SCÈNE XVIII
MADAME DE FAVIÈRES, MELANTE, CONSTAN- TIN, ALEXANDRINE, MINETTE, MATURIN.
MINETTE , couranl vers sa mère.
Maman, maman, c'est le bon Matliurin que je vous amène.
ALEXANDRINE, qui la suit.
Le Voici! le voici! On voit Matliurin qui arrive, soutenu d'une main sur un bâton, et de l'autre sur Constantin. Eu apercevant madame de Faviêres, il veut doubler le pas; il chancelle. Madame de Faviêres et Mélanie s'avancent vers lui.
CONSTANTIN
Appuie-toi plus fort sur mon épaule. Va, tu ne me fais pas mal.
MELANTE.
Doucement , mon cher Matliurin.
MADAME DE FAVIÊRES.
Prends bien garde de ne pas tomber.
MATHUP.LN.
Madame, on est venu chercher nos enfants dans le \illage, avec leurs habits de fête. Est-ce que mon-
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seigneur sérail arrivé? Je ne me le pardonnerais
pas.
MADAME DE FA VIMES
Non, mon ami; nous l'attendons encore.
MATHDRIN.
Ah ! tant mieux. Et par où doit-il venir, dites-lemoi? J'ai la tête assez bonne, mais les jambes me manquent. Il faut que je me mette en marche avant les autres pour arriver en même temps.
MADAME DE FAVIÈRES
Comment ? est-ce que tu voudrais aller à sa rencontre , faible comme tu l'es ?
MATHURIN, avec vivacité.
Si je le veux ? Quoi ! je resterais ici à l'attendre , quand il a couru toute sa vie au-devant de mes besoins ? Je me ferais plutôt porter par mes enfants. MÊLANTE. Non, Mathurin; mon papa te saurait mauvais gré, je t'assure, de t'exposer à cette fatigue. MATHDRIN.
Quand ce ne serait pas pour lui, ce serait pour moi. J'ai besoin de le voir. Il est comme le soleil qui regaillardit ma vieillesse.
MADAME DE FAVIÈRES
.Mais, mon ami, à ton âge...
MATHURIN
Mon âge fait que je lui ai plus d'obligation que les jeunes. Madame, je le connais depuis plus long-temps
DE CROISIERE. 97
que vous. Combien de fois je l'ai mis à cheval sur ce bâton que voilà ! Il n'était pas si grand que M. Constantin qu'il était déjà mon bienfaiteur. J'étais pauvre alors , et lui il n'avait que l'argent de ses plaisirs. Eh bien ! il trouvait encore le secret de me tirer de peine. J'avais beau ne lui dire que la moitié de mon embarras , il savait en deviner plus que je ne lui en cachais. Dès qu'il put disposer de ses biens, il me fit présent de la chaumière que j'habite et de quelques terres alentour. Grâce à sa bonté , je me suis vu en état d'élever tous mes enfants et de les établir dans l'aisance : aussi je les regarde comme faisant sa famille autant que la mienne, et je n'en trouve que plus à plaisir de les aimer.
MADAME DE FAVIËRES.
Tu sais aussi qu'il a pour toi beaucoup d'attachement ? Il est peu de ses lettres où il ne demande de tes nouvelles.
MATHUR1N , avec transport.
Est-il vrai ? Mais oui , je le crois. Ecoutez donc ; il me le doit , au moins. H a fait du bien à beaucoup de gens dans sa terre; il a relevé leurs chaumières renversées par l'orage ; il leur a fourni du grain dans de mauvaises années; il a payé la taille pour eux : je veux qu'ils le bénissent, qu'ils le révèrent; mais je mourrais de chagrin si je savais qu'après sa famille quelqu'un l'aimât ici plus que moi. Ce que je dis là, c'est encore pour vous, madame, et pour vous aussi, vi. €
mademoiselle. Madame de Favières et Mélanie lui foui des amitiés.
LES ENFANTS , sautant autour de lui.
Et nous, Mathurin?
MATHIRIN.
Il faut bien que je vous aime; vous êtes ses enfauts. Vous me faites pourtant fâcher quelquefois.
MINETTE
Nous , te faire fâcher ?
MATHIRIN.
Oui, vous avez pour moi trop de soins; cela m'impatiente. On dirait que je suis si vieux, si vieux !
MINETTE
Oh que non ! tu es bien gaillard encore. Tiens, je veux t'arranger en petit-maître. Voici mon bouquet; je vais le mettre à ta boutonnière.
ALEXANDRIE
Donne-moi ton chapeau , que j'y passe un ruban. CONSTANTIN , se levant sur !e bout de ses pieds pour atteindre à son oreille.
Je te ferai donner une roquille de notre bon vin.