M. DE FLORIS, HÉLÈNE, ALBERT
Ah ! mes enfants , je viens de goûter une des plus douces satisfactions de ma vie , la joie de revoir mes amis, et de recevoir les témoignages de leur attachement.
HÉLÈNE
Il faut bien vous chérir, lorsqu'on a le bonheur de vous connaître.
Vous êtes donc bien aises aussi de mon retour ?
ALBERT
Comment ne le serions-nous pas ? Vous êtes notre plus tendre , notre meilleur ami.
HÉLÈNE
Notre maison était un vrai désert pour moi depuis votre absence.
ALBERT
Je ne trouvais plus d'agrément , ni dans mes études , ni dans mes promenades. Ah ! sans vous , mon père. . .
M. DE FLOP.IS.
Il faut cependant apprendre de bonne heure à vous trouver sans moi sur la terre'; car, suivant le cours ordinaire de la nature , il faudra que je vous quitte le premier.
HÉLÈJVE.
Eh, mon père! auriez-vous la pensée de nous affliger, quand nous ne devons songer qu'à nous réjouir ?
ALBERT
Oui, vous vivrez long-temps encore pour notre avantage et pour notre bonheur. Mais ne parlons plus de choses si tristes. J'aurais une petite prière à vous adresser.
Voyons, mon fils, de quoi s'agit-il?
ALBERT
M. Jules... Vous savez que son père est notre voisin ? Eh bien ! il vient de m'inviter à m'aller divertir chez lui.
Voilà une nouvelle connaissance que je ne te savais pas. Je suis ravi que tu trouves une bonne société si près de la maison.
HÉLÈNE
Une bonne société , entends-tu , mon frère ?
ALBERT
Je le crois un brave garçon , et je le trouve de plus très aimable. On passe fort bien son temps avec lui. Je l'ai déjà vu plusieurs fois , et il m'a fait connaître d'autres jeunes gens.
HÉLÈNE
De braves jeunes gens aussi?
Oui , ma sœur. Je les connais mieux que vous , ce me semble. De braves jeunes gens.
Lorsque je parle d'une bonne société , mon cher Albert, je veux dire, s'ils sont doux, bien élevés? ALBERT.
Oui, mon papa, fort doux et fort polis.
Honnêtes , appliqués , fidèles à leurs devoirs ?
HÉLÈNE
Gomment pourrait-il savoir tout cela , pour les avoir vus seulement quelques instants?
ALBERT
N'ai-je pas été trois ou quatre fois une demi-heure de suite dans leur société?
Et de quelle manière s'est formée votre connaissance ?
LES JOLELRS. 129
HÉLÈNE
N'est-ce pas au jeu?
ALBERT
Pourquoi pas au jeu? Mais est-ce au jeu seulement? N'avons-nous pas causé long-temps ensemble?
HÉLÈNE
Et vous n'avez pas joué , surtout.
Sans doute que nous avons joué, mon père me l'a bien permis.
Il est vrai. Je vous permets le jeu, lorsqu'il n'est qu'un léger délassement pour l'esprit, à la suite du travail et de l'application, lorsqu'il ne peut amener ni une perle qui vous dérange , ni un gain dangereux qui fasse dégénérer ce goût en passion ; un jeu tel qu'on le joue ordinairement dans notre famille , innocent, honnête, sans vues intéressées, et dans des moments où l'on ne peut rien faire de plus utile.
HÉLÈNE
Je croyais, mon père, qu'il n'était pas un seul moment où l'on ne pût faire quelque chosp de plus utile que de jouer?
ALBERT
Mais on ne peut pas être toujours cloué sur les livres, travailler toujours.
La réponse d'Hélène est assez raisonnable. On
pourrait sans doute employer plus utilement son loisir, si toutes les sociétés étaient si bien composées , qu'on y trouvât un sujet assez fécond d'amusement , dans un entretien spirituel , instructif, ou même badin. Mais , lorsqu'on n'a d'autre moyen de prévenir l'ennui, que de se livrer à des réflexions malignes sur ses semblables, a des propos oiseux ou dépourvus de raison , vous savez qu'alors je vous engage moimême à un jeu récréatif, et que le plus souvent je m'établis de la partie.
Voilà sans doute vos raisons pour jouer, n'est-ce pas?
ALBERT
Est-ce que tu as le droit de me faire des questions?
Pourquoi lui en savoir mauvais gré? C'est par amitié pour toi qu'elle s'en informe.
ALBERT
Ou plutôt parce qu'elle cherche à vous rendre mes liaisons suspectes , et qu'elle veut me desservir dans votre esprit.
Peux-tu avoir cette idée de ta sœur?
HÉLÈNE , regardant tendremeut.
Mon frère !
LES JOUEURS. fSî
ALBERT, attendri.
Hélène, pardonne-moi; j'ai tort de t'acenser. Mais conviens aussi que ta défiance est injurieuse. M. DE FLORIS.
Peut-être ses soupçons ont-ils quelque fondement. Il faut les examiner de sang-froid , quand ce ne serait que pour l'en faire revenir, s'ils sont injustes. Nous n'avons pas , je pense, à nous défier de nos dispositions les uns envers les autres. Nous sommes si
tendrement Ullis ensemble ! Hélène et Albert lui prennent
la main.
O mon père , que vous êtes bon !
ALBERT
Vous oubliez toujours avec nous les droits d'un père, et vous ne montrez que les égards d'un ami.
M. DE FLORTS.
Je ne serais pas digne de vous élever, si je tenais une autre conduite. Un père qui n'est pas le meilleur ami de ses enfants , ne remplit que la moitié de ses devoirs. Je vous pardonnerais peut-être de négliger les témoignages extérieurs de respect qui me sont dus, mais jamais de manquer à la franchise et à la confiance que j'attends de votre tendresse. Vous ne devez pas avoir un secret que vous ne veniez le déposer dans mon sein : et lorsqu'il sera de nature à vous faire craindre que le père en soit instruit, l'ami n'aura jamais l'indiscrétion de le révéler.
HÉLÈNE
J'espère bien n'avoir jamais de secret pour un père si indulgent.
ALBERT
Pourquoi vous cacher nos fautes? Vous pouvez nous en reprendre , mais vous ne cessez pas de nous aimer.
Je suis charmé que vous ayez de moi cette idée. Aussi long-temps que vous serez mes amis, comme je suis le vôtre, le père n'aura jamais occasion de punir. Sa prévoyance vous préservera du danger, ou il vous prêtera des secours pour en sortir. Mais il faut qu'il connaisse d'abord votre situation. Ainsi voyons, Hélène , quels reproches tu fais à cette nouvelle société de ton frère.
I! m'est revenu que ces jeunes messieurs étaient un peu dissipés, et qu'ils avaient continuellement des cartes à la main.
ALBERT
Et qui t'a fait ce rapport?
HÉLÈNE
Il ne s'agit pas de savoir qui me l'a dit , mais si la chose est véritable.
Je viens de t'exposer mon sentiment sur le jeu. Tout dépend de celui que vous jouez.
ALBERT
Oh! c'est un jeu qui ne demande pas de grands efforts d'attention . mais qui est bien amusant. Il se nomme le vingt et un.
Je t'avouerai qu'il n'est pas trop de mon goût.
ALBERT
Pourquoi donc , mon papa? Rien n'est plus simple et plus innocent : celui qui a vingt et un, ou qui en est le plus près , gagne tous ceux qui sont au-dessous.
Avec cette différence qu'ici le hasard seul décide; au lieu que , dans les jeux de société , je puis , lors même qu'il ne m'est pas bien favorable, employer de sages combinaisons pour prévenir des coups fâcheux , et balancer la fortune de mes adversaires. En un mot, les jeux de hasard ne demandent que des doigts , et point de tête ; or un jeu où la tête n'a rien à faire me paraît indigne d'un homme sensé.
HÉLÈNE
Il ne doit pas même être bien amusant.
ALBERT
Ah ! ma sœur, tu ne sais pas ce que c'est que d'attendre une carte, de la recevoir dans l'incertitude, et d'y lire d'un coup d'œil sa destinée.
Parce que la passion de l'avarice s'en mêle.
vi. S
134 LES JOl'EURS.
ALBERT
Mais encore dans les jeux de société n'y a-t-il jamais que la perte ou le gain.
11 est vrai , seulement on y fixe de certaines bornes à l'un et à l'autre , pour n'avoir à former ni des vœux avides , ni des regrets honteux. D'ailleurs , comme je viens de te le dire , on y tient, en quelque sorte, la fortune captive par son intelligence. Enfin le pis est que , dans les jeux de hasard , on court souvent le risque d'être la dupe d'insignes fripons. ALBERT.
O mon papa , croyez-vous ? Comment cela seraitil possible?
J'imagine qu'ils ont une manière d'arranger les cartes pour se donner toujours celles qui leur conviennent.
Voilà effectivement leur secret. J'ignore comment ils le pratiquent; car je n'ai jamais été joueur, et je n'ai pas reçu dans ma société des gens de cette profession. Tout ce que je sais, c'est qu'ils emploient ces moyens, et dans mes voyages j'en ai vu des exemples affreux.
ALBERT
Oh! racontez-nous-en quelqu'un , mon papa.
M. DE FLOP. IS.
Volontiers, mon fils. Quand j'étais à Spa, je vis un jeune Anglais qui perdit, dans une soirée, l'argent qu'il destinait à parcourir l'Europe, et tout son bien encore , qui se montait à plus de cent mille écus.
hélèxe.
Mon Dieu ! tout son bien ! Et comment fit-il donc ensuite pour vivre ?
ALBERT
Il dut être bien furieux.
Le désespoir s'empara de lui , lorsqu'il vit sa fortune entière perdue, et qu'il n'eut plus aucune espérance de la regagner. Il jetait autour de lui des regards que je n'osais soutenir. Il grinçait des dents , se frappait le front , s'arrachait les cheveux. Bientôt il devint stupide et muet ; il haletait et râlait comme un mourant. Enfin il se leva avec précipitation , et sortit en forcené.
ALBERT
Et parmi ceux qui le gagnaient , il ne se trouva personne qui eût assez de pitié pour lui rendre son argent? Je lui aurais plutôt donné tout le mien pour le tirer de peine.
Ils continuèrent de rester assis, et de jouer avec leur sang-froid ordinaire. Us le regardaient seule-
ment en dessous avec un regard d'ironie et de mépris.
HÉLÈNE
O les méchants! Je suis sûre que personne n'aura voulu jouer avec eux.
Tu ne connais pas l'aveuglement des hommes. Dix fous pour un se mirent aussitôt à sa place. Mais voici le plus déplorable de l'aventure. On apprit le lendemain que ce jeune homme, d'un extérieur très aimable , et rempli d'ailleurs de qualités et de talents , s'était cassé la tête d'un coup de pistolet.
HÉLÈNE
Ah! que me dites-vous?
ALBERT
Mais c'était encore bien fou de s'ôter la vie. Puisqu'il avait des qualités et des talents , ne pouvait-il pas rétablir sa fortune ?
Tu vois comme une seule faute peut nous priver du sens et de la raison , et nous précipiter dans le désespoir. Peut-être ne put-il résister à l'horrible pensée de tomber du comble du bonheur dans le gouffre de la misère. On apprit aussi dans la suite qu'il avait laissé dans sa patrie une jeune demoiselle très vertueuse, à qui ses parents avaient dessein de l'unir par un mariage qui lui promettait la plus entière félicité.
HÉLÈNE
0 la pauvre demoiselle, que je la plains ! combien elle a dû souffrir à celte triste nouvelle ! Il ne mérite plus de pitié après l'avoir oubliée.
M. DE FLORiS.
La honte de lui présenter une main qui venait de lui ravir, ainsi qu'à lui-même , tout le bonheur de sa vie, de lui porter un cœur sur lequel la passion du jeu avait eu plus d'empire, que les sentiments d'estime qu'elle était si digne d'inspirer , la douleur de retourner dans sa patrie comme un mendiant , tout révoltait son orgueil ; et , par une mort criminelle, il crut pouvoir mettre fin aux tourments de sa conscience.
ALBERT
O mon papa ! je ne touche plus une carte de ma vie, je vous le promets. Je cours trouver Jules, et lui dire...
M. DE FLOIUS.
Doucement, mon fils; tu es toujours trop précipité dans tes résolutions. On ne doit pas renoncer entièrement à un plaisir, parce que son excès peut nous èlre dangereux. Je t'ai dit souvent qu'un petit jeu de société, entre amis, était agréable, innocent et même utile.
Il II K.\T.
Utile , mon papa ?
Oui , parce qu'il nous apprend à vaincre notre humeur, et à supporter la fortune dans ses vicissitudes.
HÉLÈNE
C'est-à-dire , mon frère , à n'être pas triomphant lorsqu'on gagne , et à ne pas laisser tomber sa tête lorsqu'on perd.
Il faut bien considérer, avant de se mettre au jeu , si l'on est en état de supporter la plus grande porte possible, sans épuiser ses moyens. De cette manière, que l'on perde ou que l'on gagne, on conserve toujours une riante sérénité et une noble indifférence , qui témoignent que notre cœur n'est esclave d'aucune vile passion.
ALBERT
Dieu merci, je ne suis point avare; mais pour m'épargner toute espèce de regrets , il vaut mieux que je ne voie plus ni Jules ni ses amis.
Ce serait une faiblesse dont tu aurais à rougir. Ne peux-tu pas les voir sans jouer?
ALBERT
Oh ! je les connais. Ils voudront absolument que je joue.
Eh bien! joue , joue tout ce qu'ils voudront. C'est un moyen de les mieux connaître , pour rechercher
ou fuir à jamais leur société. Mais , au lieu d'aller chez Jules , invite-le , avec ses camarades , à venir chez moi. Tu leur diras que ta sœur sera peut-être aussi de la partie.
HÉLÈNE
Moi, mon père?
Oui , je te le permets.
HÉLÈNE
Et si ces messieurs me gagnent mon argent !
Je te le rendrai. Albert , dis-leur encore que tu attends un ami , et que tu le feras jouer avec eux.
ALBERT
Mais je n'attends personne. Voulez-vous que j'aille leur faire un mensonge?
11 n'y en aura point. jN'as-tu pas un ami à la maison ? Je pensais. . .
HÉLÈNE
C'est lui qu'il veut dire.
Oui , moi-même. Nous étions déjà d'accord sur cette qualité.
ALBERT
Oh oui ! ils voudront bien jouer avec moi , si vous en êtes !
Pourquoi non? Seulement ne leur dis pas quel est cet ami. Aussitôt que j'aurai terminé mon mémoire, je viendrai vous joindre , et je verrai ce que j'aurai à faire. Jouez toujours en attendant. Xe refusez aucun enjeu qu'on vous propose. Perte ou gain , je vous donne ma pleine approbation.
ALBERT
Ainsi je vais engager tout de suite Jules et ses amis.
Oui , mon enfant. Surtout n'oublie pas Auguste. Je serai charmé de le voir. Tous ses maîtres font son éloge; et vous-mêmes, vous m'en avez dit souvent du bien.
HÉLÈNE
Il le mérite aussi , je vous assure. C'est un brave garçon , lui.
ALBERT
Un mot encore : resterons-nous dans le jardin ?
Comme tu voudras. Le temps est doux. Vous pouvez vous mettre sous le berceau ou dans le petit pavillon.