‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 65 sur 102 · GENEVIÈVE , LA TERREUR , FLUET · texte numérisé non relu

GENEVIÈVE , LA TERREUR , FLUET

la terreur. Maintenant, la bonne mère, songeons au dîner. Que nous donnerez-vous ?

Geneviève. Hélas! mes bons messieurs, il y a huit jours que nous ne vivons que de pain et d’eau; et du pain même (avec un profond soupir),

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bientôt nous n’en aurons plus. La mauvaise récolte de cette année nous a entièrement ruinés. Il nous a fallu vendre tout ce que nous avions pour avoir du pain. Et maintenant que nous n’avons plus rien à vendre pour en avoir, quand nous aurons mangé le peu qui nous en reste , de quoi vivrons-nous ? Il n’y a que le bon Dieu qui le sait. N’allez pas croire au moins que je vous dise un mensonge. Venez, je vais vous conduire dans toute ma chaumière , vous n’y trouverez que de la pauvreté. Je donne du fond de mon cœur autant que je puis ; mais aujourd’hui où en trouver pour moi-même? Ah! croyez-m’en : je ne prendrais pas sur moi la honte de recevoir des aumônes , si j’avais le nécessaire.

la terreur. Tranquillisez-vous , la bonne mère, tranquillisez -vous : je vous en crois. On voit bien à la mine des gens lorsqu’ils disent la vérité.

Geneviève. Moi qui craignais tant de vous voir entrer chez nous ! soyez les bienvenus. Ah ! Marcel avait bien raison. C’est chez les soldats qu’on trouve les meilleurs chrétiens. Ils font ce que les autres se contentent de prêcher.

la terreur. Il faut tout dire. Il y a parmi nous des diables incarnés , qui épuisent toute leur bravoure dans les chaumières des paysans, et qui ne «’en trouvent plus ensuite en face de l’ennemi.

Geneviève. Oh! vous n’êtes pas comme cela, Vous, j’en suis sûre. Quel bonheur c’est encore

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pour moi de n’avoir que de bons soldats à loger, lorsque je suis dans la peine !

la. terreur. Allons, monsieur le cadet, faites sauter quelque monnaie de votre bourse pour avoir de la viande, et nous en régaler avec ces braves gens, puisqu’ils n’ont que du pain.

fluet. Oui-da! Est-ce que je suis venu ici pour festoyer ces misérables! Je suis bien plus à plaindre. Ils sont nés pour souffrir, et non pas moi.

la terreur, bas à Geneviève. Voyez-vous? c’est un de ces braves dont je vous parlais tout à l’heure. ( A Fluet.) Croyez -vous donc que ce soit leur faute, si vous n’avez pas trouvé ici un bon • feu?

fluet. Et faut-il que je souffre parce qu’ils sont dans la misère?

la terreur. Il fallait faire vos conventions en entrant au service, qu’on vous préparerait dans tous vos logements un bon lit de plume, un bon feu, une robe de chambre et des pantoufles.

fluet. Laissez là vos sornettes , ou je m’en plaindrai au capitaine.

la terreur. Vraiment, vous le connaissez bien, si vous croyez qu’on lui porte des plaintes comme à un maître d’école. Allez lui parler. Il vous apprendra mieux que moi à vivre en soldat. Celui qui veut réussir parmi nous, doit, avant tout, avoir un bon cœur. Qui aura de la compassion

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pour vous , si vous n’en avez pas pour les autres ? Mais voilà comme ils sont , tous ces nobles de deux jours, ils laissent la pitié dans les sarraus de toile dont ils se dépouillent pour prendre des habits cousus d’or. Ils croiraient se dégrader de regarder les pauvres. N’avez-vous pas été bien aise que je me sois chargé de vos armes pendant toute la marche? Fort bien. Vous n’avez qu’à les traîner vous-même une autre fois; je ne m’en soucierai guère. Vous pourrez aussi nettoyer votre fusil. Je ne sais pas pourquoi je travaillerais pour vous.

• fluet, en rechignant. Ne me l’avez- vous pas promis?

la terrbur. Je croyais que vous le méritiez. Il y aura aussi une garde à monter dans trois heures. Nous verrons comment vous vous en tirerez par le temps qu’il fait.

fluet. Je n’y tiendrai jamais.

la terreur. Fouillez donc à l’escarcelle.

fluet. Et combien faut-il?

la terreur. Un écu, pas un sou de moins.

fluet. C’est bien cher. ( Il lui donne l’argent avec un air de regret. )

la terreur. Je le croyais dans vos entrailles plutôt que dans votre bourse , tant vous avez eu de peine à le tirer. ( A Geneviève.) Tenez, la bonne mère, ayez-nous de la viande et quelques légumes. Votre mari sera du repas. ’

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Geneviève. Ah ! yous êtes trop bon. Le jeune monsieur voudra-t-il aussi manger avec nous ? S’il vous fréquente pendant quelque temps, il deviendra aussi un braye homme, j’en réponds. (Elle sort.)

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