav. n, dont il existe, au musée de Naples, R. Mus. Borbon. t. XIII, tav. li, 1, une répétition provenant de Pompéi, où l’on a voulu voir, sans aucune raison, un athlète assis, et pour exemple de la seconde, une peinture de Pompéi, publiée dans le R. Mus. Borbon. t. III, tav. xix, et rapportée avec toute espèce de fondement par M. Minervini, Il mito di Ercole, etc., p. 3i , au mythe à' Hercule et à’Omphale.
2 Ces deux monuments sont la pierre gravée publiée par Guattani, Monum. ined. 1785, p. lxxxvh-lxxxviii, tav. 11, et le
groupe en marbre, appartenant à M. Campana, dont on doit la
connaissance à M. Minervini, Mitodi Ercole, etc., tav. 11, p. 27-28.
Le jeune et savant antiquaire napolitain revendique pour le mythe d'Iole tous les monuments, pierres gravées et médailles, que j’avais cru pouvoir rapporter à celui d’Augé, et il oppose à mon explication quelques difficultés qui ne manquent pas d’une certaine apparence de fondement. Mais, sans m’arrêter à discuter ici ces objections, auxquelles il ne me serait pas impossible de répondre, je me bornerai à dire que je maintiens mon opinion, qui avait été soutenue par M. Otto Jalin, Telephos, etc., p. 47-48, 49), et qui a obtenu depuis encore l’assentiment de M. Cavedoni, Bnllet. archeol. napolet. 1 844 , n° xxiv, p. 53; et mon principal argument se tire du bas-relief de Mégare, qui représente certainement A âgé debout près d' Hercule assis, d’après la particularité de la biche, ajoutée aux pieds de la figure d’Hercule ;voy. ce bas-relief reproduit sur la vignette n° vi, p. 9 1 , et accompagné de pierres gravées qui concourent à en expliquer le sujet, tel que je l’ai exposé dans mon Mémoire sur le torse du Belvédère, p. 3 9-5 5.
3 Publiée dans Guattani, Monum. ined. 1785, p. lxxxviilxxxviii, tav. 11.
k Mito di Ercole, etc., p. 24, 4). Mais, tout en approuvant cette conjecture du savant auteur, je ne puis partager son idée que notre peinture de Pompéi et que le groupe de la pierre gravée soient tirés d’un seul et même original, qui serait le célèbre tableau de la Prise d’Œchalie, Œchaliœ expngnatio, ouvrage de Ctésidème. Il est, sans doute, assez difficile de se représenter comment était conçu ce tableau; et toutes les conjectures qu’on pourrait faire à cet égard auront toujours le défaut de manquer d’une base certaine. Tout ce que je puis dire, c’est qu’une composition aussi considérable que paraît l’avoir été celle-ci, dont
bien, en effet, dans les conditions principales du sujet; mais je n oserais pas assurer qu il en fût ainsi d’un autre monument qu’il rapporte aussi à la fable d lole. CesL un groupe en marbre , de demi-nature, d’un travail romain 1 , qui consiste en une figure nue d Hercule en marche, emportant sur ses épaules une femme qu il a ravie et qui lève vers le ciel la tête et le bras droit2, comme pour implorer du secours. A de pareils signes, il ny a rien dans le groupe en question qui puisse être reconnu pour appartenir au sujet dlole; et, si la considération que j’exposais plus haut est fondée, on devrait plutôt voir dans ce groupe l 'enlèvement de quelqu’une des femmes ravies par Hercule, telles qu Astydamie 3 , ou Chalciopê'\ ou Astyochè 5 , ou toute autre de ces maîtresses du fils d Alcmène, dont la conquête fut pour lui le résultat d’une violence, mais dont la perte de tant d ouvrages mythologiques nous a laissé ignorer l’histoire, avec ses principales circonstances. Dans tous les cas, je rapporte à la même aventure d’une femme ravie par Hercule , rendue comme elle 1 est dans ce groupe en marbre, une représentation à peu près semblable qui se trouve sur un beau miroir de style grec, du musée des Studj , à Naples6. Hercule s’y voit enlevant dans ses bras une femme dont l’ample vêtement, dérangé à la suite de la lutte qui a précédé, laisse le corps en partie découvert. Ce groupe est conçu à peu près comme celui qui représente Pelée ravissant Thètis, sur des miroirs7 et sur d’autres monuments de l’art antique 8 , au point qu’au premier abord on pourrait être tenté de reconnaître, sur le miroir en question, ce trait si célèbre et si populaire dans l’antiquité de Pelée et Thètis. Mais Hercule est trop bien
la prise d'Œchalie était le sujet, ne saurait avoir été réduite à l’acte de violence exercé sur lole.
1 Ce groupe, qui fait partie de la collection de M. le Cli. Campana, à Rome, a été publié par M. Minervini, Mito di Ercole, tav. ii. Il s’y trouve quelques restaurations modernes, qui sont indiquées dans le texte de l’antiquaire napolitain, p. 27-28.
2 Cette tête et ce bras sont de travail moderne; mais le mouvement, et conséquemment l’expression, étaient indiqués suffisamment dans le marbre antique.
3 Pindar. Olymp. vu, 45; cf. Scb. ad h. I.; Diod. Sic. IV, xxxvii; Apollod. II, vn, 6 et 8; cf. Heyn. ad h. I.; Philostral. Ileroic. n, 1 4-
4 Apollodor. II, vn, 1 ; Pherecyd. apud Schol. llomer. V illoison. Iliad. S, 255; Callimacb. Hymn. ad Del. v. 161; cf. Spanheim. ibid. t. II, p. 43g; Scbol. Pindar. ad Nem. îv, 4o. Voy. Cavedoni, Annal, delï Instit. archeol. t. VII, p. 263; Otto Jalin, Telephos, etc., p. 61, 68).
5 Homer. Iliad. 11, 658; Apollodor. II, vu, 6; Scbol. Pindar. ad Olymp. vii, 48.
0 R. Mus. Borbon. t. XII, tav. xliii, 2. J’ai peine à comprendre comment l’habile interprète de ce monument, M. Quaranta, a pu y voir la lutte d’Hercule et d’Antée. Le costume seul de la personne enlevée s’oppose à cette explication; et le casque qui couvre sa tête n’est pas même une difficulté : car cette pièce d’armure convient à Minerve, dont l’enlèvement pourrait trèsbien être représenté sur ce miroir. On connaît les rapports de ce genre qui existèrent entre Hercule et Minerve, et c’est un point d’archéologie que je me propose de discuter particulièrement dans la iv'‘ de mes Lettres archéologiques. En attendant, je remarque que mon savant ami, M. Éd. Gerhard, qui s’est occupé aussi des monuments relatifs à l’union d’Hercule et de Minerve,
Auserles. Griechisch. Fasenbild. 1. 1, taf. cxlv-cxlvii, p. 180-184, ne me semble pas fondé dans le reproche qu’il me fait, Nachtrdgliches, p. 189, d’avoir songé à lole, ou à Augé, plutôt qu’à Omphale, pour le choix de la maîtresse d’Hercule. Les considérations développées à ce sujet par M. Minervini auront dû modifier, sur ce point, l’opinion de l’illustre antiquaire de Berlin, et justifier à ses yeux la mienne.
7 L’un de ces miroirs , publié d’abord à la suite de l’ouvrage de Dempster, Etrur. Reg. t. II, tab. lxxxi, a été reproduit dans mon Achilléide, pl. m, n° 2, avec une explication nouvelle. J’ai rapporté au même sujet un autre miroir publié par la Chausse, Mus. roman, sect. III, tab. xxvi; voy. Achilléide, p. 5-6; et j’étais disposé d’abord à expliquer, d’après le même trait mythologique, un troisième miroir, acquis par Hamilton et cité par Lanzi, Saggio, etc., t. II, p. 1 63 , qui pourrait bien être le même que celui qui se trouve maintenant au musée de Naples, et dont il est ici question. Quant au miroir publié par Lanzi, ibidem, tav. xi, n° 2, t. II, p. 1 63 , comme possédé alors par Byres et passé depuis en Angleterre, miroir dont la représentation était absolument semblable à celle du précédent, les inscriptions, wehedch, heokve, ne permettaient pas d’y méconnaître Minerve et Hercule, que je pencherais aussi à voir sur le miroir de Naples. C’est une question que j’examinerai dans le travail cité à la note précédente.
8 Tels que les vases peints que j’ai publiés, Monuments inédits, Achilléide, pl. 1, 1 et 2 , sans parler de tant d’autres, acquis depuis à la science, sur lesquels on peut consulter le travail savant et curieux de M. de Witte, publié dans les Annal, delï Instit. archeol. t. IV, p. 91-128, auquel je serai dans le cas de faire quelques additions, dans la iv" de mes Lettres archéologiques, d’après des monuments récemment découverts.
HERCULE ET IOLE
caractérisé ici, non-seulement par la massue qu’il tient de la main droite, et par l’arc et le carquois indiqués dans le champ, mais encore par la peau de lion qu’il porte nouée autour des hanches, d’une manière tout à fait particulière, à la vérité, et bien peu commune, pour qu’on puisse le confondre avec Pelée, qui a bien pu quelquefois, comme Thésée et d’autres héros, être armé de la massue', mais qui n'a jamais été revêtu de la peau de lion, qui convient exclusivement à Hercule.
Il s’agirait maintenant de rechercher s’il n’existe pas, dans les poètes ou sur les monuments, quelque tradition relative à Hercule qui puisse mieux rendre compte de notre peinture de Pompéi que la fable d’Iole, ainsi que l’a soupçonné un docte et ingénieux antiquaire2. Une première observation qui se place naturellement ici, c’est que le personnage d’Hercule fut souvent introduit dans les scènes dionysiaques d’une manière plus ou moins licencieuse, et cela non-seulement en des temps romains et sur des monuments romains, mais encore dès une assez haute époque de l’antiquité grecque et sur des monuments du pur style grec. Il suffira de rappeler le beau vase peint, publié par Millin3 4, où se voit Hercule assis sur la couche nuptiale de Bacchus et d’Ariane, comme témoin de cette hiérogamie , la même image qui s’est reproduite, avec des variantes de détails, sur un superbe vase de Ratio, du musée des Studj1'. Il existe encore d’autres monuments de ce genre, où Hercule et Bacchus apparaissent associés l’un à l'autre dans des rapports, soit d’hospitalité5, soit d’apotliéose6, qui montrent que cette association, presque toujours accompagnée de circonstances licencieuses, devait être un des sujets les plus fréquents des représentations des fêtes dionysiaques. C’est ce que prouve, d’ailleurs, la présence d’Hercule dans des scènes d’orgies bachiques que nous offrent aussi des vases peints, pour ne point parler de ceux où les actions héroïques d’Hercule, opposées, sur un même vase, à des scènes de Bacchanales d’une extrême licence, tiennent à un autre ordre d’idées, que je me propose d’exposer en détail dans un autre ouvrage7. Mais, pour ne pas nous écarter de notre sujet, je citerai, en fait
1 Celte assertion comporte cependant quelques restrictions que j’ai indiquées ailleurs; voy. mes Monuments inédits, Achiïlêide, p. 6, 3). Je remarque, à cette occasion, que la peinture du tombeau des Nasons, que je citais à cet endroit et que j’expliquais par la fable de Thétis et Pélée, a été rapportée par M. Otto Jahn, Telephos, etc., p. 48, 5o) à l’aventure d’Hercule et Augé; mais je ne connais aucune circonstance de ce mythe qui nous apprenne que la fille d’Aléus, la prêtresse de Minerve, ait été surprise par Hercule durant son sommeil, et je maintiens mon explication.
2 M. Welcker, Bullet. archeol. napolet. 1 843 , n° v, p. 35.
3 V as. peints, t. I, pl. xxxvn.
4 Publié dans les Monum. dell‘ Instit. archeol. t. III, tav. xxxi; voy. ce qui a été dit plus haut de ce vase, p. 29, 2) , et p. 4 0,8).
5 Tel est, entre autres, le vase de Canino, décrit par M. de Wilte,
Catalog. è trust j. n° 94, et Cabinet Magnonc. n" 49> et publié par M. Éd. Gerhard, Anserles. Griechisch. Vasenbild. t. I. Taf. lix-lx, p. 188-189, où Hercule se montre debout à côté de Bacchus, avec six satyres ilhyphalliques.
fi Je citerai pour exemple de ce genre de représentations une peinture, d’ancien style, d’un vase de Vulci, où l’apothéose d’Hercule est associée à une image de Bacchus, assis sur un trône, entre deux satyres ithyphalliques. Ce vase, qui a fait partie du
cabinet Magnoncourt, où il est décrit, n° 48, a passé depuis dans la collection de M. Hope, à Paris. Je rapporte encore au même sujet les vases qui offrent Hercule, tantôt sur le char de Minerve, tantôt à côté de ce char, accompagné de Bacchus, d’Apollon et de Mercure, vases dont je crois que la représentation, presque toujours de style archaïque, s’explique par l’apothéose d’Hercule, ou, ce qui revient au même, par son admission aux mystères de Bacchus infernal , plus naturellement que de toute autre manière; deux de ces vases ont été récemment publiés par M. Éd. Gerhard, Auserles. Griech. Vasenbild. t. II, Taf. cxxxvii, cxxxix. Je reconnais aussi, avec le même antiquaire, l’initiation d’Hercule aux mystères de Bacchus, accomplie en présence de Minerve, sur un autre vase qu’il a publié, ibidem, Taf. cxli, x, 2. C’est encoi'e, à mon avis, une image de l’apothéose d’Hercule, liée à son initiation aux mystères bachiques, que celle que nous offrent les vases où Hercule, portant la couronne d'initié et tenant une patère, est couché sur un lit , entouré de pampres , avec Minerve et Mercure debout à ses côtés; voyez un de ces vases publié parle même antiquaire, ibidem, Taf. cxlii, et ajoutez-y l’indication d’autres vases pareils donnée, ibidem, 1. 1 , p. 1 43-1 4 4,216), et 218).
7 Dans la IVe de mes Lettres arcliéologigiies, où un article spé-
de vases peints où paraît Hercule dans des scènes dionysiaques, un vase inédit de la collection du prince de Canino’, un autre vase de Vulci, où Hercule et Hèbè se montrent associés à Bacclim et Ariane2, et, pour ne pas trop multiplier ces citations, toute une classe de vases représentant Hercule citharœde entre des satyres3, type certainement fourni par les représentations dionysiaques , avec une autre classe de vases peints, produits sous l’inspiration c e drames satyriques, où Hercule apparaît dans des scènes comiques au milieu de compagnons de Bacchus4. Fondé sur la connaissance de pareils monuments, on ne doit pas craindre d’affirmer qu’il exista, à une certaine époque de l’antiquité, une relation intime entre Hercule et Bacchus , qui donna lieu à l’invention de scènes licencieuses, représentées dans les Bacchanales, dont Hercule était le héros ou le témoin, telles que cette aventure du Faune décrite avec tant de complaisance par le poète des Fastes 1 ; et je n hésite pas à i appoi lei à dépareilles inventions, qui doivent avoir eu leurs modèles dans les monuments de lart grec, plus d’un bas-relief romain , qui n’a pas encore reçu une explication complète.
Un des monuments les plus remarquables en ce genre 6 est certainement le grand vase en forme de conque de la villa Albani 7 , orné, sur toute sa circonférence, d’un bas-relief qui représente Hercule assis, le scyphus à la main, parmi les compagnons de Bacchus : c’est une scène d’orgie, dont plusieurs groupes offrent des images d’une licence telle, quelle ne pouvait avoir lieu que dans la célébration des Bacchanales. Le célèbre bas-reliel du repos dllercnle\ de la même villa Albani, est certainement conçu dans le même ordre d’idées, et il offre des images du même genre. Il existe des bas-reliefs où Hercule, avec son fils felèpbe et la
cial sera consacré à Hercule, considéré dans ses rapports avec Bacchus.
1 Décrit dans la Notice des vas. du pr. de Canino, par M. Dubois, n° 9a, p. 27. On y voit Hercule, à demi couché sur un lit, tenant une phiale de la main droite, entre Minerve et Mercure debout. Cette scène est opposée à une représentation de Vulcain, monté sur un mulet ithypliallique et précédé de deux silènes. Il convient de rapprocher ce vase d’un autre vase de la même collection décrit par M. de Witte, n° 48, où une représentation à peu près semblable est opposée à un leclisterne bachique.
2 Cabinet Durand, n° 3oa, page 101. Ce vase a passé depuis dans le cabinet de M. le comte de Pourtalès-Gorgier, où il est décrit, n" 196, p. 47-
3 Tel est un de ces vases, d’ancien style, de Valet, du cabinet de M.le comte de Pourtalès-Gorgier, n° 200, p. 48, où Hercule citharœde, marchant à la suite d’un satyre ithypliallique jouant de la double flûte, est accompagné d’un autre satyre et de Mercure. Je possède le calque d'un vase qui a fait partie de la collection de M. Depoletti, à Rome, où se montre Hercule citharœde en compagnie de Bacchus.
4 Tel est un vase de Lamberg, t. II, pl. xii, où Hercule, vêtu d’un costume de théâtre , joue de la double jlûte, entre deux satyres qui dansent. Tel est encore un vase, du second recueil d’Hamilton, Tischbein, 1. 111, pl. 37, où Hercule, affublé d’une peau de daim, poursuit un satyre qui lui a dérobé son carquois. Quant aux vases qui représentent un Hercule citharœde, ou, suivant l’expression de M. Ed. Gerhard, un Hercule apollinéen ( Apolli nischer Ilerakles ) , je me contente d’en citer pour exemple celui qu’a publié récemment ce savant antiquaire, Auserlcs. Griech.
Vasenbild. t.. I, taf. lxviii, et j’avertis que j’exposerai mes idées au sujet de cette représentation, en publiant un de ces vases, en forme d'amphore, d’ancien style, de Valci, qui fait partie de ma collection. Voy. l’indication des vases en question donnée par M. Éd. Gerhard, ibidem, p. i4o-i4i, 207.
5 Ovid. Fast. 11, 307, sqq.
0 Plusieurs de ces monuments ont été cités par Ott. Millier, et rapprochés sous le même point de vue, celui du rapport établi entre Hercule et Bacclius, par suite de l’introduction du fils d’Alcmène dans les thiases bachiques; voy. son Handbuch, § 4 1 1 . a,p. 639. Il faut joindre encore à ces monuments quelques miroirs où Hercule paraît, tantôt soutenu par un satyre et accompagné de Pan, tantôt entouré de personnages du thiase bachique, tels que ceux qui sont cités par M. Ed. Gerhard, Ueber die Metallspiegel der Etnisher, S. 22, 1 10), 1 1 1). Je signalerai, en outre, à cause de la singularité du monument, la patère d’argent trouvée à Budukshan, dans l’Inde, représentant, en basrelief, la pompe triomphale de Bacchus, derrière le char duquel est Hercule, en attitude de danse. Cette patère, d’un travail grec barbare, a été publiée dans le Journ. Asiat. Societ. t. VII, 1 838 , pl. xxxi, p. io4g-5o.
7 Zoëga, Bassirilievi, t. II , tav. lxxi, lxxii.
8 HPAKAII5 ANAIIA0MEN05 ; voyez Corsini, Herculis Quies, etc.; Zoëga, Bassirilievi, t. II, tav. Lxx,p. 1 ï 7- 1 3 1 . A la liste des antiquaires qui se sont occupés de ce monument, et qui ont été cités par Zoëga, p. 117, 1), il faut ajouter Heyne, Antig. Aufsatze, I, 3o-3i; Boettiger, Andentungen, p. 60: Millin, Monum. inéd. t. I, p, 2 5o; Oit. Müller, Handbuch, S 4 1 1 , S 4a.
HERCULE ET IOLE
biche, se montre près de Bacchus soutenu par Ampélos1 : double image qui ne peut avoir été puisée qu’à une pareille source. On connaît aussi des bas-reliefs, tels que celui du musée du Vatican2, où Hercule est assis à côté de Bacchus sur le même char, traîné par deux centaures, dans une pompe dionysiaque, de manière à rendre aussi évidente, aussi sensible que possible, l’union des deux personnages dans un même ordre de représentations3. Mais je citerai surtout les bas-reliefs produits, à n’en pas douter, sous l’inspiration de légendes telles que celle de la célébration des fêtes bachiques par Hercule et Omphale, qui jouissait d’une si grande faveur à Rome, à en juger parle témoignage d’Ovide4, et dont je peux citer, entre autres monuments du premier ordre, sous le rapport de l’art, un superbe camée du musée Worsley5. Ce ne peut être qu’une pareille légende qui ait fourni le motif d’un bas-relief du musée Chiaramonti 6, où Hercule assis, avec le scyphus dans la main gauche et le bras droit posé sur la tête, a devant lui une ménade qui joue du tympanum7. C’est enfin d’après de semblables représentations, provenant originairement d’un art grec, que dûrent être exécutés les bas-reliefs tels que celui de la villa Albani8, où Hercule, succombant sous le poids de l’ivresse et soutenu par deux satyres9, s’efforce d’attirer à lui une femme, où Zoëga n’a pas trouvé de difficulté à reconnaître Omphale, ou bien, à défaut de la reine de Lydie, une de ses esclaves avec laquelle Hercule eut un commerce attesté par l’histoire10 et indiqué sur des monuments du plus haut style grec 1 1 ; et cette dernière supposition est celle qui me paraît la plus probable , d’après le costume de la
1 Ce bas-relief est encastré dans un mur du musée du Vatican; il est décrit dans l 'Indicaz. antiq. del Mus. P. Clem. p. 204, n. 38 , et cité dans le Mus. Chiaram. 1. 1, p. 100, 3) , et il vient d’être publié par M. Éd. Gerhard, Antike Bildwerke, Cent. IIe, Taf. cxiii, î.
2 Mus. P. Clem. t. IV, tav. xxvi; Woburn marbles, pl. 6.
3 Hercule assis, en attitude de repos, sur un bige de lions, accompagné d’un satyre jouant de la double Jlûte et de Pan portant sa massue, est un sujet, appartenant au même ordre de représentations, qui se trouve sur une terre cuite du recueil de M. Campana, Antiche opéré in plastica, tav. xxvi.
4 Ovid. Fast. u, 3o7 , sqq.
5 Mus. Worsleian. tav. xx, n. 4, p. 93-94, ed. Milan. Ce camée, malheureusement fragmenté, représente Hercule tenant sur ses genoux Omphale demi-nue, l’un et l’autre portés sur un char, accompagné d’un satyre à pied, dont l’action équivoque pourrait bien avoir rapport à l’aventure racontée par Ovide.
0 Mus. Ckiaram. t. I, tav. xlii. Ce bas-relief décore la face principale d’un cippe, dont les deux autres faces offrent un satyre armé du pedum et un Pan ityphallique agitant des cymbales.
1 On peut juger à quel point cette image d’Hercule, enivré dans la célébration des Bacchanales, était devenue populaire, en même temps que sacrée, à Rome, par un exemple bien significatif, celui que nous offre le chapiteau de l’ancien temple d’Hercule , au Forum Boarium, où se voit le buste d’Hercule ivre, demicoucbé et tenant le scyphus; voyez ce chapiteau publié par M. Éd. Gerhard, Antik. Bildwerke, Cent. IIe, Taf. exiv.
s Zoëga, Bassirilievi , t. II, tav. lxvii.
" Un groupe à peu près semblable, mais réduit à la figure
d’Hercule ivre soutenu par deux satyres , fait partie de la représentation sculptée dans la frise circulaire qui décore le fond de la célèbre patère d’or de notre Cabinet des antiques, Millin, Monum. inèd. t. I, pl. xxi, p. 2 2 5, et Galer. mythol. pl. cxxvi, n. 469; le sujet principal est un défi entre Bacchus et Hercule, où l’avantage reste au premier. C’est encore là une de ces compositions relatives à l'union des deux divinités, où l’analogie du groupe que j’ai signalé avec celui du bas-relief Albani prouve quelles dérivaient de quelque original célèbre. Cette notion résulte aussi du fait pareillement acquis à la science, qu’il exista des groupes en ronde bosse, d’Hcrcule ivre, soutenu par un satyre, tels que celui du musée Jenkins, passé depuis dans la collection Poniatowski, qui était un ouvrage de style grec; voyez -en la gravure publiée par Gualtani, Monum. ined. 1786, p. xxiv, tav. in.
,u Herodol. I, vu; Diodor. Sic. IV, xxxi. Cette esclave porte le nom de Jardanis dans Hérodote; Hellanicus la connaissait sous celui de Malis, apud Stephan. Byz. v. ÀxéXr;. Le fils né de celte union clandestine, et nommé Âlcœos par le premier de ces historiens et Akélès par le second, s’appelait Agelaos, suivant Diodore, ou Laomédès, selon Palæphate, apud Eudoc. p. 3i5. La mère était, suivant toute apparence, la femme lydienne qui jouait de la Jlûte phrygienne, debout près d’Hercule assis, sur le coffre de Cypsélus, Pausan. V, xvii, 4, où il faut certainement lire : Taùiijs 7rjs yvvatxos èirlypappa fièv [ovx] snealiv rfris è&ll, ainsi que l’avait proposé Zoëga, Bassirilievi, t. II, p. 107, 12), avant Clavier; cf. Siebelis ad h. I. Je reviendrai sur toutes ces questions dans la ive de mes Lettres archéologiques.
11 Tels que le coffre de Cypsélus, Pausan. V, xvii, 4; voyez la note précédente.
IOZl AMOURS DES DIEUX.
femme en question et d’après le caractère licencieux de ces orgies bachiques célébrées par Hercule et Omphale1, où une méprise pareille à celle du faune décrite par Ovide avait bien pu avoir lieu de la part d’Hercule égaré par l’ivresse.
C’est au même sujet que je rapporte un monument qui appartient aussi à une haute époque de l’art, et dont la découverte est toute récente : il s agit dun beau trépied, de style étrusque, provenant des fouilles de Canino, au haut duquel est figure un groupe & Hercule, c/ui tient embrassée une femme, entre deux satyres 2 3; certainement un motif qui ne pouvait avoir été puisé que dans la licence des Bacchanales, qui se célébraient dans lÉtrurie à 1 exemple de la Campanie et de la Grèce. Mais le monument de cette licence dionysiaque le plus considérable et le plus complet que je connaisse est un bas-relief du musee du Capitole , que je crois devoir, à cette occasion, rappeler à l’attention des antiquaires, parce quil me semble que l’explication qui en a été donnée laisse encore beaucoup a desirer.
Ce bas-relief représente le triomphe de Bacchus, avec la plupart des circonstances qui se rencontrent dans ces sortes de représentations, et, de plus, avec quelques éléments nouveaux qui distinguent celle-ci de toutes les autres. Tel est le groupe de trois personnes placé à l’extrémité de la composition, et où l’on ne peut méconnaître Hercule ivre, aidé dans sa marche chancelante par un jeune satyre, et tenant d’une main le canthare qu’il vient de vider, tandis que de l’autre main il cherche à enlever la draperie d’une femme qui ne semble lui opposer aucune résistance. Cette intention, qui devient sensible par la comparaison avec le bas-relief Albani, n’a pas été comprise par l’éditeur du musée du Capitole, qui s’est également trompé dans la détermination de la femme, en y voyant une des Hespérides, à cause de la pomme quelle présente à un enfant. Cette pomme est ici un symbole aphrodisiaque, connu par de nombreux témoignages classiques4; et la femme qui semble l’offrir à un génie bachique n’a rien de commun avec la nymphe des Hespérides. C’est ici,
1 Je n’ignore pas que d'autres antiquaires, notamment l’illus-
tre Boeltiger, ont explique différemment les bas-reliefs et les pierres gravées où figure Hercule, en proie au délire bachique, caressant une femme, que ce savant prenait pour Ilèbè, en regardant les monuments en question comme produits sous l’inspiration du drame satyrique d’Épicharmc , Aëas ydpos, Fabric. Bill. Gr. 1. 11, p. 3oo, ed. Harles.; voy. son Excurs über den Cyclus der Verheirathnnij des Hercules mit der Hebe, dans ses Tdeen zur Kunstmythologie , t. II , p. 70-73. Mais je persiste à croire que l’explication du mythe d’Hercule et Omphale est préférable; et c’est, d’ailleurs, une question que je me propose de discuter, dans la ivc de mes Lettres archéologiques , à l’article des Amours d’Hercule.
3 Ce trépied , trouvé dans les fouilles du prince de Canino , en 1839, est décrit, comme le plus beau monument qui soit connu en son genre, dans le Bnllet. archeol. 1 83g , p. 2 1 .
3 Mus. Capitolin, t. IV, tab. lxiii.
4 Le fruit que les anciens appelaient pJXov , malum, et que les modernes ont interprété, suivant l’occasion, par pomme, grenade, coing, citron et orange, Boeltiger, Kl. Schrift. t. III, p. 99; Creuzer, Z ür Galler. der ait. Dramatik. p. 68, recevait, dans le langage de l’art, des applications aussi variées que l'étaient les acceptions du mol qui l’exprimait. L’une des plus usuelles était
d’en faire un signe de la fécondité : c’est ainsi qu’on le voit aux mains de f Automne, OIK2PA, sur un vase peint, Millingen, K«s. peints, pl. xxii, et sur une peinture d’Herculanum, Pitlur. d’Ercolan. I. III , lav. xi ; et c’est aussi par suite de la même idée que ce fruit est placé aux pieds de la figure d ’Hyménée, sur une peinture de Pompéi, R. Mus. Borbon. t. XII, tav. xvn. Mais ce que les Grecs appelaient fiÿXov était surtout un symbole de Vénus, un ornement de sa couronne, ainsi que l’atteste Philélas, dans ces vers cités par le scholiaste de Tliéocrite, ad Idyll. 11, 120; cf. Philet. Relig. ed. Bach. p. 5o-5i ; et Philet. Fragm. ed. Kayser. p. 60, sqq. :
Tà oiVote Kûwpis ikoîaa MijÀa Ai&ivûtr ou Swxev àirb xpcnâCpav.
Et c’est, sans doute, à ce titre que la statue de Vénus, ouvrage d'Agoracrite, portait à la main une branche de cet arbre, xlaSco fzrçXéas, Pausan. I, xxxm, 3; cf. Phot. Lexic. p. 4 1 6, ed. Lips. De là, aussi, l’usage que les amants avaient d’envoyer de ces fruits, Theocrit. Idyll. ni, 10, et xi, 10, comme présents destinés à produire 1 amour, pjXa rà épdap.ux xal êp&iTOTronjTixâ, Theocrit. Idyll. 11, 1 20; cf. Schol. ad h. I., usage auquel se rapporte ce trait de Théocrite, imité par Virgile, Eclog. ni, 5o, pour ne point parler de tant d’allusions à cet usage qui se rencontrent chez les écrivains et sur les monuments de l’antiquité. Il me suf-
HERCULE ET IOLE
comme sur le bas-relief Albani, Omphale ou sa servante, à laquelle Hercule, livré au délire bachique, veut faire violence; la même scène, par conséquent, que nous devons croire empruntée des représentations de Bacchanales, qu’avait en vue fauteur des Fastes. Une autre particularité que nous offre le bas-relief capitolin, et qui ne me paraît pas non plus avoir été bien saisie, c’est celle du personnage barbu, vêtu d’un costume de philosophe, et appuyé des deux mains sur un bâton noueux, qui marche en tête des compagnons de Bacchus. Le savant interprète des marbres capitolins a vu dans ce vieillard le devin Tirèsias, dont il a cherché à expliquer la présence dans une scène pareille par des rapprochements qui me semblent trop forcés; il est plus naturel de reconnaître dans ce personnage Silène, vêtu en philosophe, d’accord avec le caractère que lui attribuait la tradition antique1, et conformé-
fira de rappeler que, dans le langage des amants, t 6 prfkoSokeïv était synonyme de r 6 sis d<ppoSlaix SeXedfeiv, Aristophan. Nul. 99.3 ; cf. Schol. ad h. I.; voy. Creuzer, Symbolik, II, 220; III, 495 et 5o3 ; et, en fait de monuments qui ont rapport à ce trait de mœurs antiques, je me contenterai de citer le curieux vase peint qui représente Vénus et l’Amour dans les jardins d’ Adonis, où ils sont occupés à cueillir des pommes et à en remplir des corbeilles; voy. ce vase, publié par M. Creuzer, avec de savantes observations, Zur Gallerie der allen Dramatiker (Heidelberg, 1839, 8°), Taf. viii, p. 66, suiv. Quant au motif qui fit placer cet attribut aphrodisiaque à la main de la femme, objet des désirs d’Hercule, dans une scène de Bacchanales, telle que celle qui est représentée sur notre bas-relief capitolin, il s’explique aisément par la tradition qui attribuait à Bacchus l’invention de ces fruits, dont il avait fait présent à Vénus, Athen. ni, p. 82, D; cf. Orph .Fragm. n. xvii. Delà, aussi, la présence de ces fruits, pjXa, au nombre des symboles dionysiaques déposés dans la ciste mystique, Clem. Alex. Protrept. p. i5, ed. Potter., notion trop familière à tout antiquaire, pour que j’aie besoin de m’y arrêter.
1 Cette face du personnage de Silène a été très-bien expliquée par M. Quaranta, dans sa Mitologiadi Silcno (Napoli, 1 828, in-4°), p. 1 4-2 7, que j’ai déjà citée plusieurs fois; voy. plus haut, p.49,3), et p. 53, 6). Je rappelle ici la médaille, représentant Bacchus et Ariane à Naxos, où Eckhel a reconnu Silène en costume de philosophe, D. N ■ t. II, p. 4o, le même Silène qui se voit sur une pâte antique décrite par Winckelmann, Ptcrr. de Stosch, p. 2 36, n° 1 470; et je citerai encore un monument où Silène paraît également en costume de philosophe, mais où cette détermination , due au docte antiquaire napolitain, M. Avellino, a été contestée par un autre savant, M. Otto Jahn : ce qui me donne lieu de revenir sur ce point. Le monument dont il s’agit est un bas-relief en bronze qui décorait la face antérieure d’un coffre de bois placé dans Yatrium d’une des maisons récemment découvertes à Pompéi, et il a été publié par M. Avellino, dans une description très-savante et très-détaillée de cette maison, intitulée : Descrizione di una casa pompeiana con capilelli figurati ail' ingresso (Napoli, 1837, 4°), tav. vii; voy. aussi le R. Mus. Borhon. t. IX, tav. lix. On y voit trois personnages, savoir, à la gauche du spectateur, une femme assise, dans une altitude familière, la jamhe droite placée sur la gauche, et le bras droit appuyé sur la cuisse, avec un geste qui devait accompagner sa parole; en face de cette femme, un homme debout, qui offre, dans sa figure et dans sa
personne, tous les traits, toutes les formes de Silène: il est vêtu de l’espèce de manteau, nommé tribon, qui était propre aux philosophes, et il s’appuie sur un gros hâton noueux placé sous son aisselle droite. Entre ces deux figures, s’en trouve une troisième, qui a malheureusement beaucoup souffert par suite de l’oxydation du métal, mais qui était, à n’en pouvoir douter, un jeune homme nu et ailé, portant de la main gauche un coffret, et sur le bras droit une bandelette : telle est celte composition , assurément très-remarquable par le choix et par la disposition des personnages, et qui n’est pas moins recommandable sous le rapport du style et de l’exécution.
Tous les antiquaires qui se sont occupés de ce curieux basrelief y ont reconnu Silène dans le personnage qui en offre, avec les traits du visage, les formes du corps, tout en différant entre eux sur le sujet de la représentation. Ainsi, M. Avellino y a vu l’Amour, ou un génie généthliaque, présentant à Silène et à une nymphe bachique un coffret, peut-être le meuble célèbre où Bacchus avait été renfermé, Avellino, Dissert. cit. p. 54, suiv. M. Braun croit que c’est ici un génie bachique, plutôt que l’Amour, Die Kiinslvorstellnngen des gejliigelten Dionysos (Munich, 1 83g), S. 5, ff., et M. Ed. Gerhard est d’avis que cet enfant ailé est Bacchus lui-même, présentant la ciste mystique à Silène et à une nymphe. S’il est vrai qu’aucune de ces explications ne pouvait paraître bien satisfaisante, dira-t-on que la solution de ce problème ait été donnée par M. Otto Jahn, qui, s’écartant tout à fait des données mythologiques pour se placer sur un terrain historique, a vu dans notre bas-relief Diotime initiant Socrate aux mystères de l’Amour, d’après des idées exposées dans le Banquet de Platon, Platon, Sympos. p. 201 , D, sqq.? Voy. celte dissertation de M. Otto Jahn, publiée dans les Annal, dell’ Instit. archeol. t. XIII, p. 272-295, tav. agg. H. J’avouerai que cette explication, tout ingénieuse qu’elle est, et soutenue par son auteur avec le savoir archéologique dont il a déjà donné tant de preuves, me semble tout à fait contraire à la vérité; et, sans entrer ici dans une réfutation détaillée, qui m’écarterait trop de mon sujet, je dirai en peu de mots ce que je pense de ce basrelief, où je vois Silène philosophe, en face de Télèté personnifiée, avec le génie des mystères entre eux.
Le principal défaut de l’argumentation de M. Otto Jahn, c'est que l’assimilation de Socrate à Silène, qui était réelle et admise par toute l’antiquité pour les traits du visage, ne s’y trouve pas également justifiée pour les formes du corps. Or il est contraire à toute probabilité qu'un artiste, voulant représenter Socrate, oc-
ment à un ordre d’idées qui n’a rien de contradictoire avec une scène dionysiaque. Je ne parie pas des figures de petite proportion sculptées dans le haut de cette partie du bas-relief, où l’éditeur du musée du Capitole a vu Bacchus et Ariane se donnant la main en gage d’hyménée: il est trop évident que ce sont ici des nymphes et des génies du heu, sans doute le Tmole et sa compagne, figurés sous les traits et à la place qui conviennent à ctjs sortes de personnages accessoires. A l’appui de l’explication que je viens de donner du sarcophage capitolin , je rappelle qu'il existe, dans le musée des Stadj, à Naples, un monument du même genre et du même sujet, où la pompe dionysiaque, représentée avec ses personnages ordinaires, offre pareillement, au-devant du char de Bacchus, un groupe d Hercule ivre, placé entre un satyre qui le soutient par le bras, en portant sa massue, et une femme, que le savant
antiquaire, M. Éd. Gerhard, a reconnue pour
cupé dans un entretien sérieux avec Diotime, ait donné au philosophe l’aspect entier du Silène, la stature courte, le corps trapu, les membres gras, l'embonpoint excessif, toutes conditions qui ne se trouvaient certainement pas dans la personne de Socrate, ou, du moins, sur lesquelles il n’existe aucun témoignage classique, ni dans Platon, Sympos. p. 2 1 5 , B (t. V, p. 96-97, ed. Bekker) , ni dans Xénophon, Sympos. IV, xix, 6, ni ailleurs. C’est donc véritablement Silène que l’artiste a voulu représenter ici, le Silène versé dans la connaissance des choses divines, ëvSoQev dyaXp. ara Syçav dewv, comme dit Platon, et c’est pour cela qu’il lui a donné pour vêtement le tribon, t plëav, le manteau propre aux philosophes. Ce point établi, rien ne s’oppose à ce que la femme assise avec la jambe droite croisée sur la gauche ne soit reconnue pour une nymphe bachique, telle que Mystis, la nourrice de Bacchus, qui présidait à l'enseignement de ses mystères, Mit/hs ■aatSoKop.os , Nonn. Dionys. ix, 97; cf. H. Moser, Comment, ad h. L; Welcker, Zeitschrift, etc., p. 5o8; Creuzer, Zar Gallerie, etc., p. 109, 196) ; ou bien pour un personnage allégorique , l'Initiation personnifiée, Télété, T eXévij, telle que nous la connaissons par un célèbre bas-relief publié dans les Annal, dell’ Instit. archeol. t. 1, tav. agg. C, p. 1 33 ; cf. Pausan. IX, xxx, 3; voy. Brôndsted, Voyages et Recherches, etc., t. Il, p. 236, 1). L’attitude des jambes croisées, que M. Otto Jalm croit avoir été, dans l’antiquité, une posture indécente, surtout pour les femmes, n’a rien de contraire à cette supposition. L’opinion de Winckelmann et de Boettiger, dont il s’autorise au sujet de cette attitude, n’est, en effet, rien moins que prouvée; elle a été réfutée par les commentateurs du premier, Werke, t. IV, P. 11, Anm. 4 1 5, p. 366, et Anm. 4ao, p. 368, et le second, qui s’appuie sur des témoignages de Pline, XXVIII, vi, 17, et de Plutarque, De aud.poët. p. 45, D, a fourni lui-même des preuves du contraire, tirées de l’étude des monuments, entre autres cette figure d'Ilithyie, avec les jambes croisées l’une par-dessus l’autre, qu’il a publiée; voy. son Ilithyia, oder die Hexe, Taf. 1,2, reproduite dans ses Kleine Schriften , t. I, p. 86 +,). On connaît, sur les monuments, plusieurs exemples de cette même attitude donnée à des personnages divins ou héroïques, soit mâles, soit femelles, tels que Jupiter, sur un bas-relief romain, Admiranda, tab. 27; Homère, sur un beau sarcophage antique, Mus. Capitol, t. IV, tav. xxvii; Parthénopée, sur le célèbre scarabée étrusque des cinq chefs devant Thèbes; la muse Clio, d’une peinture antique, Pittur. d’Ercolan, t. II, tav. 11; auxquels j’ajouterai la figure de Paris,
Omphale, à sa position, à son costume, et a son
sur un beau vase peint, publié par M. Éd. Gerhard, Antik. Bildwerke, Cent. 1°, Taf. xxxn; la femme assise, parlant à un adolescent debout près d’elle, sur une peinture des Terme di Tito, tav. 3o, Mirri, et surtout la statue de Pénélope, d’ancien style grec, du musée du Vatican, que j’ai publiée moi-même, Orestéide, pl. xxxii, 1, et qui se trouve reproduite, absolument dans la même attitude, sur plusieurs terres cuites antiques, Millin, Monnm. inéd. t. II, pl. xli; Terracott. in the Mus. Brit. Vin, 12. Dans tous ces exemples, et dans beaucoup d’autres fournis par les médailles, où cette attitude est fréquemment donnée à des personnages allégoriques, tels que Providentia, Securitas perpétua, Félicitas publica, Pax Augusti, elle exprime généralement l’idée d’une forte application de l’esprit, d’une méditation profonde, d’une contemplation ou d’une attention portée jusqu’à l’oubli des convenances extérieures. Ainsi la trouve-t-on, avec cette intention signalée par M. Otto Jalm luimême, dans une charmante figure de femme, d’une des plus jolies peintures de Pompéi, Pittur. ÆErcolan. t. IV, tav. xliv; R. Mus. Borbon. t. I, tav. xxxi, et daus la figure de Thétis, d’une autre peinture de Pompéi, R. Mus. Borbon. t. X, tav. xvm. Mais où cette intention se montre surtout sensible, c’est dans une figure d e femme assise, la jambe droite placée sur la gauche, et tenant l’index de la main gauche posé sur ses lèvres, sujet d’une charmante peinture de Pompéi, Pittur. dErcolan. t. V, tav. li; R. Mus. Borbon. t. IX, tav. xvm, 2, où je reconnais la muse Camêné, ou Tacita des Romains, Plutarch. in Num. § vin, nommée aussi Angeronia, Macrob. Sat. ni, 9; S. August. de Civ. D. iv, 6, la même quelaSiyjf des Grecs, la Tacitumité personnifiée, telle qu’on la voit encore sur une autre peinture de Pompéi, R. Mus. Borbon. t. XII, tav. xix. J’ajoute un dernier exemple d’une figure dans une attitude analogue, avec les pieds croisés l’un par-dessus l’autre, pris d’un monument dont on ne contestera pas la haute autorité, en fait de style et de goût: c’est celui du Thésée, assis près de Neptune, sur la frise orientale du Parthénon; admirable bas-relief qu’on croyait perdu, et que j’ai fait dessiner à Athènes, d’après le marbre récemment retrouvé, qu’on peut comparer aujourd’hui avec l’esquisse de Carrey.
Il n’y aurait donc rien d’invraisemblable en soi, rien de contraire aux habitudes de l’art antique, à ce que la femme assise de notre bas-relief fût Tèlètè, représentée dans cette attitude caractéristique; et la présence du génie des mystères, sous les traits d’un enfant nu et ailé, avec la ciste et la bandelette, sym-
HERCULE ET 10LE
rapport si connu d’ailleurs avec Hercule1, au lieu d’/o/e2, ainsi cpie {avait qualifiée à tort un interprète napolitain. Une composition du même genre, avec le groupe d’IIercule et cl’Omphale, se trouve sur un beau sarcophage de Bolsène3, cité aussi par M. Ed. Gerhard, sans compter le grand sarcophage du palais Altemps, à Rome, et le petit côté d’un autre grand sarcophage, provenant de la collection Orsini, que j’ai vu, il y a quelques années, placé dans le cortile du palais Torlonia. Ce sont là autant de monuments produits évidemment d’après la tradition des Bacchanales, où Hercule jouait un rôle avec Omphale ou sa servante, qui montrent à quel point ces sortes d’idées avaient pu devenir familières à cette période de l’antiquité, et qui doivent nous tenir lieu des témoignages écrits qui nous manquent.
Maintenant, pour revenir à notre peinture de Pompéi, serait-il permis de supposer qu’il s’agit aussi , sur ce monument d’une époque romaine , de l’acte de violence exercé par Hercule sur une des esclaves d’Omphale, au milieu de la licence des fêtes de Bacchus? L’attitude du principal personnage s’expliquerait assez bien dans cette hypothèse, ainsi que la couronne de fleurs que portent les quatre figures; mais il resterait encore plus d’une grave difficulté contre cette idée, qui m’a été suggérée par l’observation de M. Welcker, et que je soumets à son jugement, tout en convenant quelle ne me satisfait guère plus que celle de M. Minervini, et tout en regrettant de ne pouvoir en proposer une meilleure.
botes si notoires de l'initiation, s’accorde si bien avec celle explication, que je ne vois pas quelle difficulté elle pourrait encore rencontrer.
1 Ed. Gerbard’s, Neapels antike Bildwerhe, 1. 1 , p. 58-6o, n° 1 9 1 . Je suis surpris que, dans la description, très-détaillée et trèsexacte d’ailleurs, qu'il donne de ce curieux monument, M. Ed. Gerhard n’ait fait aucune mention du bas-relief Albani , où Zoëga avait déjà reconnu Omphale, non plus que du bas-relief capitolin offrant un groupe semblable d’Hercule ivre, soutenu par un satyre et rapproché d’une femme que tout tend à faire considérer comme Omphale ou son esclave.
2 Au sujet de cette méprise, relevée ici par M. Ed. Gerhard, je rectifie à mon tour l’erreur que j’avais commise, dans mon Odysséide, p. 270, 4), en voyant le mariage d’Hercule avec Iole sur le beau vase du musée de Berlin , qui représente effectivement les noces d'Hercule et d’Hébé; voyez Levezow, Verzeichniss der antik. Denkmàler, etc., n° 1016, p. 267-271 ; c’est sur la foi d’un dessin où se lisait IOAE , que j’avais admis cette explica-
tion; et je remercie M. Éd. Gerhard de m’en avoir averti, Berlins antike Bildwerke, n° 1016, p. 3o3.
3 Ce sarcophage a été publié par le même antiquaire, Antik. Bildwerke, Cent. IIe, Taf. cxn, 2, 3, aussi bien que celui de Naples, ibidem, 1. La couronne de Jleurs qu’Hercule porte autour du col , sur le second de ces monuments , et qu’il tient à la main, sur le premier, est regardée comme une couronne funéraire par M. Ed. Gerhard : en quoi , je regrette de ne pouvoir être de son avis. C’est bien plutôt ici, dans une scène de Bacchanales, une couronne bachique, telle qu’on la voit portée, de la même manière, autour du col, à la figure du poëte comique d'un célèbre bas-relief antique, Buonarotti, Medaglioni, etc., p. 447 î Bellori, Pictur. antiq. crypt. roman, tab. xv; Visconti, Mus. P. Clem. t. II, tav. agg. B, 7 ; Panofka, Cabin. Pourtal. Gorg. pl. xxxvm. Au reste, je me propose de revenir, dans la ive de mes Lettres archéologiques, à l’article qui sera consacré à l 'hiérogamie de Bacchus et d’Ariane, sur ces deux curieux monuments, que nous devons savoir beaucoup de gré à M. Ed. Gerhard de nous avoir fait connaître.