AUTREMENT DITE LE CAP-BRETON
AVERTISSEMENT
La relation qu’on va lire est rédigée sur le journal de M. S. W. Prenlies, enseigne dans le 84* régiment , infanterie, qu’il publia pour la première fois à Londres, en 1782, et dont il s’est fait cinq éditions en dix-huit mois. En conservant avec une scrupuleuse exactitude le fond historique des disgrâces qu’il a éprouvées, j’ai cm devoir chercher à leur prêter un nouvel intérêt par une narration plus vive des événements et par un tableau plus animé des situations où il a fait éclater tant de force d’esprit et de courage. Il serait à désirer qu’un écrivain philosophe choisît dans la foule immense des voyageurs ceux dont les aventures seraient les plus propres à donner du caractère à la jeunesse en frappant fortement son
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imagination et sa sensibilité. C’est par des traits d’industrie, de constance, et quelquefois même
d’une heureuse audace, qu’il faudrait lui montrer les ressources que l’homme trouve toujours en luiinômc dans les positions les plus désespérées. Celte
lecture, en la préparant de bonne heure aux plus étranges accidents qui peuvent troubler le cours de la vie humaine, lui en donnerait, en quelque sorte, la première expérience, et l’animerait, par une noble émulation, à les soutenir avec fermeté.
Mes jeunes lecteurs seront bien aises sans doute d’apprendre que, sur les témoignages du lord Dalrymple, aide de camp du général Clinton, et par les bons offices de M. Fischer, alors sous-secrétaire du département de l’Amérique, M. Prenlies a obtenu tous les dédommagements qu’il pouvait désirer pour les souffrances et les pertes qu’il a essuyées.
Chargé des dépêches que le général HaicÜmand, commandant en chef du Canada, m’avait confiées pour le général Clinton, je m’enibarquai , le 17 novembre 1780, sur un petit brigantni qüi faisait voile de Québec vers New-York. Nous allions de conserve avec une goélette destinée pour le riiêine endroit, et qui portait un duplicata des dépêches.
Après avoir descendu le fleuve Saint-Laurent jusqu’au havre appelé le Trou de Saint-Patrice, dans
l’ile d’Orléans, nous fûmes retenus dans ce port par un vent contraire qui dura six jours. L’hiver faisait déjà sentir ses premiers frimas , et la glace se forma bientôt à une grande épaisseur sur tous les bords du fleuve par l’âpreté d’un froid rigou-
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reux. Plût au ciel qu’il eût duré quelques jours de plus! En fermant absolument notre marche, il nous aurait sauvés des malheurs dont le récit va commencer avec celui de notre navigation.
Avant de parvenir à l’embouchure du fleuve, on s’était aperçu que le brigantin faisait une légère voie d’eau. A peine fûmes -nous entrés dans le golfe, que cette voie devint plus considérable; et les deux pompes, malgré leur travail continuel, laissaient toujours deux pieds d’eau dans la cale. D’un autre côté, le froid avait augmenté sa rigueur, et les glaces s’amoncelaient autour du vaisseau jusqu’à nous faire craindre d’en être entièrement environnés. Nous n’avions à bord que dix-neuf personnes, dont six passagers, et les autres , mauvais matelots. Quant au capitaine , de qui nous devions attendre des secours dans une position si fâcheuse, au lieu de veiller à la conservation du navire, il passait le temps à s’enivrer dans sa chambre, sans s’occuper un moment de notre sûreté.
Le vent continuant de souffler avec la même violence, et l’eau s’étant élevée dans la cale jusqu’à la hauteur de quatre pieds, le froid et la lassitude jetèrent le découragement parmi les gens de l’équipage. Tous les matelots, de concert, prirent la résolution de ne plus manœuvrer. Ils abandonnèrent les pompes en témoignant une profonde in-
différence sur leur destin, aimant mieux, disaientils, couler à fond avec le vaisseau, que de s’épuiser d’un travail inutile dans une situation désespérée. 11 faut convenir que depuis plusieurs jours leurs fatigues avaient été excessives et sans aucun intervalle de délassement. L’inaction du capitaine achevait encore de les abattre. Cependant à force d’encouragements et de promesses, et par une distribution de vin que j’ordonnai fort à propos poulies réchauffer, je parvins à vaincre leur répugnance. L’interruption du travail avait fait entrer un pied d’eau de plus dans la cale, mais leur activité se ranimant par la chaleur de la boisson que je leur faisais donner toutes les demi-heures, ils soutinrent avec tant de constance l’effort de la manœuvre, que l’eau fut bientôt réduite à moins de trois pieds.
Nous étions au 3 décembre. Le vent semblait de jour en jour s’irriter au lieu de s’adoucir. Les fentes du vaisseau allaient toujours en s’agrandissant , tandis que les glaçons attachés à ses côtés augmentaient son poids et gênaient sa marche. Il fallait continuellement casser cette croûte de glace qui menaçait de l’envelopper. La goélette qui nous suivait , loin de pouvoir lui prêter aucune assistance, se trouvait dans un état encore plus déplorable, ayant donné sur des rochers devant l’ile de Coudres, par l’ignorance du pilote. Une neige épaisse
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qui vint alors à tomber nous déroba sa vue. Un coup de canon, que nous tirions tour à tour de demi-heure en demi-heure, formait toute notre correspondance. Bientôt nous eûmes la douleur de ne l’entendre plus répondre à ce signal. Elle périt avec les seize personnes de son équipage, sans qu’il nous fût même possible d’apercevoir leur désastre , pour chercher à les recueillir.
La pitié que nous inspirait un sort si funeste fut bientôt détournée sur nous-mêmes par l’appréhension d’un nouveau danger. La mer était fort grosse, la neige très-épaisse, le froid insupportable, et tout l’équipage abattu. C’est dans cet état que le contre maître s’écria que nous ne devions pas être éloignés des îles Madeleine, amas confus de rochers, dont les uns élèvent leur tète sur la mer, et dont les autres cachent sous sa surface des pointes déjà fatales à plusieurs vaisseaux. En moins de deux heures nous entendîmes les vagues se briser à grand bruit sur ces roches ; et bientôt après nous découvrîmes l’ile principale appelée l’Homme mort , qu’une manœuvre pénible nous lit éviter. Le sentiment du péril n’en devint que plus vif au milieu d’une foule d’écueils dont il y avait peu d’apparence que nous pussions échapper avec le même bonheur, l’épaisseur redoublée de la neige nous permettant à peine d’étendre notre vue d’un bout à l’autre du vaisseau. Il serait difficile de peindre
la consternation et l’effroi dont nous fûmes saisis dans toute la longueur de ce passage. Mais lorsque nous l’eûmes franchi , un rayon d’espoir rentra dans le cœur des matelots, qui ne doutèrent plus que la Providence ne s’intéressât à leur salut , en considérant le danger dont ils venaient de sortir, et ils reprirent leurs efforts avec une ardeur nouvelle.
La mer devint plus agitée pendant la nuit, et le lendemain , vers cinq heures du matin , une grosse houle fondit sur le vaisseau, enfonça nos faux sabords et remplit d’eau la cabane. L’impétuosité des vagues ayant écarté l’étambord, nous cherchâmes à boucher les ouvertures avec du bœuf coupé par tranches; mais ce faible expédient demeura sans effet, et l’eau continua de nous gagner plus rapidement que jamais. L’équipage, effrayé, avait suspendu un moment l’exercice des pompes. Lorsqu’il voulut le reprendre, il les trouva si fortement gelées, qu’il était désormais impossible de les faire jouer.
Nous perdîmes dès ce moment l’espérance de conserver longtemps le navire, et tous nos vœux se bornaient à ce qu’il n’cnfonçâl pas du moins jusqu’à ce que nous fussions à la portée de l’ile Samt- Jcan ou de quelque autre île dans le golfe, où nous pourrions aborder à l’aide de notre chaloupe. Abandonnés à la merci du vent , nous n’osions en-
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treprendrc aucune manœuvre , de peur de causer au vaisseau quelque effort dangereux. Le nouveau poids d’eau qu’il prenait de minute en minute ralentissait sa marche, et les vagues plus rapides dont il brisait la course se redressaient furieuses et venaient se déborder sur le tillac. La cabane où nous nous étions réfugiés ne nous présentait qu’un bien faible abri contre le souffle du vent, et nous garantissait à peine de la violence des boules glacées. A chaque instant nous craignions de voir emporter notre gouvernail et notre màt se briser. Les mouettes et les canards sauvages (pie nous entendions voltiger autour de nous témoignaient, il est vrai, que la côte ne devait pas être éloignée ; mais ses approches mêmes étaient un nouveau sujet de terreur. Comment échapper aux brisants dont elle pouvait être entourée, dans l’impuissance où nous étions de les éviter par aucune manœuvre, et môme de les apercevoir à travers le voile de neige dont nous étions enveloppés? Telle était, depuis quelques heures , notre déplorable situation , lorsque le ciel s’étant tout à coup éclairci, nous découvrîmes enfin la terre à trois lieues de distance.
Le sentiment d’allégresse dont nous pénétra son premier aspect fut bien modéré par une vue plus distincte des roches énormes qui paraissaient s’élever à pic le long de la côte , pour nous en repousser. Le vaisseau venait encore d’essuyer des lames
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a iolentes , qui l’auraient submergé si sa charge eût été moins légère. Chaque nouvelle secousse nous faisait craindre de le voir s’entr’ouvrir. Notre chaloupe était trop petite pour contenir tout l’équipage, et la mer d’ailleurs trop furieuse pour lui confier un si faible bâtiment. Il semblait que nous n’étions parvenus devant cette terre fatale que pour la rendre témoin de notre perte. Cependant nous en approchions toujours de plus près. Nous n’en étions plus éloignés que d’un mille, lorsque nous découvrîmes avec transport , au détour de ces roches menaçantes , une plage sablonneuse , vers laquelle notre cours se dirigeait , sans que l’eau perdit assez sensiblement de sa profondeur pour nous défendre d’en approcher de cinquante à soixante verges avant d’échouer. Le sort de nos vies allait se décider dans quelques minutes. Enfin le navire donna sur le sable avec une violente secousse. Le premier choc fit sauter le grand mât , mais sans aucun accident; et le gouvernail fut démonté d’une telle rudesse que la barre faillit tuer un des matelots. Les vagues mutinées qui battaient de tous côtés le navire forcèrent la poupe ; en sorte que , n’ayant plus d’abri dans la cabane , nous fûmes obligés de monter sur le pont , et de nous tenir accrochés aux haubans , de peur d’être renversés dans la mer. Au bout de quelques instants , le vaisseau se releva tant soit peu ; mais la quille était
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brisée , et la carcasse semblait près de se disperser. Ainsi toutes nos espérances furent réduites h la chaloupe, (pie j’eus une peine infinie à faire mettre à la mer, tant elle était hérissée, au dedans et au dehors, de larges glaçons dont il fallait la débarrasser. La plupart des gens de l’équipage s’étant pris de vin , pour tâcher de se délivrer de l’effroi dont ils étaient saisis, je lis avaler un verre d’eau-de-vie à ceux qui étaient restés sobres, et je leur demandai s’ils voulaient s’embarquer avec moi dans la chaloupe pour gagner la terre. La mer était si houleuse qu’il paraissait impossible que notre frôle esquif pût la tenir un moment sans être englouti. Il n’y eut que le contre-maître, deux matelots et un jeune passager qui résolurent d’en courir le hasard. Dès le premier instant de péril , j’avais mis mes dépêches dans un mouchoir noué autour de ma ceinture. Sans m’occuper alors de mes autres effets , je saisis une hache et une scie , et me jetai dans le canot, suivi du contre-maître et de mon domestique qui, plus avisé que moi, sauvait de mes coffres une bourse de cent quatre-vingts guinées. Le passager ne s’étant pas élancé assez loin , tomba dans la mer ; et peu s’en fallut que nos mains engourdies par le froid ne fussent incapables de lui prêter le moindre secours. Lorsque les deux matelots furent descendus , ceux qui
avaient le plus obstinément refusé de tenter la
même fortune nous supplièrent de les recevoir ; mais le poids d’un si grand nombre de personnes , et le tumulte de leurs mouvements me faisant craindre de chavirer , je donnai l’ordre de s’éloigner du bord du vaisseau. Je ne tardai pas à m’applaudir d’avoir étouffé un sentiment de pitié qui leur aurait été funeste à eux-mêmes. Quoique la terre ne fût éloignée que d’environ cinquante verges, nous fûmes accueillis, à moitié chemin , d’une grosse lame qui remplit à demi le canot, et qui l’aurait infailliblement renversé si sa charge eût été pesante. Une seconde vague nous jeta violemment sur le rivage.
La joie de nous trouver enfin à l’abri des périls qui nous avaient tenus si longtemps en de cruelles alarmes, nous fit oublier un moment que nous n’étions échappés d’un genre de mort que pour en souffrir probablement un autre plus terrible et plus douloureux. En nous tenant embrassés dans nos premiers transports , pour nous féliciter sur notre salut, nous ne pouvions être insensibles à la détresse de nos compagnons que nous avions laissés sur le navire , et dont les cris lamentables se faisaient entendre au milieu du bruit sourd des flots. Ce qui redoublait la douleur où nous plongeait ce sentiment , était de ne pouvoir leur prêter aucune espèce de secours. Notre canot, jeté sur le sable par les vagues courroucées , témoignait assez l’im-
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possibilité de rompre leur impulsion pour retourner au vaisseau.
La nuit s’approchait à grands pas , et nous n’eûmes pas resté longtemps sur cette plage glaciale avant de sentir que nous allions être engourdis par le froid. Il fallut nous traîner, à travers la neige qui s’enfonçait sous nos pieds, jusqu’à l’entrée d’un petit bois, environ à deux cents verges du rivage, dont l’abri nous défendit un peu du souffle perçant du nord-ouest. Cependant il nous manquait du feu pour réchauffer nos membres transis, et nous n’avions aucun moyen d’en allumer. La boîte d’amadou que nous avions eu la précaution de prendre dans la chaloupe, avait été baignée par la dernière houle que nous venions d’essuyer. Il n’v avait que l’exercice qui pût nous garantir de la gelée, en tenant notre sang en circulation. Mieux instruit que mes compagnons de la nature de ces âpres climats , je leur recommandai de se livrer à un grand mouvement pour repousser le sommeil. Mais le jeune passager , dont les habits trempés des eaux de la mer s’étaient roidis en glaçon sur son corps , ne put résister à la sensation assoupissante que donne toujours le froid extrême qu’il éprouvait. Vainement j’employai tour à tour la persuasion et la force pour le faire tenir sur ses pieds. Je fus obligé de l’abandonner à son assoupissement. Après avoir marché pendant une demi-
heure , saisi moi-môme d’une si forte envie de dormir , que je me sentais prêt à chaque instant de me laisser couler à terre pour la satisfaire , je revihs à l’endroit où ce jeune homme était couché. Je mis la main sur son visage, et le sentant tout froid, je le fis toucher au contre-maître. Nous crûmes l’un et l’autre qu’il était mort. Il nous répondit d’une voix faible qu’il 11e l’était pas , mais qu'il sentait sa lin s’approcher , et il me supplia , si je lui survivais , d’écrire à son père à New-York , et de l’instruire de son malheur. Au bout de dix minutes, nous le vîmes expirer sans aucune souffrance , ou du moins sans de vives convulsions. J’ai rapporté cet incident pour montrer l’effet d’un froid violent sur le corps humain pendant le sommeil , et pour faire voir que cette mort n’est pas toujours accompagnée d’un sentiment de douleur aussi vif qu’on a coutume de le supposer.
Cette leçon effrayante ne fut pas capable d’engager les autres à combattre le penchant qui les entraînait au sommeil. Trois d’entre eux se couchèrent en dépit de mes exhortations. Voyant qu’il était impossible de les faire tenir debout, j’allai couper deux branches d’arbre , dont je donnai l’une au contre-maître ; et toute notre occupation , pendant le reste de la nuit, fut d’empêcher nos compagnons de dormir , en les frappant aussitôt qu’ils fermaient la paupière. Cet exercice ne nous
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fut pas inutile à nous-mêmes, en même temps qu’il préservait les autres du danger presque certain de mourir.
La lumière du jour, que nous attendions avec une si vive impatience , parut enfin. Je courus avec le contre-maître sur le rivage pour tâcher de découvrir quelques traces du vaisseau , quoiqu’il nous en restât à peine une faible espérance. Quelle fut notre surprise et notre satisfaction de voir qu’il s’était conservé, malgré la violence du vent, qui semblait avoir dû le briser en mille pièces pendant la nuit! Mon premier soin fut de chercher comment je pourrais faire venir à terre le reste de l’équipage. Le vaisseau , depuis que nous l’avions quitté, avait été poussé par les vagues beaucoup plus près de la côte , et l'espace qui l’en séparait devait encore se trouver plus petit à la basse marée. Lorsqu’elle fut venue, je criai aux gens du vaisseau d’attacher une corde à son bord , pour s’y glisser tout du long l’un après l’autre. Ils adoptèrent cet expédient. En surveillant d’un œil attentif le mouvement de la mer , et saisissant bien le temps de glisser au moment où la vague se retirait , ils descendirent tous sans péril , à l’exception du charpentier. Celui-ci ne jugea pas à propos de se hasarder de cette manière, ou peut-être se trouvait-il incapable d’aucun mouvement , ayant usé pendant la nuit un peu trop librement de sa bouteille. Le sa-
lut général était attaché à celui de chacun de nous en particulier; et je nie réjouis doublement devoir autour de moi un si grand nombre de mes compagnons d’infortune, que je croyais tous engloutis dans les ondes peu d’heures auparavant.
Le capitaine , avant de descendre , s’était heureusement chargé de tous les matériaux nécessaires pour allumer du feu. La troupe se mit alors en marche vers la forêt , et les uns s’employèrent à couper du bois , les autres à ramasser des branches sèches, dispersées à terre. Bientôt une flamme brillante , qui s’éleva d’un large bûcher , nous fit pousser mille cris joyeux. Si l’on considère le froid extrême que nous avions souffert si longtemps, aucune jouissance ne pouvait être égale à celle de la chaleur d’un bon brasier. C’était à qui s’en approcherait de plus près pour ranimer ses membres engourdis. Mais cette jouissance fut suivie, pour la plupart, des douleurs les plus cruelles, aussitôt que l’ardeur de la flamme pénétra les parties de leurs corps mordues par la gelée. Le contre-maître et moi étions les seuls qu’elle eût respectés, à cause de l’exercice (pie nous avions fait dans la nuit. Tous les autres en avaient été plus ou moins attaqués , soit dans le vaisseau , soit à terre. Les mouvements convulsifs qu’arrachait à ces malheureux la violence des tortures qu’ils éprouvaient , seraient trop horribles à exprimer.
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Lorsque nous vînmes à faire la revue de notre troupe , j’observai qu’il manquait un passager , nommé le capitaine Green. J’appris qu’il s’était endormi à bord du vaisseau , et qu’il avait été gelé mortellement. Nos inquiétudes se renouvelèrent au sujet du charpentier resté sur le navire. La mer roulant toujours avec la môme fureur, il était impossible d’envoyer la chaloupe à son secours. Nous fûmes obligés d’attendre le retour de la basse marée, et nous lui persuadâmes enfin de venir à terre de la môme manière que les autres ; ce qu’il ne put faire qu’avec une extrême difficulté, réduit comme il l’était à la plus grande faiblesse , et gelé dans presque toutes les parties de son corps.
La nuit vint et nous la passâmes un peu mieux que la précédente. Cependant, malgré le soin que nous prenions d’entretenir toujours un grand feu , nous avions beaucoup à souffrir de la rigueur du vent qui soufflait à découvert sur nous. L’épaisseur des arbres pouvait à peine nous défendre de la neige , qui semblait se précipiter à grands flots sur notre feu pour l’éteindre. En pénétrant nos habits d’humidité du côté exposé à la flamme, elle nous formait sur le dos une couche épaisse , qu’il fallait continuellement secouer avant qu’elle se durcît en glaçon. Le sentiment aigu delà faim, nouvelle misère que nous avions jusqu’alors ignorée , vint en-
core se joindre à celui du froid , que nous avions tant de peine à soutenir.
Deux jours s’écoulèrent pendant lesquels chaque instant ajoutait au souvenir cruel de nos maux passés la terreur d’un avenir plus affreux. Enfin , le vent et la mer qui s’étaient accordés pour nous interdire l’approche du vaisseau, renouvelèrent leurs efforts réunis pour le briser. Nous en fûmes avertis par le bruit qu’il fit en éclatant. Nous courûmes vers le rivage, et nous vîmes déjà flotter une partie de la cargaison , que l’impétuosité des ondes entraînait hors de ses flancs entr’ ouverts. Par bonheur la marée portait une partie des débris sur la plage. Armés de longues perches et des rames de notre canot, nous allions le long du sable, attirant tout ce qui s’offrait de plus utile à notre portée. C’est ainsi que nous parvînmes à sauver quelques barils de bœuf salé, et une quantité considérable d’oignons , que le capitaine avait pris à bord pour les vendre. Nos soins se portèrent aussi sur les planches qui se détachaient du vaisseau , et qui pouvaient servir à nous construire une cabane. On en recueillit un grand nombre , qui furent traînées dans le bois pour être aussitôt employées à leur destination. Cette entreprise n’était pas aisée. 11 en était peu d’entre nous qui fussent en état d’y travailler. Cependant l’heureux succès de la journée animant notre courage , et la nourriture que nous
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avions prise soutenant nos forces , l’ouvrage se trouva fort avancé à la chute du jour. La lueur de notre feu nous mit en état de le continuer dans les ténèbres ; et vers les dix heures du soir, nous eûmes une cabane longue d’environ vingt pieds , et large de dix , assez solide , grâce aux arbres qui la soutenaient de distance en distance , pour résister à la force du vent, mais pas assez close pour nous mettre entièrement à l’abri de la froidure.
La journée suivante et celle du surlendemain furent employées soit à perfectionner notre édifice , soit à recueillir , pendant la haute marée , ce qu’elle nous apportait du vaisseau , soit à dresser l’inventaire de nos provisions, pour en répartir l’usage entre nous sur une juste mesure. Il n’avait pas été possible de sauver du biscuit, entièrement détrempé dans l’eau de la mer. 11 fut décidé que chaque personne, en santé ou malade, serait réduite à un quart de livre de bœuf et à quatre oignons par jour, aussi longtemps que ceux-ci pourraient durer. Cette faible ration , à peine suffisante pour s’empêcher de mourir de faim , était tout ce que l’on pouvait se permettre, dans l’incertitude du temps qu’il faudrait peut-être passer sur cette côte déserte.
Le 11 décembre, sixième jour de notre naufrage, le vent s’adoucit , et nous laissa la liberté de mettre notre chaloupe à flot , pour aller chercher ce qui
pouvait rester dans le navire. Une grande partie de la journée fut perdue à briser , à coups de hache , la glace épaisse qui couvrait le pont et qui fermait les écoutilles. Le lendemain , nous réussîmes à retirer un petit baril contenant cent vingt livres de bœuf salé, deux caisses d’oignons, trois bouteilles de baume de Canada , une de patates , une bouteille d’huile, qui nous devint très-utile pour les plaies des matelots , une seconde hache , un grand pot de fer , deux marmites , et environ douze livres de chandelle. Ce renfort précieux nous mit en état, le jour suivant, d’ajouter quatre oignons de plus à notre ration journalière.
Nous retournâmes encore à bord le 14, pour chercher les voiles , dont une partie nous servit à couvrir notre cabane, et à la rendre impénétrable à la neige. Ce môme jour, les plaies de ceux qui avaient le plus souffert de la gelée, et qui avaient négligé de se frotter de neige , commencèrent à se mortifier. Leurs jambes , leurs mains , et toutes les autres parties de leurs membres affectées, se dépouillèrent de leur peau , avec des douleurs intolérables. Le charpentier, qui était descendu le dernier à terre, avait perdu la plus grande partie de ses pieds, et dans la nuit du 14, le délire le prit. Il resta dans le môme état jusqu’au lendemain , où la mort le délivra de sa misérable existence. Trois jours après, notre second contre-maître mourut de
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la même manière , ayant été en délire quelques heures avant d’expirer; ce qui arriva également le surlendemain à un matelot. Nous couvrîmes leurs cadavres de neige et de branches d’arbres , n’ayant ni pioche , ni bêche pour leur creuser une fosse ; et quand nous en aurions été pourvus, la terre était durcie à une trop grande profondeur pour céder à ces instruments.
Toutes ces pertes, qui réduisaient notre troupe à quatorze personnes, nous causèrent un médiocre chagrin , soit pour eux , soit pour nous-mêmes. En considérant notre déplorable condition, la mort nous paraissait un bienfait plutôt qu’une disgrâce : et lorsqu’un sentiment naturel nous ramenait à l’amour de la vie , chacun de nous en particulier ne pouvait regarder ses compagnons que comme autant d’ennemis armés par la faim pour lui ravir sa subsistance. En effet, si quelques-uns n’avaient payé le tribut à la nature , nous aurions été bientôt dans l’horrible nécessité de périr de faim, ou de nous égorger et de nous dévorer les uns les autres. Sans en être encore réduits à cette affreuse alternative, notre situation était si misérable, qu’il semblait impossible qu’aucune nouvelle calamité pût en accroître l’horreur. Le sentiment continuel d’un froid rigoureux et d’une faim pressante, la douleur des plaies de la gelée irritée par le feu, les plaintes des souffrants, le désordre et la malpropreté qui
nous rendaient -un objet de dégoût pour nousmèines autant que pour les autres , toutes les images du désespoir rassemblées autour de nous, et dans la perspective une mort lente et cruelle , au milieu d’une région désolée, loin des consolations du sang et de l’amitié; telle est la faible peinture des maux que notre cœur ressentait à chaque instant des longs jours et des éternelles nuits.
Nous étions souvent ‘sortis, le contre-maître et moi , pour voir si nous pourrions découvrir quelques vestiges d’habitation dans la contrée. Nos courses ne pouvaient être longues, et n’avaient jamais été suivies d’aucun succès. Nous résolûmes un jour de nous avancer plus avant dans le pays , en remontant les bords d’une rivière glacée. Il s’offrait de temps en temps à nos yeux des traces d’orignal ou d’autres animaux , qui nous faisaient sentir vivement le regret d’ètre dépourvus d’armes et de poudre pour les chasser. Un léger espoir vint flatter un moment nos esprits. En suivant la direction de quelques arbres entamés du même côté par la hache , nous arrivâmes dans un endroit où des Indiens devaient avoir passé depuis peu, puisque leur wigwam y restait encore, et que l’écorce qu’on y avait employée paraissait toute fraîche. Une peau d’orignal, que nous trouvâmes tout près suspendue au bout d’une perche, confirmait mes conjectures. Nous parcourûmes avec empressement
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tous les environs; mais, hélas! sans aucun fruit. Il nous resta cependant quelque satisfaction de penser que cet endroit avait eu ses habitants ou ses voyageurs, et qu’ils pourraient bientôt y revenir. Frappé de cette idée, je coupai une longue perche, et renfonçant sur le bord de la rivière, j’y attachai un morceau d’écorce de bouleau, après l’avoir taillé en forme de main , avec le doigt indicateur étendu et tourné vers notre cabane. Je crus aussi devoir emporter la peau d’orignal, afin que les sauvages, à leur tour, pussent comprendre que quelques personnes étaient passées en cet endroit depuis qu’ils l’avaient quitté, et démêler, à la faveur de notre signal, la route qu’elles avaient suivie. L’approche de la nuit nous força de reprendre le chemin de notre habitation, et nous redoublâmes le pas, pour communiquer plus tôt à nos compagnons de si agréables nouvelles. Quelque faibles que fussent les espérances qu’il était raisonnablement permis de concevoir de cette découverte, je vis que mon récit leur donnait une vive consolation , tant un instinct bienfaisant de la nature porte les malheureux à saisir tout ce qui peut adoucir le sentiment de leurs peines !
Plusieurs jours s’écoulèrent dans l’attente de voir à chaque instant paraître les Indiens devant notre cabane. Peu à peu ces douces idées s’affaiblirent ; elles ne tardèrent pas enfin à s’évanouir.
Quelques-uns de nos malades, entre autres le eapitaine, avaient commencé, dans cet intervalle, à recouvrer leurs forces, et nos provisions diminuaient à vue d’œil. Je proposai le dessein où j’étais de quitter l’habitation avec tous ceux qui seraient en état de manœuvrer dans la chaloupe, pour aller à la découverte le long de la côte. Ce projet reçut une approbation générale ; mais lorsqu’il fallut s’occuper des moyens de l’exécuter, une nouvelle difficulté se présenta; c’était de pouvoir réparer le canot, battu par la mer contre le sable avec une telle furie, que toutes les jointures s’étaient écartées. On avait bien assez d’étoupes pour boucher les fentes; malheureusement le goudron manquait pour les recouvrir. El le moyen d’y suppléer! 11 ne s’en présentait aucun à notre esprit, lorsque j’imaginai tout à coup de faire servir à cet usage le baume du Canada que nous avions sauvé. L’épreuve était facile. J’en versai quelques bouteilles dans notre pot de fer, que j’exposai sur un grand feu. En la retirant fréquemment pour la laisser refroidir, j’eus bientôt réduit la liqueur à une juste consistance. Mes compagnons, pendant ce temps, avaient retourné le canot, et l’avaient bien débarrassé du sable et des glaçons. Je fis remplir d’étoupes toutes les crevasses, je les enduisis de mon calfat, et j’eus le plaisir de voir qu’il produisait à merveille l’effet que j’en avais attendu.
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Ce premier succès nous anima d’une ardeur plus vive pour continuer nos préparatifs. Un morceau de toile ajusté sur une perche dressée de manière à pouvoir se lever ou s’abattre à volonté, nous promit une voilure assez forte pour soulager, dans un vent doux et favorable, le travail de nos rameurs. Parmi les gens de l’équipage il y en avait peu d’assez bien rétablis pour soutenir les fatigues que nous devions prévoir dans cette expédition. On me choisit pour la conduire avec le capitaine , le contre-maître , deux matelots et mon domestique. Ce qui restait de vivres fut divisé, selon le nombre de personnes, en quatorze parts égales, sans que l’exccs des travaux que nous allions entreprendre pour la cause commune pût nous faire adjuger une portion plus forte qu’à ceux qui devaient rester paisiblement dans la cabane. C’est avec cette misérable ration d’un quart de livre de bœuf par jour pour six semaines, un frêle esquif, revêtu d’un enduit incertain, que la moindre vague, le moindre souffle de vent pouvait renverser, le moindre écueil mettre en pièces; c’est au milieu des masses énormes de glaces flottantes , sur une plage inconnue , semée de rochers , et pendant la saison la plus rigoureuse de l’année, qu’il fallait tenter une entreprise dont un désespoir aveugle avait pu seul inspirer le projet. Mais nous en étions à ce point, qu’il était moins téméraire d’affronter
tous les dangers possibles, à la plus faible lueur d’espérance, que de s’exposer, par une lâche inaction, au danger presque inévitable de périr abandonnés de la nature entière.
L’année 1781 venait de s’ouvrir. Notre dessein ôtait, de partir le jour suivant, 2 janvier. Un vent fougueux du nord-ouest nous retint jusqu’à l’après-midi du A. Son impétuosité s’étant alors abattue , nous embarquâmes nos provisions, avec quelques livres de chandelle, ainsi que tous les petits effets qui pouvaient nous être utiles ; et nous primes congé de nos compagnons, dans l’incertitude cruelle si ce ne seraient pas nos derniers adieux. Nous n’avions guère couru plus de huit milles, lorsque le vent, tournant au sud-est, contraria notre marche, et nous contraignit d’aborder, à force de rames, dans une large baie, qui nous présentait un asile favorable pour la nuit. Notre premier soin fut de débarquer nos vivres, et de transporter la chaloupe assez avant sur la plage, pour que la mer ne pût l’endommager. Il fallut ensuite allumer du feu , et couper du bois .pour l’entretenir jusqu’au lendemain. Les branches de pin les plus menues furent employées à former notre lit , et les plus grosses à nous construire à la hâte une espèce de wigwam , pour nous mettre de notre mieux à l’abri des injures de l’air.
En faisant notre petit repas , je remarquai sur
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le rivage quelques pièces de buis que le llux y avait jetées, et qui paraissaient avoir été taillées par la hache. Je voyais aussi de longues perches façonnées autrefois de main d’homme. Cependant aucune autre marque d’habitation ne se montrait à nos regards. Il s’élevait, à deux milles de distance, une colline dépouillée d’arbres , avec quelques traces de défrichement. J’engageai deux de mes compagnons à m’y suivre avant la fin du jour, pour pouvoir embrasser, de sa hauteur, un horizon plus étendu* En marchant le long de la baie , nous reconnûmes un bateau de pêcheur de Terre- Neuve à demi brûlé , dont les restes étaient ensevelis dans le sable. Cet objet nous donna de nouvelles espérances, et nous fit redoubler de vitesse pour gravir la colline. Parvenus au sommet, quelle ne fut pas notre satisfaction d’apercevoir de l’autre côté quelques édifices éloignés d’un mille tout au plus ! L'intervalle qui nous en séparait fut bientôt franchi, malgré notre lassitude. Nous arrivâmes palpitants d’espoir et de joie ; mais ces douces émotions furent au même instant dissipées. En vain nous parcourûmes tous les bâtiments; ils étaient déserts. C’étaient des magasins pour la préparation de la morue , qui , selon les apparences , avaient été abandonnés plusieurs années auparavant. Le triste fruit de cette course fut cependant de nous confirmer toujours dans l’idée de trouver quelques ic *■
habitations en continuant de tourner autour de l’ile.
Le vent, qui avait repassé au nord-ouest, vint le lendemain nous retenir par la crainte du choc des glaçons qu’il poussait dans les courants. Depuis trois jours il régnait avec la même fureur. M’étant réveillé dans la nuit, je fus étonné d’entendre ses sifflements aigus, sans que la mer y joignit, comme à l’ordinaire, le bruit sourd de ses vagues. J’interrompis le sommeil du contre-maître, pour lui faire part de ce phénomène. Curieux d’en connaître la cause , nous courûmes vers le rivage. La lune nous éclairait de scs rayons. Aussi loin que notre vue put s’étendre, leur funeste clarté nous fit apercevoir la surface des eaux immobiles sous les chaînes de la glace , qui s’élevait à divers endroits en monceaux d’une prodigieuse hauteur. Comment vous peindre le sentiment de tristesse qui s’empara de nos cœurs à cet aspect? Ne pouvoir pousser plus loin notre course, ni regagner notre première cabane, qui nous aurait mieux défendus de l’àpreté redoublée du froid ! Jusqu’à quand devait durer cette funeste situation ? Deux jours s’écoulèrent au milieu de ces réflexions désolantes. Enfin le 9, le vent tomba. Il se releva le lendemain au sud-est, et souffla d’une telle force, que toutes les glaces qui nous bloquaient dans la baie se brisèrent à grand bruit, et furent balayées dans la haute mer, en
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sorte qu’il n’en restait plus le long de la côte vers les quatre heures de l’après-midi.
En rompant les chaînes qui nous arrêtaient, le tyran des airs nous en. forgeait d’autres par sa violence. Ce ne fut qu’au bout de deux jours qu’elle se modéra. Une brise légère soufflant alors le long du rivage, notre chaloupe fut mise à la mer, notre voile dressée; et déjà nous nous étions avancés d’un cours assez favorable, lorsque nous aperçûmes, à quelques lieues, dans le lointain, une pointe de terre extrêmement élevée. La côte jusque-là paraissait ne former qu’une ceinture si continue de rochers escarpés, qu’il était impossible de tenter aucun débarquement avant d’avoir atteint ce cap éloigné. Cependant il était dangereux de risquer une aussi longue course. La chaloupe venait de faire une voie d’eau, qui occupait constamment deux hommes à la vider. Ainsi nous ne pouvions employer que deux rames; encore la faiblesse où nous étions réduits par nos chagrins et par le défaut de nourriture nous permettait à peine de soutenir cette légère manœuvre. Qu’allions-nous devenir si le vent venait à tourner au nord-ouest? 11 devait infailliblement nous briser contre les rochers. Heureusement le danger n’était plus pour nous un objet digne de considération; et le vent seconda si bien notre constance, que nous parvînmes au cap environ à onze heures de la nuit.
La place ne s’étant point trouvée commode pour aborder, nous fûmes encore obligés de longer la côte jusqu’à deux heures du matin, lorsque le vent devenu plus fort, nous ôta la liberté de choisir un endroit favorable. Il fallut descendre, ou plutôt gravir , avec mille peines , sur une plage pierreuse, sans qu’il fût possible de mettre notre chaloupe à l’abri des flots qui menaçaient de la briser contre les rochers.
L’endroit où nous étions débarqués était une baie peu profonde , renfermée du côté de la terre par des hauteurs inaccessibles, mais ouverte sur la mer au vent du nord-ouest, dont rien ne pouvait nous garantir. Le vent , qui s’éleva le 13 , jeta notre chaloupe sur un banc rocailleux, l’endommagea dans plusieurs parties. Cet accident ne fut qu’im léger prélude à de nouvelles misères. Environnés de rochers insurmontables, qui nous empêchaient d’aller chercher un abri dans les bois ; réduits, pour toute couverture, à notre voile hérissée de glaçons ; ensevelis durant plusieurs jours sous un déluge de neige qui s’était amoncelée autour de nous à la hauteur de trois pieds , nous n’avions, pour alimenter notre feu, que des branches et des débris de troncs d’arbres , qui se trouvèrent par hasard jetés sur le rivage. Celte déplorable situation dura jusqu’au 21 , où le temps se radoucit ; mais il n’était plus en notre pouvoir d’en profiter.
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Comment réparer notre chaloupe , ouverte de plusieurs crevasses? Après avoir médité les divers moyens qui se présentèrent à notre esprit , et les avoir rejetés comme impraticables , toutes nos pensées se tournèrent à chercher notre salut d’un autre côté.
Quoiqu’il fût impossible d’escalader le mur de rochers qui nous entourait de toutes parts , cependant si nous étions dans la nécessité de renoncer à l’usage de notre chaloupe , il nous vint dans l’idée que nous pourrions du moins nous avancer le long du rivage, en marchant sur la glace, devenue assez forte pour supporter notre poids. Je résolus avec le contre-maître d’en faire l’épreuve. Nous partîmes aussitôt; et au bout de quelques milles, nous parvînmes à l’embouchure d’une rivière bordée d’une plage sablonneuse, où nous aurions pu conserver notre chaloupe , et vivre avec beaucoup moins de désagréments, si notre bonne fortune nous y eût d’abord conduits. Cette découverte, en faisant naître nos regrets, n’étendait pas bien loin nos espérances. Il était à la vérité facile de pénétrer de là dans les bois; mais fallait-il s’enfoncer au hasard en des lieux sauvages pour aller à la recherche d’un canton habité ? Par quels moyens diriger notre course à travers la noire épaisseur de la forêt ? et surtout comment traîner ses pas sur la neige , dont la
terre était chargée à la hauteur de six pieds , et < ■ (* le moindre dégel pouvait ramollir? Après a ■< ir tenu conseil à notre retour, il fut décidé que il- Ire seule ressource était de charger sur notre dos ce qui nous restait d’effets utiles et de provisions , et d’aller le long de la côte , où il était plus naturel d’espérer qu’il se trouverait enfin quelques familles de pécheurs ou de sauvages. Le temps paraissait devoir encore tenir à la gelée, et le vent ayant balayé dans la mer la plus grande partie de la neige qui couvrait les glaces de ses bords, nous pouvions nous flatter de faire environ dix milles par jour, même dans l’état de langueur où nos forces étaient tombées.
Cette résolution avant été arrêtée d’une voix unanime, nous eù:ues bientôt fait nos préparatifs. Notre projet était de partir le 24 au matin ; mais, dans la nuit qui le précéda , le vent tourna tout à coup au sud-est, accompagné d’une grosse pluie; en sorte que, peu d’heures après, cette croûte de neige , qui la veille paraissait si solide , fut entièrement fondue , et toute la lisière de glaçons détachée du rivage. Plus de chemins ouverts pour sortir de cette plage désastreuse où nous étions renfermés. Dans ces cruelles réflexions , nos regards se tournaient (quelquefois vers la chaloupe, que nous avions été souvent tentés de mettre en pièces pour entretenir notre feu , n’osant plus
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en attendre aucun autre service. Il nous restait encore assez d’étoupe pour remplir les nouvelles crevasses; mais le baume de Canada avait été tout à fait épuisé par nos réparations journalières , et rien ne s’offrait à notre imagination pour le remplacer.
Cependant le froid revint le surlendemain. Sa rigueur, dans la nuit, me fit concevoir une idée que je me hâtai d’essayer aussitôt que le jour parut. C’était de répandre de l’eau sur l’étoupe qui bouchait les fentes, et de l’y laisser geler en forme d’enduit d’une certaine épaisseur. Mes compagnons se moquaient de mon entreprise, et ne se prêtaient qu’avec répugnance à me seconder. Un moyen aussi simple me réussit cependant au delà de mon espoir. Toutes les ouvertures se trouvèrent par là si bien fermées , qu’on en vint à croire que l’eau ne pourrait y pénétrer aussi longtemps que la gelée serait aussi forte que dans ce moment.
Nous en finies une heureuse expérience le lendemain 27. Quoique la chaloupe fût devenue fort lourde et très-difficile à manier, par la quantité de glace dont elle était revêtue, elle avait fait dans la journée environ douze milles du lieu de notre départ. Ce nouveau service nous la rendit plus précieuse ; et nous eûmes le soin de la transporter sur nos rames dans l’endroit le plus favorable à sa
sûreté. Une épaisse forêt, qui s’élevait dans le voisinage, nous offrait deux biens dont nous avions été privés durant tant de nuits , un léger abri contre le souffle glacial du vent , et du bois en abondance pour entretenir un grand feu, qui nous réchauffât dans notre sommeil. Cette double jouissance fut pour nous le comble des voluptés. Notre provision d’amadou étant presque consommée, je fus obligé de la renouveler en brûlant une partie de ma chemise , la môme que j’avais toujours portée depuis la perte de mes équipages.
Le lendemain, une ondée de pluie fondit malheureusement toute la glace de notre chaloupe ; et nous eûmes le chagrin de perdre l’avantage d’une journée favorable, qui aurait pu nous avancer de plusieurs milles dans notre course. Il fallut se résoudre à attendre le retour de la gelée ; et ce qui augmentait notre impatience et nos regrets, c’est que nos provisions se trouvaient maintenant réduites à deux livres et demie de bœuf pour chacun.
La gelée n’ayant repris que dans l’après-midi du 29, la longueur inévitable de nos préparatifs ne nous permit pas de faire plus de sept milles avant la nuit. Un vent très-fort qui nous surprit le jour suivant, dans le commencement de notre route, nous obligea de relûcher, sans avoir fait plus de deux lieues. Le dégel nous retint à terre jusqu’au
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surlendemain , l ,r février , où un froid excessif nous fournit l’occasion de réparer notre chaloupe; mais les glaçons flottants étaient si considérables qu’ils occupaient sans cesse l’un de nous à les briser avec une perche ; et ce ne fut que par le travail le plus fatigant que nous vînmes à bout de faire cinq milles avant la chute du jour.
Notre navigation fut plus heureuse le 3. Le vent
soufflait dans une direction aussi favorable que
nous aurions pu le désirer. Quoique la chaloupe fit une voie d’eau, qui employait une partie de nos bras à la tarir, nous courûmes d’abord quatre milles par heure avec le secours de nos rames, et bientôt cinq avec notre seule voile. Vers deux heures de l’après-midi , nous eûmes pleinement en vue un cap très-élevé, qui, selon notre estime, ne devait être éloigné que de trois lieues. Sa prodigieuse hauteur nous trompait sur sa distance. 11 était presque nuit lorsque nous parvînmes à l’atteindre. En le doublant , notre course prenait une direction différente de ce qu’elle avait été dans la journée, en sorte qu’elle nous obligea de baisser les voiles , et de prendre nos rames. Le vent se trouvait alors souffler du côté de la terre. Nos efforts étaient bien faibles pour le combattre ; et sans un courant venant du nord-est, qui nous soutint un peu contre son impulsion , nous courions
le risque d’ètre emportés pour jamais dans la haute mer.
La côte , hérissée de rochers , étant en cet endroit trop dangereuse pour y descendre , il nous fallut ramer avec mille périls , dans les ténèbres et le long des écueils, jusqu’à cinq heures du matin. Incapables alors de soutenir une plus longue ma- ■ nœuvre par l’épuisement de nos forces , nos yeux se fermèrent sur les dangers du débarquement ; et le ciel le fit réussir, sans autre accident que d’avoir notre chaloupe jetée à demi pleine d’eau sur le rivage. L’entrée des bois n’était pas éloignée ; cependant nous eûmes beaucoup de peine à nous y traîner, et à dresser du feu pour nous dégourdir et pour sécher nos habits. Tel était l’accablement ou nous avaient plongés la fatigue et l’insomnie , qu’il nous fut impossible de résister au sommeil lorsque notre feu commençait à s’allumer. Nous étions obligés de nous éveiller tour à tour pour l’entretenir, de peur qu’il ne s’éteignît pendant que nous serions tous endormis à la fois , et que la gelée ne nous frappât de mort dans cet assoupissement. A mon réveil, j’eus occasion de me convaincre , par les observations que je fis sur le rivage, de ce que j’avais soupçonné pendant la route ; savoir, que cette pointe de terre élevée (pie nous venions de doubler était le cap Nord de l’île Royale, qui, avec le cap Roy sur l’île de
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Terre -Neuve, marque l'entrée du golfe Saint - Laurent.
La douce certitude de nous trouver sur une île habitée nous aurait flattés de l’espérance de rencontrer enfin du secours en continuant notre voyage, si nous avions eu de quoi pourvoir à notre subsistance pendant tout le temps qu’il pouvait durer. Mais nos provisions étaient près de finir; et cette perspective nous jetait dans le désespoir. 11 ne se présentait à notre esprit que des idées d’une mort prochaine, ou des moyens affreux pour la reculer. En tournant les yeux les uns sur les autres, il semblait que chacun fût prêt à marquer la victime qu’il fallait dévouer à la faim de ses bourreaux. Déjà même quelques-uns d’entre nous étaient convenus d’en remettre le choix à la décision aveugle du sort. Heureusement l’exécution de cet affreux projet fut remise à la dernière extrémité.
Pendant que mes compagnons s’occupaient à vider la chaloupe du sable dont la marée l’avait remplie, et à boucher ses fentes, en versant sur l’étoupe de l’eau qu’ils y laissaient geler, j’allai le long du rivage avec le contre-maître, pour chercher des huîtres dont on apercevait une quantité d’écaillcs dispersées. Il ne s’en trouva par malheur aucune de pleine. Nous aurions regardé comme une grande fortune de rencontrer quelques ca-
davres de, brios sauvages à demi dévorés par des oiseaux de proie; mais tous ces débris étaient ensevelis sous la neige. Rien qui pût nous offrir les plus vils aliments. C’était peu que la destinée nous eût jetés sur une côte déserte, il fallait , pour combler notre’ misère, qu’elle eût choisi la plus affreuse saison , lorsque non-seulement la terre refusait ses productions naturelles à notre subsistance , mais encore lorsque les animaux qui peuplent les deux éléments nourriciers de l’homme, s’étaient réfugiés dans leurs grottes ou dans leurs repaires, pour se préserver du froid rigoureux qui désole ces inhabitables climats.
Je craindrais de porter un sentiment trop pénible dans les âmes à qui notre situation a pu inspirer, jusqu’à ce moment, une tendre pitié, si je peignais, dans toute leur horreur, les maux que nous eûmes à souffrir les jours suivants. Réduits , pour seule nourriture, à des fruits secs d’églantier déterrés sous la neige , et à quelques chandelles de suif que nous avions réservées pour notre dernière ressource ; oppressés de fatigue au moindre effort ; contrariés dans notre navigation par les glaces, les pluies ou les vents; animés quelquefois d’une légère espérance , pour retomber bientôt après dans un plus cruel désespoir; navrés des sensations douloureuses de toutes ces détresses, réunies pour nous accabler de leur poids insupportable à chaque
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instant du jour et de la nuit , voilà quel fut notre état jusqu’au 17, où, succombant de faiblesse, nous descendîmes à terre pour la dernière fois, résolus de périr en cet endroit, si le ciel ne nous envoyait quelque secours imprévu. Mettre notre chaloupe en sûreté sur la plage , aurait été une entreprise trop au-dessus de notre pouvoir. Elle resta livrée à la fureur des vagues, après que nous en eûmes retiré tristement nos outils, et la voile qui nous servait de couverture. Nos dernières forces furent employées à balayer la neige de la plaoe ([ne nous avions choisie , à la relever tout autour en talus , pour y planter des branches de pin, destinées à nous former un abri ; enfin , à couper et à mettre en pile autant de bois qu’il nous fut possible, pour entretenir notre feu, dans la crainte d’être bientôt hors d’état de faire usage de nos instruments.
Quelques poignées de fruits d’églantier bouillis dans de la neige fondue furent, pendant les premiers jours, Tunique soutien de notre vie. Ils vinrent à nous manquer , et nous regardions comme un bonheur de pouvoir y suppléer par des plantes marines qui croissaient sur le rivage. Après les avoir fait bouillir plusieurs heures de suite, sans qu’elles eussent perdu beaucoup de leur dureté , je mis fondre dans le jiis une des deux seules chandelles qui nous restaient. Ce bouillon dégoûtant et
ces herbes coriaces assouvirent d’abord notre faim ; mais peu d’instants après nous fûmes saisis d’un vomissement terrible, sans avoir la force de pouvoir débarrasser notre estomac. Cette crise dura environ quatre heures, au bout desquelles nous fûmes un peu soulagés, mais pour tomber dans un épuisement absolu.
Il fallut cependant recourir le lendemain à la même nourriture, qui opéra comme la veille, seulement avec un peu moins de violence. Nous avions employé notre dernière chandelle. Nous fûmes réduits, pendant trois jours, à nous contenter de ces herbes dures et grossières, qui nous causaient des nausées chaque fois que nous les portions à la bouche. Dans le même temps, nos jambes commencèrent à s’enfler. Celte bouffissure s’étendit à tel point sur tout le corps, que, malgré le peu de chair que nous avions conservé, nos doigts, par la moindre pression, s’enfonçaient à la profondeur de plus d’un pouce sur notre peau , et l’empreinte en subsistait encore une heure après. Nos yeux semblaient comme ensevelis dans des cavités profondes. Engourdis par la dissolution intérieure de notre sang et par les âpres frimas qui nous enveloppaient, à peine avions-nous la force de ramper tour à tour pour aller attiser notre feu presque éteint, ou ramasser quelques branche s dispersées sur la neige. C’est alors que le souvenir
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do mon père, qui m’avait toujours suivi au milieu des plus pressants dangers, vint s’offrir avec un nouvel attendrissement à mon cœur , en se mêlant à l’idée de mon trépas. Je me le représentais, ce tendre père, inquiet d’abord sur mon compte, dans la première attente de nies nouvelles; accablé ensuite de chagrin, lorsque le temps s’écoulerait sans lui en apporter; enfin, condamné à pleurer, pendant tous les jours de sa vieillesse, sur la perte de son fils. Je pleurais moi-même de mourir si loin de scs bras, sans recevoir sa dernière bénédiction. A ces touchantes pensées, interrompues par les gémissements poussés autour de moi, succédaient des projets barbares, que l’instinct naturel de la vie m’inspirait pour la soutenir. Ces malheureux compagnons de mon infortune, dont les travaux m’avaient jusqu’alors secouru, ne me paraissaient plus qu’une proie pour assouvir ma faim. Je lisais les mêmes sentiments dans leurs regards avides. Je ne sais où nous auraient conduits ces féroces dispositions, lorsque tout à coup les accents d’une voix humaine se firent entendre dans la forêt. Au même instant nous découvrîmes deux Indiens armés de fusils , qui ne semblaient pas nous avoir encore aperçus. Celle apparition subite, ranimant notre courage, nous donna la force de nous lever et de nous avancer vers eux avec toute la promptitude dont nous étions capables.
Aussitôt que nous fûmes en leur présence , ils s’arrêtèrent, comine si leurs pieds eussent été cloués à la terre. Ils nous regardaient fixement, immobiles de surprise et d’horreur. Outre l’étonnement où devait naturellement les jeter la rencontre imprévue de six étrangers dans ce coin de l’ile déserte, notre seul aspect était bien capable de glacer le plus intrépide. Nos habits traînants en lambeaux, nos yeux éteints sous la bouffissure de nos joues livides, l’enflure monstrueuse de tous nos membres, notre barbe hérissée et crépue, nos cheveux flottants en désordre sur nos épaules, tout devait nous donner une apparence effrayante. Cependant, à mesure que nous avancions, mille sentiments heureux se peignaient sur nos traits. Les uns versaient de douces larmes, les autres souriaient de joie. Quoique ces signes paisibles fussent propres à rassurer un peu les Indiens, ils ne témoignaient pas encore la moindre inclination à nous approcher; et certes, le dégoût répandu sur toutes nos personnes justifiait assez leur froideur. Je pris donc le parti de m’avancer vers celui qui se trouvait le plus près de moi , en lui tendant une main suppliante» 11 la prit et la secoua très-cordialement, façon de saluer employée parmi ces sauvages.
Ils commencèrent alors à nous donner quelques marques de compassion* Je leur fis signe de venir